CHAPITRE QUINZIÈME
parcelles de terre voisine d’une belle réserve de la marine; il n'était assurément pas assez bien renseigné pour pouvoir reconnaître les lignes de démarcation qui séparaient sa petite propriété de la riche réserve du gouvernement; aussi il engagea un nombre considérable d'ouvriers pour abattre les immenses pins de l'Oncle Sam, qu'il amena jusque sur le bord du Suwanee, et de là les fit flotter jusqu’à son usine. Les choses continuèrent ainsi pendant quelque temps ; mais un jour l'agent du gouvernement fit son appa- rition et demanda le règlement des droits des parties. Le voleur de bois en grand commença par sourire, et il expliqua de l'air le plus franc qu'il croyait m'avoir abattu de bois que sur sa propriété; puis il ajouta que tout dernièrement il s'était aperçu qu'il avait empiété sur celle de sa patrie adorée; mais comme il était un citoyen, il était tout prêt à faire une restitution et demandait à régler le compte.
« L'agent du gouvernement se laissa surprendre par l'apparente candeur de cet homme, et celui-ci sut si bien exciter sa sympathie qu'il promit d’être aussi tolérant que possible. Il proposa en conséquenee de rêgler l'affaire sur la valeur de cinquante cents par acre de terre pour tout le territoire dont les bois avaient été abattus, et il termina en disant : « Combien avez-vous abattu de bois « depuis que vos bûcherons sont dans la forêt? »
« M. X... déclara qu'il lui était impossible de répondre à cette question, mais il offrit généreusement à l'agent de l'autorité de fixer les termes qui lui semblaient convenables entre un gouvernement paternel et un de
ses infortunés citoyens. Voulant faire fidèlement son devoir, le fonctionnaire estima à deux mille acres de terre le territoire usurpé; mais à son extrême étonnement, le malin délinquant affirma énergiquement qu'il en avait exploité au moins cinq mille; enfin, il régla définitivement en payant deux mille cinq cents dollars, dont il se fit délivrer quittance.
« Lorsque cet habile homme d’affaires fit un voyage à Jacksonville, ses amis le raïllèrent de son aveu. Le vrai patriote cligna de l'œil et répliqua :
« C'est vrai, j'ai un reçu du gouvernement pour l'ex- « ploitation de cinq mille acres de bois, au prix très- « modeste de cinquante cents par an. Je n'ai encore « fait d'abatis que sur le cinquième de la superficie; je « compte donc bien continuer l'exploitation des quatre « mille acres qui restent à ma disposition, mais per- « sonne ne m'arrêtera maintenant que j'ai le reçu du « gouvernement qui prouve que c'est payé! »
Le sloop et le canot avaieut quitté Columbus un peu avant midi, et à six heures du soir nous passämes devant le bac Charles, où l’ancienne route frontière Saint-Augustin et Jallahassce traverse la rivière. Sur ce point solitaire, un homme âgé, mort maintenant, possédait une source souterraine assez puissante pour faire tourner la roue d’une scierie. La hauteur de l'eau me permit de ramer jusqu’au moulin avec mon canot.
A sept heures et demie du soir, une cabane en bois abandonnée, située près du bac Barrington, nous offrit un refuge pour la nuit. Pendant toute la journée du lendemain, nous dûmes explorer les cours d'eau de ces