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CHAPITRE V. — L'ŒUVRK APOSTOLIQUE

les yeux se remplissaient de larmes involontaires. Mgr Languillat exposait l'état de la mission comme i! la dépeignait au T. R P. Général. Il lui disait : « Ma chapelle est aussi mon dortoir, ma salle-àmanger, ma salle de réception ; j'ai deux tables, l'une pour manger, l'autre pour célébrer ; sur cette dernière table, j'ai étendu quelques mouchoirs ; avec une serviette, j'ai fait une sorte de ciel qui protège

MGR LANGUILLAT.

le sacrifice. Nous n'avons d'autres ornements que ceux qui servent à nos missionnaires dans leurs excursions apostoliques. Notre bibliothèque ne renferme qu'un livre, c'est une bible que j'ai tirée de ma valise '. »

I. Mgr Languillat. Lettre au T. R. P. Général, datée du lo décembre 1858. Corresp. de Laval, et au R. P. Provincial, datée du 29 mars 1859.

Heureusement, l'évêque était un de ces hommes tels que la grâce divine en suscite pour répondre aux indigences de son Eglise et aux besoins de l'apostolat; même avec l'infirmité et la mort, le découragement n'entrait pas dans son cœur. C'est toujours la parole des conquérants de l'Evangile : Cum infirmor, tune potens sum. Au moment même de ces cruelles épreuves, il jetait sur l'avenir un regard confiant, il écartait d'une main intrépide des plans pusillanimes ; il disait à ses supérieurs en leur demandant un architecte, qu'il préférait rester dans son taudis aussi longtemps qu'il serait nécessaire, plutôt que d'élever des constructions hâtives et bientôt insuffisantes. Outre la résidence principale, il songeait à l'établissement d'une résidence particulière dans chaque district où les missionnaires « pourraient se voir, se consoler, se confesser », trouver des livres, car la lecture et l'étude, disait-il encore avec le P. de Fontanet, sont aussi nécessaires que la prière à l'homme apostolique.

Ces souvenirs des premiers débuts disent aux missionnaires d'aujourd'hui que les fondateurs de leur œuvre en ont assis les premières bases sur le rocher du Calvaire. Tant d'épreuves leur permettaient d'attendre beaucoup de la grâce divine, mais dociles à une pensée de saint Ignace qui demande en même temps la pleine confiance en Dieu comme si l'homme ne devait rien faire, et l'ardent travail de l'homme comme si Dieu ne devait rien accorder, ils réclamaient beaucoup des candidats à leur mission. Un jeune religieux, désigné par ses supérieurs pour se rendre en Chine, mais encore retenu en Europe par ses études théologiques, écrivait à Mgr Languillat et lui demandait ses conseils '. L'évêque répondit, d'abord en félicitant son correspondant de sa vocation à l'apostolat ; ensuite il s'ouvre sur ses projets : « Nous n'avons pas imité nos anciens Pères, lui dit-il, et peut être les circonstances n'étaient-elles pas les mêmes ; eux commencèrent parles mandarins

I. Lettre de Mgr Languillat à un scholastique de Saint-Acheul, lo septembre 1864.

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L'ŒUVRK APOSTOLIQUE.

et par la cour ; ils pensaient, non sans raison, que la doctrine catholique reçue par les grands, protégée par l'empereur, paraîtrait aux yeux du peuple avec le prestige de la gloire et de la puissance. Qui dira si cet espoir ne fut pas au moment de se réaliser sous le règne du grand empereur Kang-hi ; mais lui mort, la faveur diminua peu à peu pour faire place à la persécution. La religion chrétienne, exilée de la cour, se réfugia dans le fond des campagnes. C'est là que nous avons trouvé parmi les pauvres et les obscurs, les derniers disciples de l'Évangile. Ces humbles artisans furent nos premiers éducateurs dans les coutumes chinoises, nos introducteurs dans leur pays, lorsque la Compagnie de Jésus revint en 1842 reprendre ses travaux si longtemps interrompus. Le moment est venu de remonter, et, par une marche inverse, d'aller du peuple aux mandarins, tandis que les anciens missionnaires allaient des mandarins au peuple. »

Mgr Languillat continue :

<?. Ma pensée unique a toujours été de rentrer dans les villes et d'aborder les grands centres ; mais les aborder n'est rien, les emporter est tout. Pour les prendre d'assaut, réunissons tous nos moyens. A chaque missionnaire je demande de superposer, sur le fondement des vertus solides, la science et le savoir-faire. »

Viennent alors les conseils absolument pratiques que le correspondant avait sollicités. Ils ne vieillissent pas plus que le bon sens qui les a inspirés :

