‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 158 sur 184 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

de mes bonnes intentions, en vous montrant ce que contient mon canot, et alors vous verrez bien que je ne suis pas un ennemi des hommes de couleur. » Je lui parlai des cartes, des lettres et des couvertures qui étaient dans le petit canot si fermement échoué dans la vase, lui expliquant quel dommage ce serait pour moi si quelque maraudeur, passant à la prochaine marée haute, s'emparait de mon bateau. L'homme, qui jusquelà était resté dans une attitude menaçante, abaissa lentement son fusil, et me dit : « Dans le temps où nous vivons, il n’y a pas d'amis. J'ai eu un bateau volé par quelque blanc, et j'ai pu supposer que vous veniez aussi pour me dévaliser. On ne peut pas se fier aux gens de la rivière. Ils volent tout. Il y a des tas de « mauvais « blancs », depuis la guerre, qui enlèvent au noir ses poulets, ses bateaux et tout ce qu'ils peuvent attraper. À la grande maison sur High-Point, des blancs ont volé des lits, des meubles et tout ce qui se trouvait à leur portée. Depuis la querre, tous sont des coquins ! » C'était à la fois fatigant et dangereux de faire avancer le canot par-dessus la vase molle et glissante, jusqu’à la terre ferme, et je courus le risque de m’engloutir dans les bas-fonds. Je me tirai cependant de la difficulté, et je me trouvai face à face avec ce noir, qui avait fini par se rassurer. Avant de me débarrasser de la boue qui couvrait mes vêtements jusqu'à la ceinture, je lui montrai mon étui à cartes, et je lui expliquai le but de mon voyage; il avait l'air très-intelligent, et après m'avoir fait quelques questions, il dit à son fils : « Reporte ce fusil à la maison » ; puis se tournant de

mon côté, il ajouta : « Voilà comme je suis : je sais comment faire pour vous traiter en ami, comme un blanc, et je me battrais avec quiconque voudrait m'en imposer. Mais je vois que vous êtes un gentleman; je ne vous traiterai pas comme un nègre ; je vous donnerai ce que j'ai de meilleur. Venez à la maison. »

Alors je reçus toutes sortes d’attentions dans la demeure de ce noir si résolu. La cargaison du canot de papier fut déposée dans un coin de la chambre. La femme et les enfants, assis devant un feu brillant, écoutèrent le récit de mon voyage, et je fis un pot de fort café pour toute la famille. Ce noir savait lire, mais non écrire ; aussi me pria-t-il de lui faire une adresse à mettre sur une balle de coton sea-island d'environ cent soixante livres, qu'il avait récolté et qu'il devait expédier par le bateau à vapeur Lizzie, à Savannah. Pendant que je me reposais la nuit dans mes couvertures éiendues par terre dans la seule chambre confortable de la maison, je voyais apparaître et disparaître la silhouette massive du noir, qui se glissait doucement près de moi, se penchant tout doucement pour voir si j'étais bien couvert, et empilant sans bruit des branches de chêne vert sur le brasier, pour combattre l'humidité qui s'élevait de la rivière.

+ Le lendemain matin, il m'apporta un seau d’eau froide, et ne possédant pas de serviette assez propre pour un blanc, il exigea que je prisse pour me laver les mains et la figure, le tablier de calicot tout frais empesé de sa femme. Au moment de partir, lorsque je proposai à mon hôte de payer son hospitalité et l'excellent déjeu-

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