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CHAPITRE V. — L'ŒUVRE APOSTOLIQUE

Les habitants ont le type chinois modifié par le voisinage de la Mongolie, de la Tartarie et peut-être par le mélange du sang. Le teint est moins jaune, les traits sont plus fortement accentués, la taille s'élève, le nez se redresse, les yeux toujours noirs ont plus de vivacité et d'éclat. Tous savent monter à cheval, ils sont facilement adroits dans les exercices du corps ; si la terre natale offrait plus de ressources, et surtout des ressources moins précaires, les hommes auraient le renom d'ouvriers robustes et industrieux.

Après la promulgation en Chine du bref de Clément XIV qui supprimait la Compagnie de Jésus, en 1785. la Congrégation de la Mission remplaça les Jésuites dispersés. Les provinces du Tché-ly et de la Mongolie ne formaient qu'un seul et immense vicariat apostolique, desservi par un clergé trop peu nombreux non seulement pour fonder de nouvelles chrétientés, mais même pour entretenir les anciennes. Effrayé de son impuissance, un saint et vénéré prélat, Mgr Mouly, de la famille de Saint Vincent de Paul, obtint en 1854 que son diocèse fût partagé.

Le Tché-ly compta trois diocèses : celui du Nord avec Pékin, celui de l'Ouest, avec Tcheng-ting-fou pour centre, gardés par les Lazaristes, celui du Sud- Est confié par la Propagande à la Compagnie de Jésus. La mission nouvelle était pauvre en ressources ; cent trente-deux chrétientés indigentes ne réunissaient pas même dix mille fidèles, héritiers des païens que nos Pères avaient convertis au dix-septième et au dix-huitième siècle : pas d'écoles, pas d'orphelinats, pas de séminaires, trois catéchistes, quinze catéchumènes ; comme églises, quelques masures ; comme palais épiscopal, une maison avec deux chambres humides qui n'avaient même pas de croisées. La configuration du diocèse présentait une autre difficulté malheureusement permanente : son territoire, gêné par les territoires voisins, est découpé en bandes de terre d'une longueur excessive pour leur largeur : cent-dix ou cent-vingt lieues environ sur vingt, vingt-cinq ou trente.

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Le P. Leboucq a retracé le dénûment et les tristesses des premiers jours '. Le voyage vers le Tché-ly fut déjà une première et rude épreuve. Il part de Chang-hai accompagné de deux jeunes chrétiens qu'il ne comprenait pas et qui ne le comprenaient pas ; il est arrêté par un mandarin qui lui ferme le passage de la rivière. Le Père ne se tira de ce mauvais pas qu'en exhibant un passeport visé à Paris et qui causa une certaine frayeur au magistrat chinois ; dans son ignorance, il craignait de se trouver en face d'un ambassadeur ; plus loin, la femme du batelier désespérée de la lenteur du voyage, se précipitait dans l'eau ; heureusement elle en fut quitte pour un bain ; si elle s'était noyée, la justice chinoise, très sévère pour les passagers en pareil cas, les arrête et les emprisonne. Pendant cinq jours on ne traverse qu'un pays dévasté, on ne voit que des incendies qui s'éteignent après avoir dévoré les villes et les villages. C'est ainsi que les rebelles ont signalé leur passage, on reconnaît aussi leur chemin aux têtes coupées des malheureux dont la fuite n'avait pas été assez rapide. Un jour, on s'arrête dans une ville mieux défendue que les brigands n'ont point visitée ; les guides du missionnaire lui déclarent qu'ils s'y trouvent très bien et qu'ils y passeront trois jours à visiter leurs amis et à se réjouir avec eux. Dans le fait, ce retard fut providentiel : si la petite caravane s'était mise en route plus vite, le mieux qui lui pût advenir c'était d'être dépouillée entièrement par les rebelles qui tenaient encore toute la campagne. Même dans une hôtellerie, la sécurité n'était pas complète. Un voleur pendant la nuit se glissa près du missionnaire et lui déroba son habillement ; heureusement, ce voleur cédant à un mouvement, non pas de repentir, mais de regret, revint sur ses pas dans le désir de dérober au dormeur 30,000 sapèques qui, glissées sous l'oreiller, partageaient son sommeil. Qu'eût donc fait le lendemain un malheureux étranger dans un pays hostile, sans nul moyen

I. L'histoire de ces débuts est racontée dans les biographies déjà citées, en cuire dans plusieurs lettres de Mgr Languillat et du Père Leboucq. Collectioti de Laval, 1858-1859.

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de payer ou de parler ? Mais l'audace du fripon eut son châtiment immédiat. Le voleur, saisi par le volé réveillé soudain, fut, par une grêle d'arguments fort bien compris dans tous les pays du monde, oblio-é à une restitution immédiate, et charitablement averti de ne pas recommencer.

Telles étaient les épreuves de la route, mais quelle ne fut pas la tristesse de l'arrivée ! Après cinq mois passés en mer, après un mois de voyage en Chine dont les fatigues égalaient bien celles de la navigation, le nouveau venu s'attendait à une fête au sein de la famille heureuse de le recevoir. Personne cependant ne vient à sa rencontre, le village est désert, mais l'église est remplie. Cinq cents chrétiens, les hommes à droite, les femmes à gauche, sont à genou.x, et ils pleurent, on entend leurs sanglots. L'évêque, assisté des deux Pères ses compagnons, préside aux funérailles du premier Supérieur de la mission frappé au début de son ministère : le R. P. Catté. Il était mort d'une cruelle maladie d'entrailles qui avait épuisé ses forces mais non pas son courage. Incapable de se lever, de se tenir debout, même dans cette extrémité, prêtre et apôtre, il faisait apporter d'autres moribonds près de sa couche misérable, et, pendant qu'il mourait lui-même, il les préparait à bien mourir. Et maintenant autour de son cercueil que de craintes et d'angoisses ! Mgr Languillat n'était point remis encore des atteintes de l'épidémie ; le P. Jouband allait mourir, suivant dans la tombe le P. Catté à quelques jours de distance. Le P. Catté mourait le 23 juin et le P. Jouband le 21 juillet 1859. Sur le point d'exhaler le dernier soupir dans les sentiments d'une paix et d'une résignation admirables, il répétait un mot du P. de Guilhermy : « Lorsque je suis venu en Chine, je me suis rapproché du Ciel de quatre mille lieues. »

Après les funérailles on se réunit à la Résidence, et la conversation commença singulièrement émouvante, les lèvres avaient leur bon sourire pour souhaiter la bienvenue, mais, à la pensée des absents,

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