CHAPITRE VI. — CALAMITÉS ET DIFFICULTÉS
eau bénite pour asperger leurs terres et pour baptiser la Chine, les calamités publiques seraient plus rares, les secours plus abondants, plus efficaces et moins coûteux !»
... Lorsque le P. Edel reprend la plume après quelques jours d'interruption, c'est pour retracer les mêmes spectacles de désolation, ou d'autres encore plus affreux. Le fléau persiste, et, par sa durée même, il atteint des proportions inouïes :
« Pas une goutte d'eau, pas même l'indice d'une pluie prochaine, le ciel est d'airain et la terre ne s'entr'ouvre que pour recevoir des cadavres. Encore n'est-elle pas toujours creusée bien profondément. Notre Frère Pelte, faisant sa tournée de ronde après le déjeuner, aperçut un homme qui, après avoir attentivement observé quelque chose au pied du rempart, continuait son chemin. Quel était cet objet ? Le frère, intrigué, descendit pour s'en rendre compte. Il découvrit un enfant enterré vif qui, par intervalles, s'agitait et remuait le sol. On put le dégager, le rendre à la vie du corps, et lui donner la vie de l'âme. L'innocent était sous terre depuis deux jours, les narines, les yeux étaient remplis de boue. Il n'a pu échapper que par miracle aux vers, aux chiens errants, à la faim, à l'asphyxie. »
Telles sont les scènes qui se passent à la porte même de la Résidence; mais que dire de celles qui se rencontrent au dehors, lorsque le missionnaire voyage pour porter les derniers sacrements ? Suivons encore le P. Edel dans ces excursions calamiteuses, les dernières qu'il ait entreprises : « J'entends, dit-il, en approchant d'un village un bruit semblable au mugissement d'un vent très fort. Mon voiturier m'en donne la raison. Des centaines de femmes étrangères sont venues ce matin, pour arracher la luzerne de nos champs ; nous nous y opposons de toutes nos forces ; on se maudit, on s'insulte, on se bat, mais on n'obtient rien. Pour une ou deux femmes qui s'en vont, cinquante arrivent, et la bande ne partira qu'après avoir arraché, dans le dernier champ, le dernier brin de luzerne. Ailleurs,
ce sont des troupes d'hommes qui s'assemblent par milliers, assez semblables de loin aux corbeaux qui, pendant l'hiver, picorent sur nos semailles; ceux-ci fouillent la terre pour y trouver les racines du liseron qui abonde dans un sol jadis inondé.
« Aujourd'hui même, fête de saint Joseph, aidé par le P. de Becquevort, j'ai baptisé 32 catéchumènes, mais dans quelles conditions tragiques, au milieu de quelles émotions ! Nos néophytes afïamés, décharnés, mourants, vieux, vieilles, donnaient l'idée d'une réunion de squelettes en rupture de cimetière. Plusieurs avaient tout juste la force nécessaire pour se tenir debout et faire le signe de croix. Quelques-uns étaient accroupis, tremblant la fièvre, le froid, la faim, et déjà dans l'étreinte de la mort. Après la cérémonie, je voulus offrir un régal aux enfants de la chrétienté, et j'achetai tout le pain qu'on put trouver dans le pays, vingt-quatre livres environ. Lorsque le panier me fut apporté, la vue du pain produisit sur les malheureux affamés ce que la vue du sang produit sur les animaux féroces. Les timides, devenus furieux, se précipitent sur la corbeille, ils bondissent, ils s'écrasent pour saisir un seul morceau de ce pain noir dont ils avaient oublié le goût. Il fallut, pour prévenir un danger sérieux, les jeter violemment à la porte, leur interdire l'entrée et lancer nos miettes à la volée comme une fermière dans une bassecour lance son grain. Je pensai tristement à la multiplication des pains ; hélas ! le miracle ne fut pas renouvelé en faveur de nos indigents !... »
Au cours de ses récits, le P. Edel est revenu plusieurs fois sur la conduite des mandarins. En maintes occasions, tout en constatant leur impuissance, il admire franchement leur équité et leur générosité.
« Un pauvre homme avait pratiqué pendant la nuit un trou dans la muraille d'un riche voisin, et lui avait enlevé quelques boisseaux de céréales. Le riche se plaignit au tribunal, et le procès commença. —