« En Europe, apprenez tout ce qui vous sera possible. Visitez nos usines, nos manufactures, nos ateliers, il vous sera très utile d'en parler pertinemment et de descendre de l'observatoire où vous aurez mesuré les cieux, à la cave de nos tisserands. Si vous avez une aptitude, ne la négligez pas. L'astronomie, la chirurgie, le dessin, l'architecture, la médecine, la mécanique et la tenue des livres, puisqu'un missionnaire doit compter, administrer les ressources qu'il reçoit, toutes ces sciences et tous ces arts sont appelés

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à nous rendre service. L'anglais est souvent nécessaire, le portugais permettrait d'entendre et de confesser quelques pauvres ouvriers de Manille. Certes, voilà un vaste programme. Cependant, je n'oublie pas le proverbe : « Qui trop embrasse mal étreint». La prudence n'est pas moins nécessaire que le courage. Puis, tout homme a une « spécialité » ; qu'il développe d'abord cette aptitude particulière. Et encore faut-il ajouter que la première des qualités, c'est le bon sens, le sens de la mesure, le don de la persévérance.

« Nous autres Européens, nous avons à éviter un écueil. Les Chinois nous regardent agir attentivement. S'ils voient que le missionnaire commence, mais qu'il ne finit pas, qu'il s'arrête parce que le succès ne vient pas assez vite, qu'il croit trouver un plan meilleur, ils nous refusent leur confiance ; au contraire, ils nous l'accordent, ils se prennent d'affection et d'estime ordinairement pour ne plus se déprendre, lorsque nous persévérons invinciblement dans nos entreprises.

« Encore un conseil : si Dieu vous donne la grâce de venir dans nos missions, aimez les Chinois. En Chine, comme ailleurs, le cœur et l'affection gagnent seuls le cœur et l'affection. »

Suivant le désir de Mgr Languillat, le P. Edel ouvrait des yeux bien chinois pour regarder les choses chinoises. Écoutons son plaidoyer ou son apologie. Il répond à un adversaire supposé et il en réfute les objections avec une pointe de belle humeur et peut-être de paradoxe '.

D. La Chine nest point civilisée. — R. Qu'entendez-vous, de grâce, par ce mot civilisation .-* Il y a une civilisation antique et une civilisation moderne, une civilisation pour l'orient et une civilisation pour l'occident. Les Chinois ne sont pas civilisés comme les Européens, d'accord ; mais est-il nécessaire que tout se fasse à la mode de Paris ? Nous n'avons pas encore les armes perfectionnées, les journaux-feuilletons, les romans à thèse ; est-ce un mal .'* Nous

I. Corresp. de Laval. Lettre du P. Edel au P. Feyerslein, février i8~9.

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payons peu d'impôts, nous traversons peu de révolutions, nous entretenons peu de soldats, nous avons peu ou pas d'agents de police. S'ensuit-il que nous soyons dans un état inférieur?

D. Mais les usages chinois sont ridicules. — R. En fait d'usages comme en fait de goûts, le mieux est de ne pas discuter. En tout cas, le plus sage pour vous est de ne pas en appeler au suffrage universel. En France, les usages français réuniraient à peine quarante millions d'électeurs, même en ouvrant les collèges électoraux, comme vous dites, aux femmes et aux enfants. Ici, nous sommes assurés de quatre cent millions de votes favorables. Après un tel plébiscite, convenez que vous êtes battus à une écrasante majorité. La caricature trouve fort bien à s'exercer en Chine, il est vrai ; son domaine est aussi vaste que le monde et, en P rance, elle n'est pas sans emploi. Vos gravures de mode nous font rire, quelquefois aux éclats. En comparaison de vos habits, nos habits sont commodes, ils sont décents. Suivant la saison, le froid ou la chaleur, ils seront chauds ou ils seront légers. Il ne paraît pas que vos habits vous plaisent, puisque vous en changez perpétuellement la mode, et rien n'est ridicule chez vous comme l'habit du grand-père ou celui de la mère-grand. Il paraît au contraire que nos habits nous plaisent, puisque nous les conservons. Les Chinois les ont reçus de leurs pères et comptent bien les transmettre à leurs fils. Vous trouvez excessive leur courtoisie, ils trouvent excessif votre sans-gêne.

D. Mais ce peuple si courtois instilte les missio?inaires ; la justice des mandarins est, à leur égard, sitigidièreinent injuste ? — R. Oui, par-ci, par-là, sur le passage d'un «diable d'Europe ou d'Occident » il y a bien un ou deux gamins qui, après avoir crié, se sauvent à toutes jambes. Je crois me souvenir de petits Français, quelquefois même assez grands, qui couraient aussi vite pour la même raison et après le même exploit. Encore savaient-ils mieux que nos Chinois ce que nous sommes, leur insulte avait donc moins d'ignorance et plus de malice. De temps à autre un chrétien a maille à partir

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devant les tribunaux, notre premier évêque a été condamné à la prison par nos mandarins : mais son successeur Mgr Dubar a été jeté dans les cachots de Marseille par les Communards. En fait de gens qui se connaissent en insultes, en dénonciations, en insinuations, en calomnies et en perfidies, en légalités iniques, parlez-moi de vos chambres, de votre presse, de vos ministres, de plusieurs de vos juges, de beaucoup de vos romanciers. Ah! voilà des hommes qui s'entendent à persécuter, à fouiller le cœur de leurs victimes avec des poignards envenimés. Je le dis à leur honte, nos mandarins ne sont que des novices à côté de ces gaillards. Peut-être cependant mettront-ils à profit les leçons fréquentes qui leur viennent d'Europe.

