CHAPITRE VI. — CALAMITES ET DIFFICULTES
l'argent. Satisfait de son butin, et même séduit par les paroles du P. Leboucq, il aurait voulu peut-être arrêter le pillage de ses gens, du moins leur défendre d'attenter à la vie de leurs victimes. Avant de se retirer avec le jour, il donna un avis prudent aux spoliés : « Ne restez plus ici ; aujourd'hui nous vous avons épargnés, demain d'autres viendront plus nombreux et plus méchants ; ils vous massacreront tous, fuyez. » Le conseil était bon, on le suivit. Les fugitifs, en quittant le seuil de la maison, heurtent du pied trois vierges ensanglantées par les coups de poignard qu'elles avaient reçues de ces misérables, en cherchant un asile au pied de nos murailles ; heureusement, leurs blessures n'étaient pas mortelles ; on le sut plus tard. Le lamentable voyage commença. « Les ténèbres de la nuit, dit le F. Guillon, étaient éclairées par l'incendie d'une centaine de villages. Il nous fallait traverser un cercle de feu et prendre garde d'être aperçus par les sentinelles postées sur les chemins. Nous étions sept Européens, cinq Pères et deux Frères; quelques orphelins, quatre chrétiens, une vierge chrétienne que nous rencontrâmes dans les champs s'étaient joints à nous. Nous voilà marchant en silence à travers la plaine, trébuchant à chaque pas, déchirant nos habits aux branches des jujubiers sauvages qui croissent ici comme les ronces chez nous, nous hâtant et faisant peu de chemin à cause des zigzags que nous étions obligés de décrire pour éviter les villages tombés au pouvoir de l'ennemi. Enfin, guidés par nos bons anges, nous arrivâmes vers minuit dans un village habité par quelques familles chrétiennes. »
Par un dessein vengeur de la Providence qui se déclarait pour les siens, cette facile victoire des rebelles marqua le terme de leurs triomphes. A partir de ce jour, ils ne comptèrent plus que des revers. Humainement, la cause de leur désastre fut leur succès lui-même et l'insolence de leur fortune. Exaspérés par la défection des armées impériales, leur soutien naturel, furieux de voir chaque
1 ^i<«ii!Li«!;in! 4,1 itinuupillipipi; a^apBB"^
jour leurs enfants enlevés, leurs femmes outragées, leurs biens ravagés, leurs demeures incendiées, les paysans, dans l'excès de leur misère, trouvèrent l'énergie et le salut. Ils formèrent l'une de ces ligues populaires que l'on ne peut détruire dans un pays sans détruire le pays lui-même; elles ne valent rien sans doute comme instrument de conquête, elles sont de tout premier ordre comme instrument de défense. Comment poursuivre des paysans chez eux et faire le siège de chaque chaumière ? Les cours d'eau se couvrirent sur leurs bords de remparts à l'abri desquels les indigènes canardèrent les rebelles : malheur aux brigands ou aux impériaux qui ne formaient que de faibles détachements. « Le peuple, écrit le P. Leboucq, fou de haine, saisit même les jeunes gens qui, d'abord captifs des brigands, sont parvenus à s'échapper, et sans leur donner le temps de se reconnaître, il les jette vivants dans la tombe. Lorsqu'un peloton de cavalerie impériale se hasarde à pénétrer dans un village pour y prendre le grain nécessaire aux hommes et aux chevaux, les paysans se jettent sur les hommes et les chevaux et les enterrent dans les mêmes fosses.
Quand les Pères revinrent, chrétiens et païens leur demandèrent de réparer les brèches et de se défendre contre un retour possible des cheveux longs ; mais la maison et le village étaient peuplés d'une foule qui n'avait plus aucune ressource. Par suite de l'encombrement, les hommes n'avaient d'autre logement que la rue, d'autre toit que la voûte du ciel. Tous, même les femmes et les enfants, couchaient sur la terre nue. Cette agglomération de misérables et d'affamés créait un nouveau péril, celui du typhus, d'autant plus redoutable que les eaux du fleuve charriaient des cadavres par centaines. Longtemps le fléau, suivant la même marche que les rebelles, erra autour de notre enceinte sans en franchir les portes ; mais, dès sa première apparition, tous les médecins du pays prirent la fuite. Resté seul sur ce nouveau champ de bataille, l'intrépide F. Guillon mit toute sa confiance en Notre-Seigneur, implorant le secours
ni
^^^^'^^-M^f ^^W^^^^^-^^iJ'^ ^
;&[*« 1^ m fc »•• -^ W: -K «1
■Ér^-V ^' '^ -«^ v=l îf^ ^ ^ ^ -^
4^ H !{Ç:^{S=C+4^<tt>l*/^
TJT
la»
'^■yv>
iiJ ri
«: es Ç :> iS
"^'^^''îSvWWv,^
divin avec d'autant plus d'ardeur qu'il se trouvait pour la première fois en face du choléra ; sa prière fut exaucée, puisque, de tous les malades qui reçurent ses soins, pas un seul ne périt. Les brigands disparurent avec la peste. Un jour qu'ils se voyaient acculés à la rive du fleuve et que, pressés de le passer, ils ne trouvaient pas de matériaux pour construire un pont, ils précipitèrent dans les flots, pour en former une digue humaine, les malheureux que leurs cavaliers atteignirent et qu'on lia ensemble ; la facilité des communications d'une rive à l'autre fut ainsi établie. »
Quelques années paisibles suivirent, dans la mission au moins, ces tragiques événements, mais elles furent courtes, remplies par des travaux féconds permettant de grandes espérances qui ne se réalisaient pas toujours. Pendant l'invasion des brigands, on avait perdu et on avait gagné. La perte surpassait-elle le gain .'* Question difficile et probablement insoluble. Beaucoup de chrétiens étaient morts, beaucoup de catéchumènes avaient émigré. Les grandes calamités, les grandes misères ne tournent pas ordinairement les regards vers le ciel, elles les abaissent plutôt vers la terre, dans le souci perpétuel de lui demander au jour le jour un peu de subsistance. D'un autre côté, le dévouement des missionnaires, leurs aumônes intelligentes, leur oubli d'eux-mêmes, leur sang-froid dans l'épreuve toute récente imposaient le respect comme ils excitaient l'admiration. Une fois de plus la divine charité ouvrait les chemins à la divine vérité. Malheureusement, des craintes de plus en plus vives paralysaient en partie les bonnes dispositions du peuple. Après la peste, après la guerre, la famine menaçait cette misérable province ; elle tenait à deux causes contraires mais égales dans leurs effets : l'inondation et la sécheresse. Fait singulier, disait le rapport de 1877, pendant que, du haut des montagnes des vicariats voisins, des torrents d'eau se précipitent dans le nord de notre mission, l'est et le centre sont affligés d'une effroyable sécheresse.
