‹ En Chine au Tché-ly S.-E. [microform]Chapitre 201 sur 284 · LE P. COUVREUR · texte numérisé non relu

LE P. COUVREUR

candidat se présentait de nouveau. Pour ne pas déplaire à leur supérieur, les mandarins voulaient qu'il fût reçu, mais les lettrés plus indépendants ne le voulaient pas. Un jeune docteur, intervenant comme arbitre, pensa qu'il contenterait les uns et les autres. Il avait appris que les chrétiens ne feraient pas la prostration devant Confucius. Voilà, se disait-il, mon moyen tout trouvé. Je patronnerai le chrétien, et les mandarins n'auront rien à dire ; je demanderai la prostration, elle sera refusée, je m'en laverai les

KN CHINE.

mains, et les lettrés seront satisfaits. Et le plan s'exécuta comme il avait été conçu. Il s'exécuta, non point simplement et rondement, ce n'est point l'allure des choses en Chine, mais après échange de lettres, de visites, de protestations, de compliments, de questions insidieuses, de réponses évasives. En somme, le mandarin voulait savoir si notre aspirant ferait ou ne ferait pas la prostration, et il comprenait très bien que nous ne voulions pas comprendre. II écrivait : « Je vous réponds, avec respect, que j'ai reçu votre missive et que j'ai tout compris. Cependant j'attends encore une réponse claire... Et comme je ne comprends pas assez clairement votre langage, je ne puis m'exprimer avec vous comme je veux. Envoyez-moi un de vos bacheliers entendus dans cette question, comme je sais que vous en avez à votre résidence, et je traiterai la chose avec lui. Que votre sagesse voie. Salut. »

Provisoirement, les choses en sont restées là. Sur notre conseil le candidat s'est désisté en alléguant la fatigue ; sa santé a besoin de repos. Les lettrés ont obtenu ce qu'ils voulaient et une fois de plus, ils ont fait connaître leurs sentiments à l'égard du christianisme. Cette opposition sourde, mais implacable, cette conjuration silencieuse est plus redoutable peut-être qu'une persécution violente.

L'intervention fréquente de l'Europe est une autre cause de difficultés.

D'abord, elle change du tout au tout le caractère des relations entre les peuples de l'Orient et les peuples de l'Occident. De 1 Europe, jadis la Chine ne connaissait guère que les missionnaires, et ce que les missionnaires lui en apprenaient ; aujourd'hui elle en connaît les armées, la diplomatie, le commerce, elle en connaît aussi les divisions, les guerres étrangères ou civiles. Jadis nous étions seuls à aller chez elle, aujourd'hui elle vient chez nous, elle écoute aux portes, et s'il lui plaît, à l'intérieur même de nos maisons. Elle prend là des leçons d'histoire contemporaine, dont elle sait très bien tirer son profit. Jadis la cour fut ouverte aux mission-

CHAPITRK VI. — CALAMITÉS ET DIFFICULTÉS

naires, et quelques parcelles des vérités apostoliques pénétrèrent jusqu'à l'empereur. Plusieurs grands s'émurent et se convertirent. Aujourd'hui la cour est fermée, l'empereur est invisible, les grands, s'ils s'occupent des choses d'Europe, donnent leur attention aux douanes, aux télégraphes, aux chemins de fer. Aujourd'hui s'ils font une grande différence entre un ingénieur et un missionnaire, c'est pour mettre celui-ci bien au-dessous de celui-là. Sans doute il n'en va pas ainsi aux yeux du peuple de notre mission plus simple, plus éloigné des grands centres, sans contact avec ce qu'on appelle la civilisation moderne ou européenne. La présence du prêtre et du religieux est le meilleur argument en faveur de la foi. Ces braves gens se disent : Ces hommes sont bons, religieux, serviables, honnêtes dans leurs mœurs et dans leurs manières, ils ne font aucun commerce, ils n'aspirent pas aux honneurs, ils dépensent leur argent et ils ne gagnent pas le nôtre ; ils n'ont pu venir de si loin, laisser un grand royaume où la vie était pour eux commode et abondante, que dans le dessein de nous apporter la véritable religion. Oh ! qu'elle doit être belle cette religion qui inspire de tels sacrifices! Bien souvent cette prévention favorable a suffi pour ouvrir les, âmes aux lumières de l'Evangile. Mais, dans les régions officielles, les missionnaires sont vus sous un autre jour, et les dignitaires de l'empire les regardent comme les serviteurs de gouvernements étrangers, les agents les plus actifs et, par suite, les plus dangereux de l'influence européenne. Pourquoi, se disentils, avec une logique irréfutable, le même gouvernement qui persécute les missionnaires chez lui les défend-il chez nous 'i C'était la réflexion d'un mandarin, homme très intelligent, à un missionnaire qui rapporte ainsi l'entretien. « Il me fit force questions sur le pape, l'organisation de l'Eglise, sur l'argent que nous dépensions. Cet argent, disait-il, vous vient de votre gouvernement ? — Non, ce sont les chrétiens qui le donnent. — En tout cas, quel est votre but en faisant tant de dépenses et en vous fatiguant vous-même hors

de votre pays ? — Notre but est de faire du bien aux Chinois et de les aider à sauver leurs âmes. — Notre mandarin sourit finement (comme un homme qui en sait plus long qu'il n'en dit) et il ajouta avec un air d'incrédulité : Pourquoi votre gouvernement vous protège-t-il en Chine quand il ne veut pas de vous en Europe et qu'il vous y persécute ? Cette persévérance des puissances européennes pour protéger en Chine les missionnaires et la religion qu'ils prêchent doit avoir une cause d'intérêt national. » J'eus beau me récrier contre des pensées politiques quelconques, insister sur le but spirituel du christianisme, je n'arrivai pas à convaincre mon mandarin. Il cessa, par politesse, pour ne pas me contredire, mais il demeura persuadé que la prédication actuelle n'était qu'une manière de propager l'influence européenne, au détriment de la Chine.

