‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 131 sur 184 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

ce que j'ai. » Il enferma mon canot dans un vieux magasin délabré et me fit comprendre « que les nègres seraient capables de voler le pain dans la bouche d’un homme » !

Il me conduisit à sa maison, et m'apprit comment il gouverne les noirs. Sa femme était assise silencieusement près du feu. Il lui ordonna « d’aller piler Îe riz », et elle en jeta une certaine quantité, pour le décortiquer, dans un mortier de bois de trois pieds de haut, planté dans la terre devant son habitation. La négresse, armée d’un énorme pilon, écrasa le riz, assise sur le sol près de la cabane, et soufflant de toute la force de ses poumons, elle procéda au vannage, tandis qu'avec ses doigts minces et eflilés, elle écartait tous les déchets. On fit cuire le riz à la manière des Chinois — sans le laisser réduire à l’état de masse pâteuse, comme on le prépare dans le Nord, mais au contraire en conservant chaque grain sec « entier. Le fils, garçon de quatorze ans, et non pas la femme, apprêta des œufs et du lard.

Toutes ces manœuvres étaient surveillées par le vieux Seba, avec l'air solennel, sombre et savant d'un juge suppléant trônant sur le siége d’un tribunal du New- Jersey. Sur la plus noire des tables, et sans nappe, un repas bien accommodé avait été servi à l'étranger. Aussitôt qu’il fut terminé, les membres de la famille se précipitèrent sur les restes, et la table se trouva desservie avec une rapidité incroyable. Puis aovs nous rassemblâämes tous autour d’une grande cheminée dont le fond était du plus beau noir, et où de brillants charbons de

chênes verts jetaient çà et là leurs lueurs incandescentes. Dans cette pénombre, des hommes noirs et des femmes noires circulaient dans la chambre, si bien que tout, depuis le plancher jusqu’au plafond, et depuis la porte jusqu'à ia cheminée, me paraissait devenir de plus en plus noir, et que je finis par me trouver moi-même aussi noir que mon entourage.

Le pauvre vêtement des hommes ne couvrait qu'à moitié leur peau brillante, couleur d’ébène. La compagnie tout entière conservait un silence plein de dignité, interrompu de temps à autre par les soupirs profonds des femmes, qui disaient : « Avoir fait toute cette route, depuis le Nord, dans un canot de papier! Dieu soit béni, Dieu soit béni! » Cette monotonie, dénuée de toute gaieté, fut interrompue par l'arrivée d'un noir qui avait navigué en sloop, depuis Charleston, par la baie du Bull, et on le regardait en conséquence comme un grand voyageur; on le prenait pour juge dans les questions maritimes. Il n’avait pas encore vu le canot de papier; néanmoins, il enseigna à l'auditoire tout ce qu'il en était. Il me salua premièrement, en disant : « Bonjour, bonjour, capitaine, comment allezvous? » Ensuite, il prit une pose à effet dans le milieu de la pièce. Sur cet orateur de nature, la dignité de Seba-Gillings n'avait aucun empire, car n'était-il pas ur navigateur expérimenté ? Voici son exorde :

« Combien avez-vous fait de milles, capitaine?

— Quatorze cents milles, lui dis-je.

— Comment! quatorze cents milles! s'écria-t-il; mais savez-vous bien, vous autres bonnes femmes, combien

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