CHAPITRE QUATRIÈME
Père Jogues tomba d’épuisement et fut soumis au supplice du feu. À la nuit, les jeunes gens recommencèrent à tourmenter les pauvres prisonniers, en rouvrant Jeurs blessures et en leur arrachant la barbe et les cheveux. Le lendemain de cette nuit de tortures, les Indiens et leurs captifs mutilés arrivèrent au promontoire de Ticonderoga, au pied duquel coulaient les eaux limpides qui forment le réservoir du lac George. Là, les sauvages faisaient un portage à travers les forêts vierges, emportant sur leurs dos canots et cargaisons, quand tout à coup se déroulèrent sous leurs yeux les eaux bleues d'un beau lac que M. Parkman décrit ainsi : « Comme une belle naïade du désert, le lac dormait entre les montagnes qui le protégeaient et respiraient la sinistre poésie de la guerre sur leurs cimes et dans leurs forêts. Alors, tout était solitude. Le bruit du canon, le son des trompettes, le sifflement mortel des balles n'avait pas jusqu'alors éveillé leurs échos. »
Les canots furent remis bientôt à l’eau, et la flottille sauvage glissa encore une fois sur le lac, tantôt à l'ombre des montagnes, tantôt sur les grandes nappes d'eau, tantôt sur les chenaux tortueux des passes entourées d’ilots où l'air tiède était imprégné des émanations des sapins et des cèdres, jusqu'à ce qu’ils arrivassent près de cette côte tragique où, dans le siècle suivant, les paysans de la Nouvelle-Angleterre battirent les soldats de Dieskau, où Montcalm établit ses batteries, où la croix rouge flotta si longtemps au milieu de la fumée du canon, où, à la fin, une nuit d'été fut une
longue suite de carnages, où un nom honoré fut entaché d'un souvenir de sang.
Les Indiens débarquèrent dans le voisinage du futur fort Wiliam-Henry, et après avoir abandonné leurs canots, ils se remirent en route avec leurs prisonniers pour se rendre au village le plus rapproché des Mohawks.
Le Père Jogues demeura chez ceux qui l'avaient fait captif jusqu'à l'automne de 1643, époque à laquelle il s'échappa sur un navire appartenant à l'établissement hollandais de Rensselaerswick (Albany), où les Iroquois étaient venus pour trafiquer avec les habitants. Il arriva au collége des Jésuites de Rennes, en France, le 5 janvier 1644, réduit à la plus grande détresse. Il y fut cordialement reçu et traité avec les plus affectueuses attentions. Lorsqu'il fut présenté à la reine Anne d'Autriche, elle qui portait une couronne crut que c'était un honneur même pour la Reine de baiser les mains mutilées du martyr. Les lois de l'Église catholique romaine interdisent au prêtre difforme ou mutilé de dire la messe; devant le Seigneur il doit toujours être un homme sain de corps et d'esprit. Le Père Joques, malgré tout, désirait retourner à sa tâche évangélique; aussi le pape, par une dispense spéciale, lui rendit la permission de dire la messe. Au printemps de 1643, il revint sur les bords du Saint-Laurent pour fonder une nouvelle mission, qui devait s'appeler la mission des martyrs. Son supérieur de Montréal lui donna l'ordre d'aller dans le pays des Mohawks. Le Père Jogues partit en compagnie du sieur Bourdon, ingénieur du gouvernement,