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CHAPITRE VII. — LA NATION CHINOISE

homme ne s'est jamais étonné une seule fois que les cormorans disparussent si vite de ses États ou y revinssent avec la même célérité. Les grands esprits sont distraits.

De tels usages ont, non pas leur justification, mais une certaine excuse dans la nécessité oh sont les piandarins de subvenir aux dépenses de leur maison et de leur administration. En général le fonctionnaire est meilleur que la fonction, ou plutôt, l'institution, telle qu'elle existe, avec les abus qui en accusent et en précipitent la décadence.

L'Empereur s'appelle Père et Mère de l'empire ; dans sa préfecture, le mandarin s'appelle également Père et Mère du peuple. Ces noms paternels, lors même qu'ils ne seraient pas justifiés pleinement, sont pleinement beaux. Ils rappellent la première origine et la première mission de l'autorité : faire du bien, aimer. Tout mandarin n'est pas hypocrite lorsqu'il dit : ne suis-je pas le père et la mère. du peuple qui m'est confié ? Un certain instinct religieux que le paganisme n'a pas tout entier corrompu l'avertit qu'il a charo-e d'âmes et qu'il est pasteur avant d'être magistrat. Si injustes que soient les comparaisons avec les pouvoirs ecclésiastiques, si loin que nous soyons en Chine de nos traditions et de nos exemples, on dirait parfois que tel mandarin a entendu la recommandation que Probus donnait à Ambroise encore païen lorsqu'il l'envoyait à Milan : Sois plutôt évêque que juge. Dans les fréquentes proclamations qu'ils adressent à leurs subordonnés, dans les avis « qu'ils font sortir », les mandarins veulent d'abord convaincre et persuader. Ils préfèrent l'exhortation à la menace, et sont plus contents de toucher les cœurs par des raisons de justice et même de religion, que de les effrayer par la crainte des châtiments. Qu'on fasse aussi large qu'on voudra, dans ces proclamations ou ces édits, la part du mensonge, de l'enflure orientale, de la comédie de sentiment qu'un Chinois jouera toujours facilement, de tels usages imposent le respect : ils conservent sous la poussière des siècles, je ne sais quelles

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traces d'une grande religion primitive et comme les vestiges des premiers pas de Dieu dans le monde, ou l'écho de ses premières paroles. En eénéral — du moins cette observation revient souvent sous la plume du P. de Rabaudy — les mandarins de première classe sont remarquablement intelligents. Moins précipités que les Européens et surtout les Français, ils écoutent silencieusement ; les choses qu'on leur dit entrent avec ordre dans leur mémoire et s'y conservent indéfiniment. Plusieurs fois nos Pères ont remarqué qu'une affaire compliquée, dont ils venaient entretenir un mandarin, était présente tout entière à son esprit, et qu'ils n'avaient rien à lui apprendre. En certaines circonstances, ils savent sortir du texte de la loi et juger d'après l'équité plutôt que d'après la légalité. — Un mandarin, écrivait le P. Becker, vient d'acquérir une certaine célébrité par un jugement à la Salomon. Une pauvre femme réclamait de son fils, homme riche, une pension alimentaire; le fils refusait, invoquant le texte d'une loi qui dispense de ce devoir filial l'enfant d'une femme remariée. C'était le cas, et notre mandarin y voyait une opposition entre la loi naturelle et la loi écrite. Une chose est certaine, et tu en conviendras, dit le juge au fils ingrat : « Tu dois à ta mère ce que tu as reçu d'elle. » Deux femmes compétentes en la question, appelées au tribunal, convinrent après discussion qu'un nouveau-né pesait de cinq à six livres. — « Ne mettons que cinq livres, reprit le mandarin, mais tu vas les rendre à ta mère, » Et déjà le cuisinier du tribunal mandé sur-le-champ, et le couteau à la main cherchait la place la plus convenable pour y découper un morceau de cinq livres, en bonne chair et bon poids, à peser sur les balances officielles. Le fils préféra la pension alimentaire. « Soit, dit encore le juge, mais si j'apprends que tu ne te comportes pas en bon fils, et si tu reviens à mon tribunal, moi-même je choisirai sur ton corps les cinq livres à enlever, et, à coups de bâton, je ferai voler ta chair en lambeaux. Va, et signe que tu acceptes ma sentence. »

CHAPITRK VII.

LA NATION CHINOISE

Comme il ne faut pas chercher la justice parfaite sur la terre, ni même chez les mandarins, on tombera facilement d'accord que tous les jugements ne sont pas également équitables; il en est qui supposent une singulière habitude de la rouerie, témoin cette plaisante aventure, ancienne déjà, puisqu'elle fut contée par le P. Roye, en avril 1848.