D. Mais les petits et grands défauts des Chinois ? — R. Quels petits défauts } Ils sont malpropres ? Assurément, il y a des serviettes qui servent à essuyer bien des choses. Mais toute la France est-elle aussi propre que votre Flandre ? et même dans votre Flandre il y a certains coins, voire même certaines rivières, hum ! hum !... Le Père HœFfel trouvait que, paysan pour paysan, un paysan chinois est aussi propre qu'un paysan français d'Alsace ou de Bretagne.... Ils aiment beaucoup les sapèques ? On ne les déteste pas ailleurs, tout en leur donnant un autre nom. Et puis, qui fait ce reproche?... Souvent des hommes qui se sont enrichis avec les Chinois. Des marchands européens, et des plus gros, disent que bien des marchés se concluent de vive voix, pas d'acte notarié, et cependant ils ajoutent que le vendeur ou l'acheteur ne revient pas sur la parole donnée. Les Chinois feraient-ils le même éloge des Européens ? Il y a des apostats ? Oui, puisqu'il y a des persécutions: tous les persécuteurs font des martyrs et ils font aussi des apostats ! Chez plusieurs de nos chrétiens, la foi n'a pas eu le temps d'enfoncer des racines bien profondes, ils cèdent plus vite à la tempête. Quelques-uns sont venus pour avoir des aumônes, dans l'espoir, fondé ou non, d'obtenir un recours efficace auprès d'un mandarin

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qu'on suppose favorable à notre religion. Le motif n'est pas très élevé ; quelquefois, le bon Dieu s'en contente. Pourquoi serions nous plus sévères .'' Parmi ces catéchumènes, quelques-uns persévèrent et deviennent bons ou excellents ; d'autres retournent à leurs erreurs et à leurs superstitions. La sélection s'opère entre les âmes. « Je continuerais volontiers, dit en finissant le P. Edel, mais

MGR DUBAR.

il faudrait allumer une autre chandelle... je conclus. La Chine a le très grand malheur d'être un pays infidèle ; on ne peut donc la comparer à un pays chrétien, mais elle soutient la comparaison avec n'importe quelle nation païenne. Il manquerait peu de choses à nos Chinois s'ils apprenaient le catéchisme. On commence par s'étonner

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de leurs mœurs et de leurs coutumes: si on persévère à les étudier, sans parti pris, bientôt on les comprend, on les admire, on les adopte. »

En ces remarques dont la pensée entière lui appartient, le P. Edel n'a pas ordinairement distingué entre les fidèles et les infidèles, mais ses paroles auraient un autre accent s'il ne s'était agi que des chrétiens et de leurs qualités. Que d'aimables tableaux, que de traits édifiants, sous la plume de nos missionnaires ! Le moment viendra bientôt de cueillir quelques fleurs nées de leurs travaux ; toutefois, avant de demander à un sol souvent réfractaire quelle moisson il adonnée, voyons comment il s'est ouvert.

Sous un rapport les plans de Mgr Languillat n'ont pas été pleinement suivis. On s'est installé dans les grands centres, mais on n'a guère atteint ceux que les Chinois appellent les « grands hommes ». La classe mandarinale et lettrée ne se convertit pas. Jusqu'à présent, elle a des yeux qui ne voient pas, des oreilles qui n'entendent pas, et l'Evangile n'est guère reçu que par les petits et les pauvres : Paitperes evangelizanhir. Les riches Chinois, les puissants sont plus loin du royaume des Cieux, on comprendra mieux les terribles obstacles qui les arrêtent lorsque l'on aura vu comment se forment les chrétiens et les chrétientés.

Les chrétiens se forment par la grâce divine, on pourrait presque dire par la grâce divine toute seule qui agit en se passant des causes instrumentales prévues et ordinaires. Sur tel ou tel point l'on signalera peut-être telle ou telle divergence entre les missionnaires ; les mêmes spectacles n'affectent pas également tous les yeux, mais, sur ce point de la conversion, les témoignages sont unanimes, et le P. Neveux parle ici comme tous ses frères :

« Il est vraiment intéressant de voir comment Dieu s'y prend pour nous amener des catéchumènes. Ce ne sont pas nos beaux sermons qui convertissent les païens : ce ne sont pas non plus les prédications en plein air ou sur les places publiques. Nos meilleurs

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