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CHAPITRE VI. — CALAMITÉS ET DIFFICULTÉS

d'autres seraient aussi embarrassés en face de cette multitude d'affamés. Les mandarins du Chansi, province encore plus éprouvée que le Tché-ly, font venir d'énormes quantités de riz, de sorgho, de millet par Tien-tsin, notre seul port septentrional, mais les vivres sont chers, les chemins sont longs, les accidents fréquents, les chariots en nombre trop restreint. En temps normal, les transports se font par voie d'eau, mais nous n'avons plus d'eau dans les canaux ou dans les rivières. Le fleuve Jaune lui-même, qui coule torrentueusement dans un lit large d'une lieue ou deux, serait anéanti et, d'après la gazette chinoise, on le passerait à pied sec. Les vivres, enfin arrivés, sont distribués au peuple, pas à tout le peuple, il y a trop de solliciteurs et d'affamés. Ceux qui reçoivent quelque chose n'ont, pour contenter un appétit irrité par un long jeûne, qu'un peu de millet suffisant à un moineau ; ceux qui ne reçoivent rien agonisent avec plus de rage. On assure que cette même province se remplit de cannibales. Des parents n'attendent pas que leurs enfants soient morts pour se nourrir de leur chair, et, chose plus horrible dans un pays où le parricide est incomparablement plus rare que l'infanticide, des enfants massacrent leurs parents. Où cependant est le profit de ces crimes, et qu'est-ce que les malheureux trouvent encore à dévorer dans leurs victimes ? Vous avez peut-être vu dans les Missions Catholiques, en décembre, si je ne me trompe, un dessin représentant, d'après photographie, un groupe d'Indiens qui posent pour le squelette. C'était horrible à voir, c'était incroyable en Europe, mais en Chine de tels groupes seraient facilement réunis. Jusqu'où ne va pas le décharnement d'un homme ! Cette expression : il ne lui reste que la peau et les os est même insuffisante. Toute la peau ne reste plus. Hier, j'ai vu, j'ai administré un vieillard tellement décharné, qu'il avait perdu la peau des deux épaules, que toutes les articulations étaient à jour; il me disait que tout son corps était dans le même état. Cependant il ne se plaignait aucunement ; il ne cessait de répéter : Jésus, Marie, Joseph, ayez

pitié de moi ! Mon Dieu, aidez-moi, sauvez-moi ! Celui-là c'était bien Job, moins le fumier, mais non pas moins l'infection.

« Est-ce que tant de calamités n'ouvrent pas les yeux à nos infidèles? Ah ! que leur obstination est mystérieuse. Ce peuple est entre les mains d'un ennemi qui ne lâchera pas sa proie aisément. Tous cependant reconnaissent un châtiment du ciel, l'une de ces punitions extraordinaires habituellement épargnées aux peuples chrétiens. Quelques-uns s'irritent contre les dieux, impuissants à faire pousser la moisson ou à faire tomber l'eau. D'autres ont renversé les pagodes, brûlé leurs boiseries, insulté leurs divinités, mais leur conversion s'arrête là.

« Et toutefois un fait singulier leur montrerait bien l'intervention de la Providence. Un proverbe chinois dit que les malheurs viennent par bandes. Les sauterelles tenaient compagnie à la sécheresse: elles s'abattaient sur les récoltes en herbe pour détruire jusqu'à l'espérance. Deux mandarins avaient payé de leur personne pour donner un salutaire exemple à leurs administrés ; on les vit creuser des fossés dans les champs de millet, puis, armés chacun d'une gaule, chasser à travers les sillons les sauterelles encore dépourvues de leurs ailes. Les paysans, électrisés par leurs chefs, poursuivirent leurs innombrables ennemis. Beaucoup périrent, mais beaucoup survécurent, et, somme toute, les pauvres gens n'y gagnèrent rien, leur récolte fut également dévorée. Dans le district du P. Fourmont, des chrétiens furent mieux avisés Ils jugèrent que l'eau bénite ne serait pas inutile contre ces insectes diaboliques et, le goupillon en main, ils parcoururent leurs champs et vidèrent les bénitiers. Douze arpents sur quinze furent ainsi aspergés. Or, chose parfaitement constatée, malgré leur stupéfaction, aussi bien parles païens que les chrétiens, la terre arrosée fut respectée parles sauterelles ; elles arrivaient en foule mais ne dévoraient rien, passaient aux parcelles de terre que l'eau bénite ne protégeait pas et aux champs des païens. Oh ! si les mandarins faisaient usage de notre

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