CHAPITRE QUATORZIÈME
de graines brillantes et curieuses propres à satisfaire leur gourmandise.
À mesure que la petite Maria-Theresa se frayait un chemin à travers la forêt ouverte, et sous la voûte de ces beaux arbres, au milieu des marais humides et couverts de pins, mes pensées se reportaient sur la modeste existence de Concord, le savant naturaliste. Combien il eût été heureux de descendre cette rivière sauvage : depuis le marais jusqu’à la mer! Il nous a quittés pour des joies plus pures, mais je pouvais encore lire avec plaisir son [Walden, comme s’il eût vécu, et relire ses études sur la nature avec un intérêt toujours croissant.
Les marais ont leur caractéristique particulière. Ceux du Waccamaw avaicnt un air tout à fait morne, tandis que ceux du Sainte-Marie resplendissaient des rayons du soleil aux yeux du voyageur. Dès que le canot cut recommencé son trajet sur Ia rivière, un bruit aigu, semblable à celui que ferait un homme en frappant l’eau avec une large pelle, attira mon attention. Comme ce bruit se répéta un grand nombre de fois, et toujours à l'avant de mon bateau, j'en voulus savoir la cause. C'étaient des alligators qui se jetaient à l’eau; ils la battaient de leur queue, à mesure qu'ils plongeaient dans la rivière, pour fuir le perturbateur de leur sécurité. Afin de bien observer les mouvements de ces reptiles, je rapprochai le canot à quelques pieds de la rive gauche, et par un mouvement accéléré de mes avirons, j'arrivai face à face avec l’un de ces monstres, qui se jeta à l’eau sous le regard qui le fixait avec fermeté. L’'alligator abaissa sa v'laine tête, fouetta l’eau de sa queue, et plongea sous le canot
comme un animal complétement intimidé. Tous ces sauriens étaient très-jeunes; très-peu d’entre eux avaient plus de quatre pieds de long. Je n'aurais jamais songé à faire toutes ces investigations, s'ils avaient été de la taille de celui que j'avais vu sur l’île Colonel; peut-être me serais-je rappelé que la prudence est plus que la moitié du courage, et je les aurais laissés faire en paix leur sieste, au soleil, sur la rive.
Les centaines d’alligators, petits ou grands, que j'ai vus sur les rivières du Sud et de l'Amérique du Nord, fuyaient à la vue de l'homme. L'expérience que plusieurs de mes amis ont acquise dans leurs rapports avec les alligators a été plus sérieuse ; il est bon de prendre ses précautions quand il s’agit de camper, pour la nuit, près de l’eau infestée par ces grands sauriens. Il suffirait à un seul de ces puissants animaux de prendre par la jambe un homme endormi pour lentraîner au fond d'une rivière; ils ne semblent jamais avoir peur d'un être endormi, ou qui est couché; mais, comme la plupart des animaux sauvages, ils fuient devant la fière attitude de l'homme qui se tient debout.
Il était tard, dans l'après-midi, lorsque je passai près d'une île faite par une coupure dans un coude de la rivière Sainte-Marie, et en conséquence des instructions que j'avais reçues, je comptai sur la rivière les quatorze coudes qui devaieni me mener jusqu’au bac Stewart, dont le propriétaire occupait une cabane située sur une hauteur dans les bois, mais qui ne pouvait être aperçue de la rivière. Près de ce lieu, habité par des scieurs de bois et des bûcherons, j'amarrai mon