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CHAPITRE VII

LA NATION CHINOISE

rompus au maniement des affaires, ces ouvriers peut-être incomparables dont les anciens Jésuites ont si souvent admiré les grandes œuvres. Il est passé le temps des armées victorieuses, des travaux gigantesques, des règnes glorieux, des magnificences inouïes et, parmi ses quatre cent millions de sujets l'empire compte bien peu d'hommes ; la fleur du pays s'est flétrie dans ses écoles sous le souffle de son université.

Est-ce qu'un rapprochement ne s'impose pas ici ?... les mêmes erreurs engendrent toujours les mêmes calamités. Chez nous aussi, après la désastreuse guerre de 1 870, l'on disait que l'ignorance avait amené nos défaites, que la science nous ramènerait la victoire, que le véritable vainqueur de Sedan était le maître d'école prussien, lequel, à son tour, ne serait vaincu que par le maître d'école français débarrassé des liens religieux qui l'attachaient à l'église et au presbytère.

Eh bien ! en Chine, l'expérience est faite et l'arbre d'une science matérielle ou séparée de la véritable religion n'a donné que des fruits mauvais et corrupteurs.

Parmi cette multitude d'étudiants, l'élite seule, le très petit nombre parvient aux dignités de l'Etat, à l'exercice de ses magistratures. Le reste, aigri par de longs insuccès, après avoir caressé les plus hautes ambitions, ne sait même pas faire œuvre utile de ses dix doigts. Comme l'intendant infidèle de l'Évangile, force lui serait de retourner à la terre ou de mendier ; mais on ne fait pas un laboureur, ou même un mendiant, avec un fruit sec de l'université chinoise ; on en fait un escroc, du moins un homme propre à toutes les besognes louches ; l'un de ces errants sur les frontières d'une vie avouable, que la police emploie pour ses basses œuvres ou qu'elle enferme dans ses prisons avec un égal dégoût. C'est cette espèce d'individus à l'affût de tous les scandales que le P. Bizeul a vus se répandre dans les tribunaux, susciter et envenimer les procès, s'imposer au juge et aux plaideurs, vendre des arguments aux deux parties et, d'autant plus acharnés à susciter des

troubles, que, certains de n'y rien perdre, ils nourrissent l'espérance d'y gagner quelque chose.

En vérité c'est acheter bien cher l'avantage de ne pas avoir de noblesse, ou, ce qui revient au même, d'avoir une noblesse issue des grades universitaires ! Nos gentilshommes, écrivait Tchengki-tong, non sans fierté, ont une plume dans leur blason ! — Oui, Colonel, mais ce ne sont pas des gentilshommes. La vraie noblesse est une plante rare, qui ne plonge ses racines que dans la lumière de l'Évangile et ne doit qu'au sang des héros ou des martyrs tout son éclat et tout son parfum. Faire « une noblesse » n'est pas une œuvre humaine, et nos aïeux, qui s'y connaissaient, disaient dans leur langue précise et claire, en parlant d'un grand seigneur : «Dieu l'a fait noble et le roy l'a fait duc»

Après ces considérations, il serait superflu de prouver que les missions catholiques trouvent parmi ces déclassés leurs plus furieux adversaires et les sociétés secrètes, leurs partisans les plus actifs et les plus dangereux.

Ces sociétés secrètes se sont multipliées dans le céleste Empire et le couvrent de leurs rameaux. Toutes sont dangereuses, toutes ne le sont pas au même degré. Il en est qui sont plutôt religieuses, d'autres qui sont plutôt politiques. Celles qui sont religieuses, comptent parmi leurs adeptes des âmes bonnes et droites qui cherchent la vérité et pratiquent volontiers les exercices de la pénitence et du jeûne, Les mangeurs d'herbes font vœu de ne toucher à aucun aliment ayant eu vie ; cette sévère abstinence leur paraît utile et salutaire. Ils confessent que l'homme est un pécheur, et, instruits par un rayon crépusculaire de la religion primitive qui perce encore les ténèbres du paganisme, ou prévenus par la grâce divine qui les conduit à la vérité, ils reconnaissent que toute prévarication appelle et nécessite une expiation. Les enseignements de l'Évangile sont reçus avec joie, et plusieurs de nos meilleurs chrétiens sont d'anciens

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sectateurs ' du Nénuphar blanc. Ils ne demandaient à ces sociétés secrètes que le lien religieux, des croyances qui contenteraient leur esprit, quelques pratiques de piété pour satisfaire cette faim d'une âme naturellement chrétienne que Dieu tourmente parce qu'il lui manque.

Les chefs de cette crédule multitude ont des intentions moins droites ; pour la plupart, leur profession n'est qu'un métier malhonnête auquel ils demandent de vivre sans travailler. Leurs disciples subviennent à leurs besoins, soit en achetant leurs prières, soit en obtenant leur intercession auprès des Esprits, afin de connaître, par ce moyen, tel ou tel événement qui intéresse leur piété envers les défunts....

