‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 52 sur 184 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

En me rapprochant de la grande ville de New-York, de fortes rafales de vent, soufflant en sens inverse du jusant, envoyaient l’écume des vagues dans mon canot, dont les flancs ne s'élevaient pas à plus de cinq à six pouces au-dessus de l'eau; mais la grande légèreté et le poli de la coque, en ne créant que très-peu de frottement, rendaient le canot capable de naviguer, pourvu qu'il fût bien observé et bien gouverné, même sans aucune espèce de pont de toile ou de bois. Tandis qu'il faisait ainsi tête aux vagues, la brise imprégnée de la salaison de la mer me frappait par derrière. J'avoue que l'idée d'atteindre Philadelphie, où je pourrais compléter mon équipage.et augmenter la sécurité de ma petite embarcation, renouvelait la vigueur de mes coups de rame, lorsque j'échangeai l'atmosphère tranquille de la campagne pour le bruit et la fumée de la ville.

Tous mes instincts étaient excités, tous mes muscles étaient mis en action lorsque j'esquivais les remorqueurs, les bateaux à vapeur, les yachts e. les navires en longeant les quais si encombrés de New-York et Jersey City de l’autre côté du fleuve. Je trouvais que les cales des jetées m'offraient ie meilleur des ports de refuge lorsque les bacs, se succédant presque sans interruption, agitaient le fleuve cet le faisaient bouillonner comme un tourbillon. Toutefois, cela ne dura pas longtemps, et je quittai l'Hudson à Castle-Garden pour entrer dans la baie supérieure du port de New-York. Il était tard, j'aurais été heureux d'aller passer la nuit à terre; mais une grande ville n'offre pas d’attraits et n'invite pas un canotier à débarquer comme un étranger sur ses quais,

Une réception beaucoup plus aimable m'attendait à mon arrivée à Staten-Island : un gentieman m'avait fait savoir par la poste que le canot et son propriétaire seraient les bienvenus chez lui. La mer avait cessé de baisser, et la marée se faisait déjà sentir sur le fleuve; aussi, malgré le flux et le vent contre moi, et les ténèbres de la nuit qui s'épaississaient d’une manière lugubre, je donnai un bon coup de rame de cinq milles pour arriver jusqu’à l'entrée du détroit de Kill-van-Kull, qui sépare Staten-Island du New-Jersey et réunit la baie supérieure à celle du Raritan.

Les brillants rayons du phare de Robbin’s Reef, à un mille et un quart de l'entrée du détroÿ, me guidèrent dans ma route. Les crêtes des vagues commençaient à mouiller jusqu'aux chevilles de mes pieds; il n’y avait donc pas de temps à perdre pour vider le bateau, car j'étais tout près d’un courant favorable, et, dès qu'il serait atleint, mon petit bateau voguerait dans des eaux plus propices. La marée, en pénétrant dans l'embouchure du Kill-van-Kull, emporta bientôt mon canot, et la mer, que j'avais contre moi, se changeant en un courant favorable, me porta dans ses bras puissants jusqu'au détroit d’eau salée, et j'arrivai à West-New- Brigton, où je pus reposer. Je pris à l'horizon des points de repère, figurés. par trois peupliers, debout, comme des sentinelles, devant la maison du gentleman qui m'avait offert une si gracieuse hospitalité. Le canot fut allégé de son lest liquide et soigneusement épongé. Mon hôte et son fils l'emportèrent dans la plus grande salle de la maison, où tout le monde vint se grouper en

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