Le P. Edel a fait le récit de cette calamité dans plusieurs lettres
CHAPITRK VI. — CALAMITÉS KT DIFFICULTÉS
écrites au P. Feyerstein ; nous parcourrons avec lui ces tableaux d'une misère navrante tracés par une plume ordinairement si vive et si joyeuse qui anime et qui colore tout ce qu'elle touche. Il remercie d'abord son correspondant d'un envoi de bagatelles européennes et françaises, en particulier de petits couteaux destinés aux premiers des catéchismes ; tous ne sont pas arrivés à destination, <v mais qu'importe? continue le P. Edel, puisque ces malheureux enfants n'ont plus rien à couper, plus rien à dépecer, plus rien à manger. Car nous avons en ce moment la famine, l'affreuse famine avec toutes ses horreurs.
« Depuis trois années consécutives les récoltes ont manqué. La première année, en 1875, on n'eut pas de moisson, et la récolte du millet, le principal espoir, le fond de nourriture du paysan, fut brûlée sur pied par les ardeurs d'un soleil impitoyable. Le désastre était grand, moins grand que la patience et l'insouciance de nos pauvres gens. On se serra les reins, on vendit quelques parcelles de terre, on fit de petites dettes et l'on s'assoupit dans l'espoir d'un meilleur avenir. L'année suivante, les pluies du printemps ne vinrent pas,... vers la fin de juin, il n'était pas encore tombé une goutte d'eau. La panique commença, les chemins se couvrirent de mendiants par milliers. Heureusement, une pluie abondante, survenue le 2 juillet, en la fête de la Visitation, fut, pour le pays, comme une résurrection. Plus de solliciteurs, plus de mendiants, partout des semeurs empressés, et bientôt une couche de verdure sur un sol naguère aussi nu que le désert du Sahara. La récolte leva bien, mais l'eau lui manquait et elle fut abîmée par une gelée précoce. Quelle consternation, au lendemain de cette fameuse nuit de brise glaciale! Alors, l'émigration commença; l'on vendit ses terres et ses meubles, cependant à des prix encore honnêtes, et l'on emprunta de quoi subsister jusqu'à la moisson suivante... Il fut même impossible de semer le blé... On sema le millet, il se présentait dans les meilleures conditions et n'attendait plus que les averses ordinaires
'^'^sS^^^'f^'^'^^^^.
de juillet. Au lieu de pluie, nous eûmes un soleil dévorant, des chenilles dévorantes, des nuées dévorantes de sauterelles. La récolte fut absolument nulle. Nous en sommes là, sans blé ensemencé, sans provisions, sans rien à vendre. Aussi la misère publique est-elle inénarrable. »
Le P. Edel essaie cependant d'en donner une idée : « Dès la première période du fléau, des familles entières et même des villages entiers s'en allaient vers le Nord à la recherche d'une terre moins infortunée. Comme je l'ai souvent constaté de mes yeux, les routes et les chemins latéraux en étaient littéralement couverts. C'étaient des processions interminables d'hommes, de femmes, d'enfants. Des malheureux portaient sur le dos leurs enfants ; d'autres poussaient des brouettes encombrées de leur mobilier ; d'autres encore, montés sur leurs cavales efflanquées, semblaient les chefs de cette lugubre exode. Au printemps, l'émigration recommencera sur de plus vastes proportions. Le froid sera moins vif, et les provisions seront épuisées. Déjà, dans une de nos chrétientés, sur 95 ouailles j'en ai perdu 72 ; dans une autre, sur 220 chrétiens, il n'en reste qu'une trentaine. Ces infortunés ne vivent que de choses impossibles. C'est là que, pour la première fois, on m'a servi une fricassée de sauterelles. Les plus riches mangent du son, ou plutôt les téguments coriaces du millet. Les pauvres n'ont pas même cette ressource, aussi leur mortalité est-elle effrayante. Mort de faim, mort de froid par familles entières, on n'entend plus parler d'auire chose.
« Dernièrement, au début de la crise, quelqu'un vient en toute hâte me demander de porter l'extrême-onction dans un village éloigné. Il était sept heures du soir, et le vent soufflait dur. Deux petits ânes, maigres et galeux, loués à un païen du voisinage, ébranlent péniblement le lourd chariot qui roule par la nuit noire d'une ornière à une autre ornière. Il me dépose au milieu d'un village païen où agonisait la seule famille chrétienne. Cinq personnes