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CHAPITRE VI. — CALAMITÉS ET DIFFICULTÉS

Cet homme, demanda le mandarin, avant la famine était-il voleur? — Non, il n'a dérobé que pendant la famine. — A-t-il dérobé autre chose que des céréales pour nourrir ses enfants ? — Non, pas autre chose. — Eh bien, puisque vous êtes assez riche pour lui faire un procès, séance tenante et en ma présence, vous lui verserez 10,000 sapèques. Avec cette somme, il subsistera jusqu'à la prochaine récolte, et ne volera plus ; que si, malgré ce secours, il recommençait, alors je ne le traiterais plus en mendiant affamé, mais en voleur.

« On m'annonce à l'instant la mort d'une de mes paroissiennes, étouffée pendant la distribution du riz. On distribue donc des vivres ; oui, et par suite d'une démarche hardie tout à 1 honneur de notre mandarin. Voyant la misère de son peuple augmenter chaque jour, il s'est rendu chez le vice-roi à Tien-tsin pour lui remettre, avec les insignes de sa dignité, le sceau du mandarinat : Je ne veux plus, disait-il, administrer un peuple qui agonise. Ces paroles courageuses eurent un plein succès. Il revint suivi de secours abondants en argent et en nature. L'empereur envoya même un grand aumônier chargé de ces largesses. Cette dépense généreuse et même prodigieuse est encore insuffisante : Quïd hœc inter tantos ?

« Chez lui-même, dans la capitale de sa province et de sa viceroyauté, à Tien-tsin, le premier représentant de l'empereur a imaginé un moyen grandiose de soulager les malheureux qui affluent par milliers du Midi et du Nord, de l'Orient et l'Occident. Aucune demeure ne serait assez vaste pour contenir leur multitude. On a donc construit à la campagne, dans la banlieue, d'immenses hangars ou tentes que se partagent des milliers d'hommes d'un côté, et de l'autre des milliers de femmes et d'enfants. Des cuisines gigantesques sont établies à proximité et, deux fois par jour, la distribution se fait avec un ordre admirable. Cependant, le prix des denrées, au lieu de s'élever, s'abaisse par suite des mesures qui ont amené dans les eaux du Pé-tchély des navires chargés de grains.

Malheureusement, le 5 janvier, cette cité d'indigents fut désolée

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par un effroyable incendie. L'un de ces hangars servant de refuge à environ quatre mille femmes ou enfants prit feu. Eteindre une flamme dévorante était impossible. Ces tentes sont construites de nattes en paille ; c'est aussi de la paille qu'on avait étendue sur le sol, avec du foin et des tiges de sorgho pour en faire un lit à toute cette multitude. Par une mesure atroce, mais nécessaire, le mandarin préposé à la police ordonna de fermer toutes les issues; les sinistrés auraient porté l'incendie dans les hangars du voisinage. Plus de 3500 femmes et enfants périrent dans l'ardente fournaise. « C'était un spectacle digne de l'enfer, m'a dit un témoin oculaire de l'incendie. Les cris des victimes, l'odeur de fumée et de chair grillée, le bruit du tam-tam augmentaient l'horreur de cette scène... Bientôt ce fut fini, et de cette foule il ne restait que des monceaux de cadavres carbonisés, horribles à voir. »

Sept ans auparavant, cette même ville de Tien-tsin avait vu sa population se ruer en fureur contre les résidents français, et immoler à sa haine, au milieu des cris de joie et de colère, vingt et une victimes, et parmi elles des prêtres et des religieuses. La justice de Dieu revenait sur le théâtre du crime, lente mais terrible.

La colonie européenne ne trouva pas que cet événement fût assez tragique pour troubler ses plaisirs, et elle ne décommanda pas le bal que sa jeunesse avait organisé dans la même semaine. Singulière manière de consoler les Chinois et de les édifier sur le sentiment du tact et des convenances chez les peuples de l'Occident.

Les lettres du P. Edel, résumées ici et souvent citées textuellement, sont les dernières écrites par lui. Il sentait la plume tomber de ses mains défaillantes, et c'est la pensée qu'il exprime en terminant :

« A la garde de Dieu ! Lorsque le télégramme vous apprendra là-bas que votre ancien ami s'est, à son tour, décidé au grand départ, ne perdez pas votre temps à le pleurer, remerciez Dieu de la grâce qui lui est faite de mourir dans la Compagnie, et priez

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pour le repos de son âme. Par le temps qui court et au milieu des choses qui passent, comme on se fait bien à l'idée de la mort ; ce serait la fin de l'ennui, — l'ennui de ne rien faire, triste au delà de toute expression. »

Le P. Edel écrivait ces mots le vendredi 3 mai 1878 ; il soulignait cette date comme par un pressentiment ; dites, ajoutait-il dans son post-scriptum, qu'en ce jour du 3 mai je suis encore en bonne santé. Deux jours après, le dimanche, la chaleur était excessive, un ouragan de sable se forma dans la campagne desséchée. Le P. Edel monta pour prendre une note à l'observatoire, il en redescendit malade ; bientôt il demandait les derniers sacrements ; aucun symptôme toutefois ne révélait un danger grave et surtout imminent, mais la mort était dans ce cœur étreint par l'angoisse ; il mourut paisiblement, sans avoir exprimé ou conçu, ne serait-ce qu'un instant, l'espoir ou le désir de la guérison. Cependant, il n'avait que trente-six ans. La Mission attendait beaucoup de cette nature ardente et généreuse, de cet esprit enrichi des connaissances les plus précieuses, et elle le perdait dans le moment des plus dures épreuves. Coup sur coup, un télégramme ne portant qu'un nom — celui du défunt — apportait la nouvelle qu'un missionnaire n'était plus : l'évéque, Mgr Edouard Dubar, mourait le i^'' juillet 1878 ; le Supérieur Général de la Mission, le P. de Rabaudy, le 25 mars ; le F. Pelte, infirmier, le 28 avril ; le P. Edel, le 14 mai ; le P. Duvelle, le 15 juin ; le P. Bonnomet, le 8 octobre.

