‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 151 sur 184 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

L'office de Cuffi ou sa cuisine était une construction en bois, bâtie sur pilotis, qui mesurait environ dix pieds de long sur neuf de large; c'était le seul endroit que l’on pôt vider de son contenu pour me recevoir. Notre marché ou notre bail ne fut que verbal, et les conditions de Cuffi disaient simplement : « Tout ce que le blanc voudra bien donner à un vieux noir. » Cuffi coupa une grosse houssine et signifia à une fille d’environ quatorze ans de mettre l'office en état. Mais elle n’allait pas assez vite au gré du vieux bonhomme, et il la frappait sur les épaules avec sa baguette jusqu’à exciter ma compassion; l'enfant semblait prendre la chose comme une plaisanterie de tous les jours, et la correction ne faisait aucune impression sur la résistance de son crâne et l'épaisseur

de sa peau.

Lorsque je commençai à tenir :naïson, les vieilles femmes vinrent me vendre des œufs et me demander du tabac. Elles me prièrent aussi de ne pas jeter le marc de mon café, « qui était toujours bon, disaient-elles, pour en faire du café à l'usage des noirs ». Je leur distribuai quelques-unes de mes provisions, et après avoir coupé des roseaux et des branches pour m'en faire un lit, je me couchai.

Ces noirs cultivaient le coton sea-island; mais le prix tant tombé à cinq cents’ la livre, ils ne pouvaient plus agner vingt-cinq cents par jour avec cette culture. Une ccalmie s'était faite avant l'aurore, mais un épais brouilard couvrait les marais et les ruisseaux. Toute la colonie

1 Un cent vaut cinq centimes.

de Cuffi sortit avant le lever du soleil pour me voir partir, et le canot atteignit la brume au milieu de la large rivière Cooper, que je remontai en suivant de près la rive gauche. À quatre milles, en avançant dans ce cours d’eau, on rencontre un passage qui va, à travers les marais du Cooper, jusqu’au New-River; on appelle ce ruisseau le Ram’s-Horn. En y entrant, et à droite, s'élève au milieu lu marais une grande futaie, qui porte le nom de lîle Page. À moitié chemin, entre les deux rivières et le long et sinueux passage, est une autre éminence appelée l’île Pine, qu'habitent les familles de deux constructeurs de bateaux.

Tandis que je naviguais sur le Cooper et que le brouillard roulait en nuages épais sur les eaux calmes, une barque à voile, montée par des noirs, parut et disparut dans le brouillard. Je les hélai : « Dites-moi le nom du

prochain cours d’eau, s’il vous plaît! » Une voix éraillée me parvint à travers la brume : « Souquez, et allez au | diable! » Puis tout retomba encore une fois dans le | silence de la nuit. Pour me rendre compte de la réponse peu courtoise qu’on venait de me faire et tout à fait contraire aux habitudes des gens du Sud, je consultai les} cartes manuscrites que les pilotes de Charleston avaient eu la bonté de dessiner pour moi, et je vis que les noirs avaient dit la vérité et parlé géographiquement, car le} ruisseau de l'île Pine est connu par les marins sous le nom : « Souquez, et allez au diable », à cause de sesk sinuosités et parce que les courants de marées s’y rencontrent et s’y combattent à mi-chemin. Aussi devient-ilh très-dur pour le batelier de ramer dans ces parages, dont È

Page 1