CHAPITRE TREIZIÈME
l'assemblée religieuse des noirs. Une jeune négresse, toute couverte de rubans, interpella ainsi dans la rue un jeune homme de couleur, esprit fort : « Vous n’allez pas aux shoutings, Sam? Pourquoi? Vous ne m'avez jamais entendue chanter, mon cher; on dit que je chante si bien! » Quelques noirs réunis dans un petit hangar, et le prédicateur, un ancien affranchi, allait lire un hymne, lorsque nous entrâmes. Au début, les chants étaient piano et monotones, mais ils s’élevaient par degré à un haut diapason, à mesure que les noirs s’animaient. Les prières succédèrent aux cantiques. Alors, le prédicateur noir fit cesser le shouting, pour s'occuper de ce qu'il considérait comme d’un intérêt plus important, et il discourut sur les choses spirituelles et temporelles, à peu près ainsi :
« Maintenant, j'ai à vous dire quelque chose d’un haut intérêt. » En ce moment, deux jeunes noirs se levèrent pour quitter l'assemblée, mais ils furent tout de suite arrêtés par un nègre qui avait le dos appuyé contre la porte.
« Non, non, reprit le prédicateur, on ne sort pas ainsi. Je connais ça. Personne ne doit quitter sa place avant que j'aie fini. Maintenant, asseyez-vous. Sachez que je suis ici pour prêcher l'Évangile sur toute l'ile Doboy. Assez parler, le temps est venu de construire une église. Qu'est-ce que votre fierté? Qu'en faites-vous? Vous n’en avez pas! Cette grange sera-t-elle donc toujours votre église? Tenez, regardez cette chaire — un baril de farine et une chandelle plantée dans le goulot d’une bouteille. — C'est là la chaire de votre temple!
Non, vous n'avez pas de fierté. Voyez, voilà les blancs qui viennent de New-York pour entendre prêcher l'Évangile dans cette grange, avec un baril pour chaire et une bouteille vide pour candélabre! Assez de discours comme cela! Tout le monde à l’œuvre! Les gens de l'usine nous apporteront des planches pour une nouvelle église, les autres donneront de l'argent. Que tous les hommes de couleur viennent mardi prochain, et que chacun apporte des planches ou quelque autre chose; l'un un dollar, l’autre dix cents, s’il ne peut donner plus. Nous savons où trouver les blancs quand nous avons besoin de leur argent, mais les gens de couleur, eux, nous glissent dans la main lorsque nous passons le chapeau de la quête. »
Après cette exhortation du prédicateur, je dis à mon compagnon que j'avais l'intention d'offrir un dollar au ministre pour sa nouvelle église; mais il me répondit sur un ton qui n'était pas approbatif : « Oh! si vous voulez m'en croire, donnez-le à une autre personne, placée près de lui; nous ne remettons jamais l'argent au prédicateur, car il gaspille toujours les fonds qu'il reçoit pour les besoins du culte : nous ne nous fions à lui que pour précher. »
Le lundi 1° mars, le temps fut beau d'abord, puis le vent s’éleva lorsque le canot atteignit la coupure des Three-Miles, qui réunit la rivière Darien avec l’Altamaña. Je pris l’étroit passage que suivent les bateaux à vapeur, mais le vent m'empêcha d'entrer dans le large Altamaha, et je dus retourner à la rivière Darien, la remonter jusqu'au Cut-du-Général, qui, avec le Butler, fournit un