‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 153 sur 184 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Je remontai le Savannah jusqu'à cinq milles de la ville, et après avoir quitté la rive droite, où se voient de grandes plantations de riz, j'entrai dans le ruisseau Saint-Augustin, qui est la route intérieure suivie par les bateaux à vapeur qui se rendent en Floride. Tout à côté de la ville de Savannah et près de son beau cimetière où de grands arbres avec de gracieuses quirlandes de mousse d'Espagne abritent du vent et du soleil le champ du repos, mon canot fut remisé dans une dépendance de Greenwich-Park, où M. John Hellwig l'accueilli t de la manière la plus aimable, ainsi que son propriétaire.

Pendant que j'étais au bureau de la poste de Savannah, attendant mes lettres, bon nombre de dames de cette belle ville vinrent voir le canot de papier, mais elles supposaient à tort que mon pauvre petit canot était venu des pays lointains du Canada par l'océan Atlantique.

Elles envisageaient le voyage de mon canot au point de vue sentimental, tandis que pour le canotier c'était une affaire tout à fait pratique, quoique le voyage eût été parfois agrémenté d'incidents tantôt romanesques, tantôt comiques. Lorsque les dames furent rassemblées autour de mon canot, que l’on avait commencé par déposer sur la table, au milieu du salon, chez M. Hellwig, elles m’adressèrent une multitude de questions.

« Dites-nous à quoi vous pensiez en manœuvrant vos rames pendant les longues heures de la nuit. »

Bien que j'eusse la crainte d'enlever à ces dames leurs poétiques illusions, je dus les informer qu’un canotier

doué d’un peu de bon sens a nécessairement besoin de se reposer de temps à autre, soit au bivouac, soit dans les arbres ou même encore sous un toit, s’il est possible, lorsqu'il fait trop nuit pour reconnaître sûrement sa route. Quant à la navigation sur l'Océan, le canot n'y était entré qu'une seule fois, et c'était par erreur.

« Mais à quoi songiez-vous lorsque vous ramiez, ramiez et ramiez tout le jour dans ce petit navire? me dit une dame d’un certain âge. — À vous dire la vérité, mesdames, lorsque je suis dans des eaux peu profondes avec la marée qui se retire toujours au moment le moins opportun, je suis pris de la peur de me perdre sur des bancs d’huîtres à coquilles coupantes, et je me souhaite alors à moi-même d'être dans des eaux profondes. Puis, lorsque ma route me conduit dans les eaux profondes des Sounds et que leur surface est mise à l'état de désordre échevelé par des vents violents, et quand les marsouins me rendent leurs petites visites, chassant le canot, battant l’eau de leur queue, se livrant à la folie de leurs jeux, je me sens pris du regret d’être loin des bas-fonds, et je désire surtout me retrouver encore dans les petits cours d’eau sans profondeur. — Nous autres femmes, nous avons prié pour votre salut et le succès de votre voyage », me dit une dame ayant un air doux et l'apparence d’une Allemande.

Dès que ces femmes se furent retirées, deux ouvriers irlandais, tout de noir habillés, coiffés de grands chapeaux qu'ils portaient avec un air de dignité, examinèrent le bateau; ils n'avaient ni l’un ni l'autre cette allure de plaisanterie et d’entrain qu’on voit d'ordinaire sur

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