CHAPITRE DOUZIÈME
Daw, j'entrai dans le Sound; il me fallait donc passer au plus vite dans le ruisseau Skull, à l'ile Hilton-Head, ou camper toute la nuit.
Pendant six milles, jusqu’au vaste Atlantique, je sentais les nuages de brume qu’il nous envoyait sur les ailes d’une fraîche brise qui augmentait de force au fur et à mesure que je me rapprochais du large Chechessee. Je voulais traverser trois milles de ces eaux difficiles: j'aurais pu essayer de camper, mais la côte que j'allais quitter me menagait de submersion à la prochaine marée. Dans la reconnaissance que je venais de faire à l'ile Daw, je n'avais découvert aucun bouquet d'arbres hospitalier au milieu des grands joncs. Les circonstances tranchèrent la question; je me lançai dans le Sound, et le canot n'avait encore franchi qu’un demi-mille lorsque la rivière Chechessee s’ouvrit à ma vue dans toute sa largeur, et qu'un joli bouquet d’arbres, avec deux ou trois baraques à leurs pieds, se montraient distinctement sur l’île Daw.
IL était trop tard pour retourner sur mes pas et remonter la rivière jusqu’au bouquet d'arbres, parce que les eaux du Sound étaient. troublées par la brise du large, qui fraîchissait toujours et soufflait en sens contraire du jusant, dont la puissance croissait en raison du grand volume d’eau du Chechessee. Il me fallut dépenser toute mon énergie pour soustraire le canot à l'action des lames courtes et clapoteuses. Une ou deux fois, je crus que ma dernière heure était venue. La merci de la Providence me donna la force et le sang-froïd qu'exigeait cette épreuve critique; je ne sais pas par quel moyen je
franchis un dangereux banc d’huîtres au-dessus du ruisseau Skull et comment je ms“ trouvai à la plantation Seabrook, sur l'ile Hilton-Head, près de deux ou trois anciennes-maisons, dont l’une avait été changée en magasin par M. Kleim, du 1° régiment des volontaires de New-York; il habitait sur l’île depuis 1861. Il m'emmena à sa demeure de garçon, où la cargaison mouillée de la Maria-Theresa fut envoyée à sécher au feu de la cuisine.
Le lendemain 18 février, je quittai Seabrook; je suivis le ruisseau de Skull jusqu'au Makay et franchis l'embouchure de la rivière May; puis j'entrai dans le Calibogue-Sound, où une rafale éclata subitement et me chassa dans un ruisseau qui débouchait des marais de l’île Bull.
Quelques cabanes de noirs apparaissaiént sur une éminence; j'appris alors que ce petit bois s'appelait l’île de Bull. Le coup de vent dura toute la journée, et comme il n’y avait pas d'espoir de trouver aucun abri sur le ruisseau, un nègre transporta mon canot sur une voiture pendant quelques milles jusqu’au Bull, qui se jette dans la rivière Cooper, l’un des cours d’eau que j'avais à descendre à partir du Calibogque-Sound.
Arrivé aux rives boisées du Bull, mon conducteur me présenta au chef de l'établissement, petit vieux de chétive apparence nommé Cuffi, qui, si respectueux que fussent ses rapports avec les Fankee men, n’en était pas moins très-désagréable et très-hautain avec les quelques familles qui occupaient les huttes que couvraient de leur ombrage de magnifiques chênes verts.