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DIXIÈME SERVICE

Esturgeon nageant.

Bols de riz.

Ce pauvre petit dîner, grâce à leur insigne bienveillance, ne déplut pas aux convives ; ils furent même assez bons pour le trouver tout à fait à leur goût, et on n'était pas encore au troisième service que les compliments sur la belle ordonnance du festin jaillirent abondamment du cœur.

Ajoutons quelques explications au profit des profanes. Malgré la quantité et la saveur des plats, on mange peu à ces sortes de festins. Le maître de la maison, désolé d'offrir de si pauvres choses à ses hôtes, cherche, de ses bâtonnets, les moins misérables morceaux et les présente avec force excuses. W picore ainsi sur chaque service. On aura remarqué sans doute que, d'après les rites chinois, chacun de ces services comporte en général un plat de résistance entouré de satellites sous forme de condiments, de viandes plus légères, d'herbes marines ou autres, de sauces abondantes qui remplacent en partie nos vins. A l'exiguïté des bols, des assiettes, au peu que prennent les convives, on se rappelle involontairement les dînettes des enfants et ces aliments légers qui les amusent plus qu'ils ne les nourrissent.

Ailleurs cependant, la réserve n'est point poussée si loin et la gaîté "des convives plus bruyante anime et dégèle les repas. Le P. Edel parle dans ses lettres de musiciens ou de bateleurs qui remplissent

CHAPITRK VII. — LA NATION CHINOISE

î'entr'acte entre différents services. Pour s'exciter à boire on met aux prises deux adversaires, et le combat ne cesse que faute de combattants, lorsqu'un des buveurs est renversé. Le voisin du P. Edel lui disait : « le malheur de l'homme est de ne pas ressembler à votre instrument de photographie»; et, expliquant sa pensée avec un gros soupir, il ajoutait : « avec trois pieds, on serait bien solide ! »

Ailleurs aussi on ouvre les portes toutes grandes. Le peuple et les soldats sont admis, non pas à dîner, mais du moins à voir dîner, ce qui est déjà une consolation. Le maître de la maison jouit ainsi plus amplement du luxe de ses richesses. Pour plusieurs pauvres gens, la grande ambition de leur vie serait de bien dîner et que tout le monde autour d'eux sache qu'ils ont de quoi bien dîner. Aussi dans les hôtelleries, chez les restaurateurs, les garçons de service chatouillent cette faiblesse commune aux riches chinois. On les entend crier à la cantonade des phrases dans le genre de celle-ci mise à la française : Garçon, un filet au madère pour le monsieur qui a déjà commandé une douzaine d'huîtres et un perdreau truffé et qui, tout à l'heure, commandera des glaces à la vanille et du Champagne Cliquot. A ces paroles un murmure d'admiration contenue s'élève de toutes parts, et on regarde avec des yeux d'envie le Grand-Homme qui savoure sa gloire, et, en même temps que sa gloire, tant de choses substantielles ou fines.

Les mandarins se recrutent dans la classe des lettrés. « Dans l'acception stricte du mot, dit le P. Bizeul, le lettré serait un gradué ou un aspirant aux grades littéraires. Mais au sens communément reçu, il faut donner à cette dénomination si précieuse une signification plus large. Dans les campagnes en particulier, passent pour lettrés tous ceux qui savent honorablement tenir un pinceau et lire couramment les caractères. »

L'influence, le prestige de ce mot est chose prodigieuse en Chine.

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Sans lettres, sans examens, sans grades on n'est rien, on cesse d'être, on retombe dans le néant ; toute carrière est fermée, toute noblesse se perd, la fortune elle-même se dissipe. Le fils qui réussit dans ses examens fait remonter sa noblesse jusqu'à son père ; et le père ne peut transmettre la sienne à son fils si ce fils est illettré. Aussi l'ardeur pour l'étude est étonnante. «Il n'est point, dit encore le P. Bizeul, de nation plus entichée de grades littéraires, point de pays où de si grandes récompenses les fassent autant rechercher, point de gouvernement qui pour ses aspirants ou ses lauréats fasse de pareils sacrifices. Les examens semblent tenir la place la plus importante dans les affaires de l'Etat '. »

Aussi que de patience et de persévérance pour obtenir le précieux diplôme. «On m'a raconté, dit le P. Edel, qu'en 1868, dans la seule ville de Nankin, iSooo sujets se présentaient aux examens ; parmi eux, un jeune candidat de 84 ans ; il n'était pas le plus jeune, puisque monsieur son père, âgé de 104 ans, concourait avec lui. » Beaucoup se présentent, mais peu sont reçus. Ainsi parmi les 18000, 224 seulement furent admis. Les i 7716 exclus se représentent l'année suivante. Or plusieurs sont, et depuis longtemps, sur le déclin de l'âge. Pendant la seule durée des épreuves, plus de soixante passèrent de vie à trépas ; quelques-uns parmi eux moururent tout simplement de vieillesse.

Les candidats sont uniquement examinés sur les quatre livres classiques attribués à Confucius et qui renferment «l'immuable doctrine». Ces livres sont l'objet exclusif des études chinoises: examens, grades, honneurs, dépendent de leur habile interprétation ou amplification. Là est le code civil et en même temps le code religieux \ Une fois entré dans la carrière, on n'en sort

plus.

Le P. Gotteland, dans une lettre datée du 29 janvier 184g, a

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