CHAPITRE IV. — L'EMPIRE DU DEMON
elle se servait de mots qui ne sont employés et qui ne sont connus que par les catholiques. — D'autre part le sujet était sain naturellement : un esprit droit, un caractère commode, un tempérament sanguin, une humeur pacifique ; cette femme vit en bonne intelligence avec sa belle-mère et en est fort aimée ; donc nécessité pour moi de livrer bataille à un diable, ou plutôt à plusieurs ; eux-mêmes s'appelaient Légion. — Je prépare la campagne, j'organise les jeûnes et les prières, car il s'agit d'un démon qui ne fuit que devant ces armes ; puis, un jour, je prévins les vierges qui gardaient la possédée, de la conduire à l'église. Quand elle vint, ou plutôt quand ?7 vint, je l'attendais les bras croisés et le regardais bien en face ; lui prit tout de suite une singulière attitude et un air penaud; déjà il avouait sa défaite ; cependant, et comme je l'avais prévu, elle fut lente à venir et traversa deux périodes ; celle de la lutte et de la fureur, celle de la crainte et même de la prière.
Dans la première période, le démon rugissait parfois comme un lion. La bête dévorante criait alors : je veux sa vie, je veux son âme ! Il résistait aux ordres les plus impérieux. Je lui commandai de faire trois prostrations en l'honneur de la très sainte Vierge en répétant son nom béni. Les prostrations, il les fit, de très mauvaise grâce assurément, mais il les fit ; il refusa nettement de prononcer le saint nom de Marie. Pour cela, jamais, jamais, jamais !... c'était son dernier mot. Cinq fois je commandai ; cinq fois il refusa. J'eus, ou plutôt je reçus l'inspiration d'invoquer saint Joseph sur son autel ; ma prière fut fervente, et je sentis qu'elle était exaucée Le démon avait perdu son assurance ; il remuait les lèvres ainsi qu'un homme qui veut parler, mais qui ne trouve pas de son pour articuler sa parole. Il finit par dire très bas : « Maria. » — Plus haut, lui dis-je, tu parleras plus haut. — Il prononça distinctement : « Maria, Maria. » — Je l'obligeai à crier de manière à être entendu même d'un sourd ; il obéit ; grâces éternelles en soient rendues au bon saint Joseph ! pendant que je commandais, lui, le grand Saint
— comme la possédée le reconnut ensuite — menaçait et frappait...
Ce nom de Marie était pour le diable un supplice ; nous avions remarqué que les cantiques sacrés le mettaient fort mal à l'aise, aussi nos bonnes petites filles chrétiennes lui donnaient-elles, à cœur joie et de toutes leurs forces, un concert assourdissant. Le refrain du cantique de Lourdes : Ave, ave Maria, traduit pour nos Chinois, lui était particulièrement insupportable : Oh ! disait-il, que je souffre de la tête, que je souffre!... On me frappe, on me frappe... Je ne puis entendre ces paroles : Ave, Ave! Petites coquines, vous me ferez mourir de colère. — Il ne mourait pas ; mais plusieurs diables partirent ; en la fête des saints Anges, ils furent roués de coups. Ils se plaignirent que saint Michel et l'Ange Gardien de l'Evêque se signalassent parmi leurs persécuteurs.
Je passe sur d'autres incidents que l'esprit d'intrigues s'entend merveilleusement à susciter : apparitions célestes de la Bienheureuse Vierge, elle-même, debout près de la pierre de l'autel ; mais apparitions qui s'évanouissaient devant le signe de la croix ou une invocation pieuse ; possession d'autres personnes, et spécialement de la mère de notre catéchumène qui frappait sa fille et aurait voulu la déchirer et la piétiner avec une rage qu'elle ne concevait point lorsque l'accès était fini.
J'arrive aux premiers symptômes de la victoire. Maria, ainsi s'appelait notre possédée, Maria fut capable d'apprendre le catéchisme et les prières. Combien de fois nos Pères ont constaté ce phénomène chez les candidats au baptême. Veulent-ils apprendre les vérités élémentaires de la religion, qu'ils ressentent une pénible lourdeur de tête; ils bâillent, leur mémoire est rebelle ; cette étude si simple leur paraît impossible : autant d'artifices du démon contre lesquels il est utile de prévenir les néophytes lettrés afin qu'ils ne se découragent pas \