CHAPITRE QUINZIÈME
Le mardi 23, nous quittämes Columbus sous les yeux d’un grand nombre d'habitants qui étaient venus pour nous voir appareiller; plusieurs pensaient que ce simple et charmant voyage était trop dangereux pour être tenté. Le fleuve, rapide, mais calme, suivait son cours limpide comme s'il eût été une mer de verre fondu, sous la douce lumière du soleil qui tremblait à travers le feuillage et papillonnait sur la grande surface de ses eaux.
Nos bateaux franchissaient en toule sécurité les rapides, qui, pendant les mois d'été, sont difliciles à suivre, mais que la hauteur des eaux descendues des sommets du voisinage rendait alors très-praticables. Le temps était charmant, et notre petite bande, ra-. vie de toutes les beautés du paysage, éveilla bien des échos par des chants empreints de sentimentalité; il va sans dire que le vieux chant du temps passé ne fut pas oublié, et de notre meilleure voix nous chantions :
En descendant le Suwanee,
Loin, bien loin, Là où mon cœur se tourne toujours, Là où habitent les vieux parents,
Montant et descendant la création,
Je vais errant tristement, Soupirant toujours pour la vieille plantation Et pour les vieux parents qui sont à la maison.
Tout autour de la petite ferme j'errais Quand j'étais jeune;
Alors, j'ai passé bien des jours heureux!
J'ai chanté bien des chansons.
Lorsque j'étais avec mon frère,
J'étais heureux, Oh! faites que je retourne près de ma mère, Là je veux vivre et mourir!
Une petite hutte au milieu des buissons, Une surtout que j'aime Revient encore tristement à ma mémoire, Partout où je vais errant.
Quand pourrai-je entendre les abeilles bourdonner Autour de leur ruche ?
Quand pourrai-je entendre le ban-jo Dans ma bonne vieille maison ?
Après chaque strophe, nous répétions en chœur :
Partout dans le monde je me fatigue et m'attriste, Partout où je suis errant ;
O nègres! combien mon cœur est triste
Si loin de la maison où sont mes vieux parents!
Nous entrâmes bientôt dans des forêts vierges, dont la tranquillité n’était troublée que par le bruit de la hache des voleurs de bois; car voler le bois est une profession qui atteint sa plus haute perfection dans l'État de la Floride, et dans les réserves de la marine des États-Unis. Le territoire de l'Oncle Sam est constamment pillé pour alimenter les scieries à vapeur des industriels de la Floride. Plusieurs de mes compagnons me racontèrent d’in- ‘téressantes histoires sur la façon dont s’arrangent les voleurs de bois pour voler légalement le gouvernement.
« Là, par exemple, me dit l’un d'eux, il y a X... qui alimente sa scierie avec les produits des forêts de pins qui apnartiennent à l'Oncle Sam. Il acheta jadis quelques