Trois ministres protestants évangdlisaient Tsiinp-pu. Ces messieurs distribuaient pacifiquement leurs livres, lorsque survint une bande de dix mauvais sujets flairant aventure, — il faut dire les choses comme elles sont. — Les prédicants et leur prédication ne leur plurent guère, — ce dont nous ne pouvons blâmer les auditeurs, — mais ils eurent le tort de piller le magasin de bibles, et de rosser les ministres. Ceux-ci portèrent plainte. On leur fit force excuses, on les reconduisit avec de grands honneurs, mais ils demandaient plus, ils demandaient le châtiment des criminels. C'était se heurter aune double opposition : d'abord, il n'y avait pas de crime, car on ne peut appeler crime, l'action de battre et de voler quelques Européens : c'est tout au plus une peccadille; ensuite, pas de criminels. Aucun moyen de les trouver. Le consul anglais se jura cependant qu'on les trouverait, sans même que lui les cherchât beaucoup. On avait réuni dans le port une flotte immense de 1500 jonques, ou navires chargés de riz pour l'Empereur et la Cour. 1500 navires transporteraient une quantité de riz énorme, et plus qu'il n'en faudrait pour toute la dynastie pendant des siècles ; mais plusieurs de ces barques sont arrêtées par les pirates, plusieurs par les mandarins. Ici, ce fut le Consul britannique qui déclara formellement s'opposer au départ de la flotte, et saisir toute la cargaison, si les coupables n'étaient point punis. En même temps, une corvette anglaise prend la tête du port, démasque ses canons et s'apprête à faire feu. Ce fut un grand émoi. Le gouverneur en promettant cent piastres à dix malheureux mendiants, les détermina à se rendre chez le consul pour y recevoir chacun cent coups de rotin. Le consul.

pour mieux tromper le trompeur, feignit de reconnaître dans ces misérables les vauriens qui avaient insulté ses nationaux. Simulant donc une grande colère, il leur dit : ^<; Coquins, je vais vous faire périr sous les coups de bâton. )) A ces mots, les malheureux, effrayés, s'écrient: « Mais pas du tout, pas du tout : tel n'est pas le contrat que nous avons passé avec le Grand Homme. » Ils n'avaient promis et loué leur dos que pour... cent coups de bâton et rien de plus.

Le consul exigea que les vrais coupables fussent immédiatement livrés et remis par le Gouverneur en personne. Et il fallut en passer par toutes ses conditions.

Allègrement et prestement, à sa manière, le P. Edel enlève le portrait du mandarin de Hien-hien en 1875. Age : 45 ans environ ; poids, 123 kilos ; moyen de gouvernement, du rotin en abondance ; talents de société, joue du cornet à piston au milieu du repas ; sentiments religieux très développés, ne manque pas quand il vient à la résidence de présenter ses respects au Maître du ciel, s'arrête aux pagodes, sacrifie à tous les dieux, a toujours peur d'oublier l'un ou l'autre qui, peut-être, pourrait faire quelque chose pour lui ou contre lui, soit dans la vie présente soit dans la vie future. Détail particulier : demande aux témoins chrétiens qui viennent à son tribunal de faire le signe de la croix ; s'ils le font, tout est bien ; s'ils ne le font pas, s'ils hésitent ; de deux choses l'une : ou bien ils ont menti en se disant chrétiens, et Martin-bâton leur apprend qu'il est défendu de mentir ; ou bien ils ont oublié leur première prière, et Martin-bâton, toujours très complaisant, leur rafraîchit la mémoire.

Ce Grand Homme avait un désir : se voir en photographie dans tous les costumes, dans toutes les attitudes, seul, en famille, à la pêche, au tribunal, en négligé, en cérémonies. Il essaya de toutes les séductions sur le P. Edel, qui, sachant tout faire, savait aussi photographier. Envoi de présents à la résidence, élégant éventail pour le missionnaire ; invitation officielle à un dîner somptueux.

Menu : Trente-six pyramides de pâtisseries entre lesquelles circulent les crèmes et les friandises pour commencer; trente-six plats de viandes entassées, pour continuer; trente-six plats de venaison, de poissons, de coquillages, pour entretenir l'appétit; trente-six plais de légumes, de fruits, d'amandes, pour finir : retraite ou retour aux flambeaux par la nuit noire sur un chemin gardé par les

soldats. Comment refuser après tant d'amabilités ce qu'on

aurait si facilement accepté sans elles? Mais le traître, je veux dire le mandarin, profitant de ses avantages, avait réuni sa parenté. Quelle séance ! ... Elle dura huit heures, la longueur du jour y aidant. On était au lundi 5 juillet. Tandis que le P. Edel préparait son instrument, ses plaques et clichés, le fond de l'appartement se remplissait d'un groupe formant la plus rare des perspectives. Lorsque l'opérateur releva la tête, il faillit pousser un cri de surprise et d'effroi. Le juge était assis à son tribunal, entouré de quarante satellites armés d'instruments de supplices ; quatre malheureux, la cangue au cou, les fers aux pieds, attendaient leur sentence, des soldats s'appuyaient amoureusement sur des cages vides pour l'heure présente, mais disposées à s'ouvrir; deux bourreaux regardaient complaisamment leurs bâtons noueux qui allaient jouer leur terrible jeu... et, ô horreur! un homme, un homme véritable en chair et en os — on n'en pouvait douter — un homme à genoux, le dos courbé, était prêt, absolument prêt, à recevoir la bastonnade 1 Heureusement un bourreau en se dérangeant, se plaça entre l'objectif et l'homme condamné au rotin. L'opération réussit à souhait. Le mandarin en conçut une grande joie et il y associa tout son monde, même les pauvres condamnés auxquels il remit leur peine en leur disant de sa voix la plus solennelle : «Coquins et scélérats, à partir de cette heure vous êtes libres... Soldats, délivrez ces gredins de leurs cangues et de leurs fers... Pour vous, canailles, disparaissez au plus vite, et, malheur à vous, si vous me retombez jamais entre les mains. » — A ces paroles

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