CHAPITRE VII. — LA NATION CHINOISE
quelque chose de sa peau ; car toujours, toujours, depuis que la Chine est la Chine, un satellite a été payé de sa peine.
Le système le plus souvent employé pour déterminer les sapèques à sortir de leur cachette est celui de la réveisibilité. A défaut de l'enfant coupable, le père de famille, le maire et le village ; à défaut du maire avec son village, le préfet avec sa préfecture. Les grands juges de Chine ont besoin d'un criminel, comme les médecins de Molière ont besoin d'un malade ; tant pis pour ceux qui se portent bien ou qui sont innocents.
Heureusement encore, par suite de la même méthode de compensations, un accord mental intervient assez souvent entre les malfaiteurs, leurs parents et les mandarins.
« Un homme, dit le Père Hœffel, avait un fils qui, par sa mauvaise conduite, déshonorait sa famille et son village. Les corrections et les avertissements lui avaient été prodigués en vain. On voulut en finir, et, dans un conseil de famille, il fut résolu de l'enterrer vif. Le père donna son consentement. Le jour fixé pour l'exécution étant arrivé, le coupable fut conduit, au milieu d'une foule nombreuse, sur le bord d'une fosse profonde. Là, il lui fut dit qu'on lui pardonnerait encore, s'il trouvait dans toute cette foule quelqu'un qui se portât caution pour lui et répondît de sa conduite à l'avenir. Le malheureux éleva trois fois la voix. Pas de réponse !. . . Alors, de désespoir, il se jeta lui-même dans la fosse. On l'enterra. Ce fut l'affaire d'un instant... La justice laisse faire '. »
Un misérable catéchumène qu'une conduite scandaleuse nous avait forcés d'éloigner de l'Eglise, raconte le môme missionnaire, fut puni par un châtiment semblable ; son père était mort : son oncle et son grand-père, tous deux païens, furieux de ses débordements, le saisirent, le lièrent : le grand-père le fit asseoir, puis, du consentement de toute la famille, il le tua de plusieurs coups de pioche que cet infortuné jeune homme reçut sans même pousser I. Lettre du 27 sept. 1880.
un cri de douleur. — L'enterrement se fit avec la pompe ordinaire, au milieu des sanglots et des pleurs que les inconsolables parents sont incapables de retenir. Le P. Hœffel ajoute : « Ces sortes d'exécutions ne sont pas rares. Pour mon compte, j'en ai vu quatre ou cinq. Les mandarins laissent faire, et, quelquefois même, ils semblent autoriser les familles ou les premiers" de village à se débarrasser des vauriens qui les gênent '. » Tout le monde y g^gn^' excepté les satellites. Les parents évitent les frais de procédure, la famille, l'ennui d'une tare sur le nom ; le vaurien, les réprimandes, la prison, la bastonnade ; les mandarins, les reproches du vice-roi, mécontent de fatiguer l'Empereur, qui, seul, dans les procédures ordinaires, prononce la sentence de mort. Les satellites trouveront autre chose. Ils ont une espèce de génie pour battre monnaie, même avec les cormorans, comme le prouve le trait suivant rapporté par le P. Mangin '. Il advint (on ne sait au juste à quelle époque, dit l'histoire ou la légende) qu'un mandarin voulut manger du cormoran. Le cormoran ne se mange pas, lui observa-t-on, c'est un oiseau de chasse ou de pêche, non pas un oiseau de table. Objecter l'usage aux mandarins, ou l'impossible aux rois, c'est un abus. Les cormorans, cause du litige, furent exilés de la sous-préfecture. Défense fut faite à quiconque de pêcher avec eux. Les satellites approuvent bien haut l'édit ; ils tiennent la main à ce qu'il soit rigoureusement observé par tous les pêcheurs... qui ne consentiraient pas à leur payer deux fois par an un impôt de cinq cents sapèques, soit un franc par tête de cormoran. • — A la question faite par un Supérieur : y a-t-il encore des cormorans ? la réponse est dictée à l'avance : — Oui, Grand Homme, il y a des cormorans chez un tel et un tel, et en tel nombre. — Non, Grand Homme, on ne trouverait plus un seul cormoran sur tout le grand lac de Motcheou. — Et jusqu'à présent le grand
1. Lettre du P. Hœfifel à Mgr Bulté. Corrcsp de Jersey, mars 1S94, p. 69.