CHAPITRE Vil. - LA NATION CHINOISK
pays.
Le
du P. Verbiest
v^ait, accompagne des rnandanns que l'Empereur avait nommés pour honorer la mémoire de ce célèbre missionnaire. Ils étaient tous à cheval. Le premier était le beau-père de l' Empereur, le second, son premier capitaine des gardes; le troisième, un de ses gentilshommes et d'autres moins qualifiés...» Suivent d'autres détails, que nous omettons parce qu'ils ne donnent plus rien de spécial sur l'intervention de l'Empereur. Mais avant les obsèques, un officier de la Cour était venu, de la part de son maître, saluer les nouveaux missionnaires. « Il nous dit, continue le P. de Fontaney, que, quoique l'Empereur ne nous connût pas encore, il avait néanmoins pour nous la même bienveillance que pour les autres Pères... Il nous fit l'honneur, un jour, de nous envoyer de son thé et du meilleur vin de sa table. Le 2 i mars, c'està-dire aussitôt que, selon le cérémonial de la Chine, il nous fut libre de sortir après les obsèques du P. Verbiest, l'Empereurnous transmit par le tribunal des rites, l'ordre de nous présenter à son palais. Ce grand prince nous témoigna beaucoup de bonté ; et, après nous avoir fait un reproche obligeant de ce que nous ne voulions pas tous demeurer à sa Cour, il nous déclara qu'il retenait à son service les PP. Gerbillon et Bouvet, et qu'il permettait aux autres d'aller dans les provinces prêcher notre sainte religion. »
La protection impériale était toute-puissante, mais en même temps précaire. Elle se donnait ou se retirait suivant le caprice du prince. Ce même P. Verbiest, entouré à sa mort de si grands honneurs, avait beaucoup souffert pour confesser la foi. Il avait connu les dures prisons, et, dit encore le P. de Fontaney, « les pesantes chaînes qu'il porta plus longtemps que les autres confesseurs de Jésus-Christ. » Mais l'Empereur n'était point alors pour les missionnaires, l'Invisible, que tant de barrières, dans son palais mystérieux, séparent aujourd'hui de tout le genre humain, et, plus encore peut-être, des étrangers ou des barbares d'Europe. A peine ouvertes par le canon, les portes du palais impérial se referment précipitam-
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ment sur leur souverain ou, si l'on veut, sur leur prisonnier. Pendant des années ', de 1873 à 1891, les ministres des puissances européennes sollicitèrent vainement une audience ; on invoquait, pour la refuser ou pour la retarder, tantôt des questions d'étiquette restées en suspens, tantôt la minorité de l'Empereur. Enfin, après bien des délais, cependant abrégés par la volonté du prince, un édit impérial, daté du 12 décembre 1890, invitait les ministres et les chargés d'affaires à une audience pcnir le printemps. Le principe admis, le jour arrêté, on s'occupa du cérémonial, très difficile à régler par suite de l'opposition des usages européens et des usages chinois.
Enfin, le 5 mars se leva dans un ciel d'azur. Une brise légère et ensoleillée sifflait doucement autour des chaises pompeuses qui portaient MM. les ambassadeurs, comme si dame Nature eût voulu prendre sa part de la fête, ou peut-être souligner d'une légère ironie la démarche diplomatique. Une fois de plus, avec toutes les apparences du respect et tous les rites du cérémonial, gravement et silencieusement, la Chine se moquait des puissances étrangères et de leurs représentants ; c'est sa manière, à elle, de venger ses armes humiliées et de guérir les blessures de son orgueil.
Les personnages officiels, descendus de leurs palanquins, furent reçus par les ministres du grand conseil qui leur offiirent des cigares exquis et une collation délicieuse. Sa Majesté, le Fils du Ciel, trompait par là les longueurs de l'attente, mais Elle disait en même temps à ses visiteurs qu'EUe n'était pas à leurs ordres. Des détails insignifiants en eux-mêmes, mais habilement calculés, montraient aux Chinois que, dans leur démarche, les ministres et leurs attachés reconnais.saient la suprématie de l'Empire du Milieu. Ainsi, le cortège fut invité à passer, non point par l'arc central de la porte d'honneur, mais par un côté latéral réservé aux subalternes, le trône était dressé, non point comme nous dirions en temps de monarchie,
I. Communication du Père de Becquevoit, d'après un journal local, mars 1891.
CHAPITRK VII. — LA NATION CHINOISE
dans un des o-rands salons de la Couronne, mais dans la salle des tributaires.
L'Empereur parut quelques instants, mais ses nobles paroles ne
LE P. FERDINAND VERBIEST, d'après une gravure chinoise.
se salirent pas en descendant vers des oreilles impures ; elles étaient dites à un prince qui les recevait à genoux et ensuite, ainsi que Confucius l'a prescrit, paraît-il, les portait en étendant les bras
KN CHINK.
comme des ailes à un interprète qui, lui-même les traduisait aux ministres. Si loin de leur source auguste, ces paroles ne pouvaient plus se contaminer. L'Empereur les disait très vite, comme un écolier timide qui n'est pas sûr de sa leçon ; ce nom d'écolier lui convenait du reste, il paraissait très jeune encore, le front pâle, les yeux sombres et tristes sous de grands sourcils noirs et arqués, la bouche expressive et intelligente, toute l'attitude distinguée et, dans le geste, une certaine douceur et aussi une certaine fatigue. Le fardeau de l'empire ne doit pas ressembler à celui de l'Evangile: doux à porter !
Ainsi furent reçus MM. de Brandt, ministre d'Allemagne et son interprète, baron Van der Goltz ; colonel Denby, ministre américain ; sir John Walsham, ministre britannique ; chevalier Pansa, ministre italien ; M. Otori, ministre japonais ; M. Ferguson, ministre des Pays-Bas. D'après le compte- rendu officiel, la France ne fut pas reçue, car elle ne s'était point présentée. Plusieurs regrettèrent sans doute de n'avoir pas suivi l'exemple de notre légation. Les Missions Catholiques disaient dans le N° du 8 mai : « La vérité est que l'audience est loin de relever le prestige européen ; après avoir demandé beaucoup de choses, les ministres ont cédé à peu près tout, et la victoire est restée aux Chinois. Les Européens ont été admis dans une salle destinée à recevoir les tributaires . Après une attente d'une heure et demie, l'Empereur est arrivé.. Le doyen des ministres, un allemand, a fait un discours en anglais, qu'un interprète rttsse a traduit en chinois et qu'un prince a répété à l'Empereur en mandchou. !> Ici encore, il est probable que les paroles de Son Excellence M. de Brandt et de son interprète, baron van der Goltz, filtrées à travers cinq langues, ne frappaient plus d'aucun son impur les oreilles impériales.
D'autres visites se firent avec moins de cérémonies, mais elles ont laissé un cruel souvenir. En iS6o, les troupes du corps expéditionnaire franco-anglais, entrées, par le droit de la victoire, dans