Le P. de Rabaudy était mort, et son infirmier, le frère Pelte, écrivait de lui ce simple et cordial éloge ; il honore en même temps celui qui le trace, et celui qui le mérite :

« Tchang-kia-tchouang, le 31 mars 1878.

« Mon bien cher Frère, P. C.

« C'est le cœur bien gros et plein de tristesse que je vous écris cette lettre ; plus d'une fois elle sera interrompue par mes larmes.

CHAPITRK VI. — CALAMITÉS KT DIFFICULTÉS

Oui, mon bien cher Frère, le télégramme vous a appris la grande perte que nous avons faite. Que les desseins de Dieu sont impénétrables ! — Parti le 4 mars pour visiter nos missionnaires dans leurs districts et aussi quelques mandarins ses amis, le P, de Rabaudy tomba malade le 14 ; le lendemain je suis allé le chercher à dix lieues d'ici. Le 16, nous étions à la Résidence, et la fièvre typhoïde se déclarait ; le 24, Notre-Seigneur l'appelait à Lui !

«Quelle belle mort, mon cher Frère; puissions-nous mourir ainsi ! Ce qui le préoccupait à ce moment c'étaient ses frères, les pauvres, les œuvres, les malheureux affamés, le salut des pauvres Chinois ! Ah ! quel bien ce cher Père a fait ici ; on ne le saura qu'au dernier jour. Il aimait les pauvres Chinois de tout son cœur, jamais il ne les rebutait ; au contraire, il leur témoignait par des paroles pleines d'affection l'amour qu'il leur portait, prenant part à leurs peines, et parlant volontiers avec eux de leurs affaires. Étant Supérieur, il s'ingéniait pour les soulager dans leurs misères, se privant de nourriture, même à la Résidence, pour la leur donner. Il m'avoua que, pendant son dernier voyage, il n'avait presque rien mangé, abandonnant à ces malheureux ce qu'on lui préparait. Et quand je lui disais qu'avec un pareil régime il ne pourrait se soutenir longtemps, il me promettait de se corriger, puis après quelques instants, il me disait : Ah ! mon Frère, il m'est impossible de manger quand je vois ces affamés. Bien souvent il répétait : privons-nous pour les pauvres ; empêchons-les de mourir, élargissons notre cœur, donnons, et le bon Dieu nous donnera. »

« Maintenant nous voilà orphelins. Quel bien ce Père a fait à la communauté pendant le temps si court de son gouvernement ! Sa gaieté ne l'a pas quitté un instant et, sur son lit de douleur, il se réjouissait de voir arriver la mort. Après avoir reçu l'Extrême- Onction il me disait : « Je suis venu en Chine pour sauver des âmes et pour aller au ciel : j'ai mon affaire, j'ai mon affaire », et il riait de tout son cœur. Et nous, autour de son lit, nous versions des larmes. »

« Il aimait le P. Olivaint comme un enfant aime son père, et il

lui ressemblait en plusieurs points, surtout par sa générosité, par

son entrain et son grand cœur. Sur son lit de mort, lorsqu'on lui en

montrait l'image, il revenait tout de suite à lui et s'écriait : « Ah ! Père

Olivaint, Père Olivaint ! »

Votre frère en Notre-Seigneur

A. Pelte, s. J.

Parmi ces victimes de la contagion ou plutôt parmi ces héros de la charité une place à part — la première — revient à l'évêque de cette mission désolée, Mgr Edouard Dubar. La vie et la mort de ce religieux plein de force et de douceur, humble en même temps qu'intrépide, a été racontée par un témoin et un compagnon d'armes — le P. Leboucq. On n'inscrira donc ici que la date du trépas, qui ajouta une si vive douleur à tant d'autres douleurs. Appelé dans la province de Kiang-nan pour faire une ordination, Mgr Dubar y reçut d'heure en heure les nouvelles désastreuses qui lui disaient la désolation générale et puis successivement la mort du P. de Rabaudy, Supérieur, celle du P. Edel, celle du F. Pelte, pertes cruelles que rendaient plus sensibles encore de poignantes inquiétudes sur le sort des missionnaires et sur celui des chrétiens. Les fonctions sacrées à peine remplies, le cœur serré par une angoisse inexprimable, l'évêque reprit le chemin de son vicariat apostolique. Il le trouva ravagé par la famine et par le typhus. Des lettres navrantes lui apprirent que dans les districts du Sud, particulièrement éprouvés, les missionnaires accablés de fatigues exposés à la contagion chaque jour et chaque heure, dépourvus de toute ressource, réclamaient un prompt secours. Il résolut d'y aller sur-le-champ, estimant que le premier devoir de l'évêque et du père était de consoler les siens et d'aller aux plus éprouvés. Ce fut un rude voyage, accompli par une chaleur mortellement accablante, tandis que des vents comme embrasés soulevaient les tourbillons de cette terrible poussière qui dérobe même au milieu du jour la

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