CHAPITRE NEUVIÈME
latitude et 75° 33° de longitude. Le capitaine Hatzel, de la Caroline du Nord, en est le principal et très-vigilant gardien. La température se refroidissait rapidement lorsque je me traînai dans les joncs élevés des marais, près du phare, pour chercher un abri contre le vent qui soufflait grand frais. Comme cet endroit n'a ni arbres, ni combustible, ni refuge d'aucune sorte, la nécessité me fit recourir à d'autres moyens pour me tirer d’embarras. J'avais dans ma poche un talisman qui devait m'ouvrir toutes les portes des phares depuis l'État du Maine jusqu’au Rio-Grande, depuis la Californie du Sud jusqu’à l'Alaska, dans le voisinage du pôle arctique, partout enfin où les États-Unis ont constrnit une tour ou élevé un phare. Tandis que je frissonnais dans mes vêtements humides, sur ces rivages désolés, je me rappelai avec reconnaissance mon excellent et prévoyant ami, M. Spencer Baird, qui, grâce à son influence toute-puissante, m'avait pourvu de ce Sésame, ouvre-toi!
Depuis ma jeunesse, ses conseils m'avaient guidé dans beaucoup de mes voyages d'exploration; il ne m’avait pas abandonné même dans cette aventure, que mes amis appelaient « folle et excentrique ». Il avait obtenu pour moi une lettre circulaire adressée aux gardiens des phares des États-Unis, signée par le ministre de la marine, M. Walker, autorisant ses subordonnés à me donner l'hospitalité quand j'en aurais besoin. Pendant mon voyage, je n'eus que deux fois occasion de faie usage de cette lettre. Après avoir remisé mon canot en lieu sûr dans les herbes épaisses de la plage, je marchai péniblement dans le sable avec ma lettre à la
main, jusqu'au phare où le capitaine Hatzel me reçut avec une grande cordialité; il prit note sur son journak de la date et des circonstances de mon arrivée; il me conduisit dans une chambre confortable, bien chauffée, et égayée par les sourires de sa femme, ménagère modèle. Chaque chose indiquait l'ordre et la propreté, tant à l’intérieur de cette maison que dans la tour du phare. La plus blanche des nappes se couvrit d’un repas bien préparé, à la fin duquel le père, la mère et les deux fils, avec l'étranger qui était leur hôte, remercièrent le Dispensateur de tous les biens de sa miséricorde.
En allant me joindre au gardien en chef du phare, qui faisait le quart de nuit, je partageai aussi l’enthousiasme de Fexcellent homme pour « son admirable feu blanc et fixe », dont les rayons versaient sur les eaux d'alentour une brillante lumière si charmait le cœur des marins en leur disant même à vingt milles de distance : « Voilà l’ile Body, tenez-vous au large. » Qu'il était beau de se promener sur la galerie du phare et de voir 1 ciel! de voir à l’est l'infini de l'Océan, à l'ouest les eaux du Grand-Sound et les côtes marécageuses qui s'étendaient à plusieurs milles de distance ! Au-dessous de moi, j'entendais le doux gloussement de l’oie du nord (anser hyperborus) qui, ayant abandonné son nid sur les terrains désolés de l'Amérique polaire, venait maintenant prendre sa pâture dans ses quartiers d'hiver, sur les étangs salés et peu profonds, tandis que le murmure des vagues se perdait sur le rivage. Au-dessus, le ciel se parsemait d'étoiles dont les merveilles resplendissantes semblaient presque m’appartenir.