Et ce mandarin n'était pas animé d'intentions malveillantes. Pour la Résidence, c'était un voisin et presque un ami, il voyait les Pères à l'oeuvre. Si cependant il se méprenait à ce point, que penseront d'autres mandarins qui n'ont aucun rapport avec les missionnaires ?

Ce trait rapporté par le P. Becker le 5 novembre 1893 confirme le fait douloureux que constatent tous ceux qui s'occupent des intérêts religieux dans l'Extrême-Orient. Nos missionnaires ressentent le contre-coup de la guerre faite en Europe à la religion catholique, et chaque bataille de la maçonnerie est livrée contre eux. Ce glorieux protectorat que la France exerce sur les missions, qu'elle défend par ses ambassadeurs auprès du Saint-Siège comme la meilleure partie de son patrimoine, si nécessaire à la prédication de l'Évangile que sans lui, dans les régions de l'infidélité elle serait impossible, ce protectorat est atteint dans son prestige chaque fois que les Célestes surprennent quelques échos de nos persécutions. Et comment le bruit de nos querelles ne franchirait-il pas nos frontières pour réjouir les ennemis du nom chrétien et du nom

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CHAPITRK VI. — CALAMITÉS ET DIFFICULTÉS

français ? Un écrivain demandait récemment que tout homme de gouvernement comprenne avec Gambetta que les mesures hostiles au christianisme ne sont pas article d'exportation. Une telle conception de la position religieuse est tout à fait insuffisante. Désastreuse à l'extérieur la guerre menée contre l'Eglise est aussi désastreuse à l'intérieur. La parole du gros tribun est un non-sens pour ne rien dire de plus. On appellerait insensé le jardinier qui voudrait vendre des pommes et déraciner ses pommiers. Nos gouvernants lui ressemblent chaque fois qu'ils désirent « exporter » les fruits de l'apostolat en même temps que leur cognée impie frappe à grands coups le vieil arbre qui les porte dans ses rameaux.

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La Nation Chinoise.

Anciennes relations avec la Cour impériale. — Obsèques solennelles du Père Verbiest. — Les Missionnaires accueillis par l'Empereur, — Réception des ambassadeurs européens. — Discours filtré en cinq langues. — Ruse chinoise. — Le canon et l'incendie en 1860. — Splendeurs du palais d'Été. — Sites ravissants. — Richesses incalculables. — Ville peuplée et animée instantanément. — Funérailles d'un empereur. — Attributions des mandarins. — Ccdajit arma logœ .' — Point de rétribution. — Chacun se paye. — Un mandarin déposé par ses subordonnés. — Les procès. — Justice terrible sans jugement. — Moyen de battre monnaie avec les cormorans. — Père et mère de l'empire. — < Plutôt évêque que juge ! » — Jugement à la Salomon. — Portrait d'un mandarin. — Cliché satisfaisant. — Préfecture achetée 40,000 francs. — Menu d'un dîner de réception. — Les examens. — Examinateurs. — Examinés.— Périls pour une nation d'intellectuels. — Les déclassés. — Sociétés secrètes. — Le « Nénuphar blanc !>. — 20,000 sapèques ouvrent le paradis chinois. — Recrutement des femmes et des enfants. — Artistes. — Artisans. — L'outil sans la pensée. — Charrue semeuse. — Couveuses. — Savon spécial. I— Fusils. — Domestiques parfaits. — Armée. — Marine. — Guerre sino-japoriaise. — Pas iPoJJiiiers. — Pas de soldats. — Pas de matériel. — Pas d argent. — Incroyables voleries et dilapidations. — Contrastes chinois. — Obligation d'être avec l'Évangile, ou de n'être pas.

[t^giiwWrW^ LU S I E U RS chapitres de ce livre sont incomplets, f nul ne l'est toutefois autant que celui-ci et poar plusieurs raisons. La matière est trop vaste, elle exigerait à elle seule plus d'un volume, il ne nous convient pas de pousser trop loin certaines p?i7Tv3r.(JTî7i5rîm^x< études de mœurs dans une nation païenne, enfin les missionnaires, nos guides ordinaires et nos témoins, se sont étendus moins longuement sur le côté extérieur, l'organisation et l'administration de l'Empire du Milieu. Ces choses de la politique, du pouvoir, de la légalité et des tribunaux, de l'armée et des guerres, sont moins de leur compétence ; néanmoins elles ont assez souvent piqué leur curiosité et en parcourant leurs annales, les anciennes

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