I. Le Père Dovergne, loc. cit
CHAPITRK VII. — LA NATION CHINOISE
différents services d'un même département. « Les mandarins civils nont pas toutefois le commandement des armées de terre et de mer réservé aux mattdarins militaires ; mais, à côté des premiers, les derniers sont de fort petits garçons.^ M. de Rochechouart, qui nous renseigne ici sur les rouages, peu compliqués d'ailleurs, de l'administration chinoise, a vu des généraux servir à table chez un commissaire impérial et apporter leurs pipes aux convives. Les magistrats de Rome auraient-ils souffert semblable humiliation des premiers soldats de la République ?... et si rigoureusement traduit leur formule : Cédant arma togae ?...
Le premier inconvénient de cette institution est que les mandarins ne sont pas payés. Une semblable mesure, lorsqu'elle est générale, sous couleur de constituer une économie pour le trésor, devient toujours extrêmement onéreuse pour le pays. Quel chef de famille intelligent, ou quel commerçant honnête consentira jamais à ne point payer ses domestiques ou ses commis ? Ce serait dans sa maison la ruine ou le vol, ses serviteurs se payant eux-mêmes sur leur maître ou sur ses clients. — C'est bien ainsi que les choses se passent en Chine, le même système engendrant partout les mêmes abus. « Un de mes amis a eu, dit M. de Rochechouart, la conversation suivante avec un mandarin. — Comment voulez-vous qu'il ne se commette pas d'exactions 1 Mes fonctions me donnent droit à des appointements, mais je connais trop bien les charges qui pèsent sur le trésorier de la province pour les réclamer ; d'abord ce serait peine inutile, d'ailleurs pourquoi me faire un ennemi de ce caissier ? S'il payait nos émoluments, où prendrait-il de quoi satisfaire aux exigences des hauts fonctionnaires de Pékin, des vicesrois, du Fou-tai, du Tao-tai ? D'un autre côté, je suis obligé de vivre et de payer, avec des intérêts usuraires d'environ 30% les sommes qu'on m'a prêtées pour acheter mon mandarinat ; je dois en outre envoyer des cadeaux à mes protecteurs afin de réchauffer leur amitié ; élever mes enfants, mettre quelques sommes de côté pour
parer aux éventualités de disgrâces et de deuils. Mes domestiques sont nombreux, et je dois fermer les yeux sur leur conduiie puisqu'ils me servent gratis. Vous le voyez, un mandarin est absolument obligé de vivre de ses administrés ; toute son adresse consiste à savoir écorcher sans faire crier, et à arranger les affaires sous le manteau de la cheminée \
Le problème est difficile. Comment donner aux supérieurs sans prendre aux inférieurs ? Si l'on ne donne pas assez, mécontentement des supérieurs ; si l'on prend trop, mécontentement des inférieurs. Le pouvoir du mandarin, absolu en apparence, est limité par la mauvaise humeur des administrés. Ils conviennent bien qu'on a un certain droit de les tondre, mais non pas de leur prendre toute la laine. Si la mesure a été comblée et dépassée, on se rend au tribunal, on invite le mandarin à s'asseoir dans une chaise-litière que des serviteurs de bonne volonté conduisent en pleine campagne, tandis que les portes de la ville se referment immédiatement, pour ne plus jamais se rouvrir sur le malheureux fonctionnaire en disgrâce. Il est rare que le vice-roi s'oppose à la sentence et à la justice populaire. C'est ainsi qu'une certaine compensation permet aux choses humaines de se mouvoir et qu'un tempérament nécessaire établit une sorte d'équilibre entre l'autorité et la liberté.
Heureusement pour les juges ou les mandarins, il y a des procès, et, pas de procès sans ligatures et sans sapèques. Il en faut pour déposer une plainte, mettre les satellites en mouvement, saisir les délinquants ou les laisser échapper, éviter la prison ou y vivre sans trop d'incommodités, défendre son dos contre les coups de bâton, ou, s'ils sont absolument nécessaires, en adoucir la grêle. Si pauvre qu'on entre au tribunal, on en sort plus pauvre encore. On trouve de la laine sur le mouton le plus tondu, et des sapèques dans les poches les plus trouées. Le plus malheureux y laissera au moins