Un jeune homme vint me trouver, dit le P. Leboucq, il était très mécontent de la secte du Nénuphar blanc, et il en donnait la raison. Mon père a dépensé une partie de sa fortune pour acheter des titres et des dignités chimériques que ces sortes de prêtres lui vendaient très cher : ma mère est morte il y a quelques semaines, et j'ai été député, comme le plus jeune de la famille, chez le voyant pour lui demander où était l'âme delà défunte. Le voyant se mit en prière, après avoir trois fois aspiré l'air pur afin que l'esprit visite plus facilement ses poumons vivifiés par l'oxygène, mais l'esprit ne vint pas ou il vint sans faire la lumière sur l'autre monde. Le voyant disait : je ne vois pas... ou, je vois une foule confuse d'âmes entre lesquelles je ne puis rien distinguer. Pour expliquer le vague de ses apparitions, il dit à son interlocuteur : Jeune homme, vous êtes riche, et cependant vous ne donnez que des pleurs et des paroles à l'âme de votre mère, d'une mère à laquelle vous avez tant coûté ! Elle attend un témoignage plus sensible et plus touchant de vos regrets. Aussitôt le bon fils promit 10,000 sapèques, et le jour commença à poindre dans l'esprit du sorcier. Voici, dit-il, comme une ombre qui passe devant mes yeux, c'est celle de votre mère, mais je ne puis I. Etudes religieuses, année 1875. Art. du P. Leboucq.

distinguer ni le pays qu'elle habite, ni le costume qu'elle porte. — C'était un nouvel appel de fonds. 10,000 sapèques furent ajoutés aux premiers. Alors une grande lumière se fit. La défunte apparut resplendissante de joie, se promenant dans un jardin délicieux, et la vision était si nette que le magicien découvrait jusqu'au moindre objet, il abondait en détails sur la parure de cette grande dame, sur la beauté des fleurs et la saveur des fruits. De telles paroles auraient dû rassurer notre jeune homme ; elles l'inquiétèrent. Eh ! quoi, se disait-il, songeur, ma mère n'a fait que du bien ; les médisances et les querelles du voisinage, elle les a ignorées, et faute de 20.000 sapèques elle n'entrerait pas dans la région des bienheureux .-'...Ces réflexions le conduisirent à l'examen de notre religion ; cet examen détermina sa conversion: sa conversion entraîna celle de sa parenté.

D'autres pratiques sont plus criminelles. Les jeunes personnes sont invitées à entrer dans ces associations ténébreuses ; on amuse et l'on trompe ces malheureuses jeunes filles par la promesse d'une grandeur chimérique ; elles croient qu'elles épouseront de hauts mandarins, peut-être même l'Empereur : plus d'une a refusé de solliciter le baptême avec toute sa famille pour ne pas y perdre la couronne d'impératrice : Pauvre dupe ! à laquelle le démon ravit la véritable couronne par un grossier mensonge !...

La secte recherche aussi les enfants. Un jour que je dînais dans une auberge, dit encore le P. Leboucq ", je vis entrer un groupe de trente enfants conduits par deux hommes dont l'allure m'étonna. J'appris que céidàç.n\. deux cojnédiens — (leur profession est très décriée en Chine). — On avait remis entre leurs dignes mains les pupilles de l'association. Parmi ces enfants, les uns sont volés sur les grands chemins, les autres sont achetés à vil prix. Personne ne s'inquiète ni des uns ni des autres, et cependant ils mûrissent pour le crime; pervertis dès l'âge le plus tendre, ils deviennent les colonnes des sociétés secrètes, leurs émissaires les plus dévoués et les

I. Études religieuses, année 1S75, p. 204. Art. de P. Leboucq.

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plus sûrs. Les affiliés se reposent sur eux en toute confiance du soin de punir les déserteurs; aussi « les malheureux qui ont prêté

ACTEURS CHINOIS DE l" CLASSE.

serment, tremblent de tous leurs membres et tombent en faiblesse quand on leur parle d'abandonner une secte qui les enchaîne et les conduit à l'abîme. »

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Les sociétés secrètes, en Chine, comme ailleurs, sous pavillon honnête, portent marchandise prohibée. Le drapeau qu'elles arborent est celui de la religion, de la philanthropie, de la mutualité, des arts ; — l'important pour elles est d'avoir des adeptes, des serviteurs ou des esclaves. Bourgeois et paysans recevront le mot d'ordre de chefs inconnus qui disposent d'une armée capable de promener la destruction dans les provinces, de terroriser les mandarins au fond de leurs Yamens, de tenir en échec même le pouvoir impérial, en tous cas de soulever des séditions partielles, de susciter une persécution locale. Comme leur chef suprême, Satan, les maçons du céleste Empire ne font que le mal, ne sèment que la haine, ne parlent que pour tromper, et ne promettent la liberté que pour asservir. Leur histoire se ressemble dans tous les temps et dans tous les pays ; le danger particulier de la Chine est de peupler les loges ou les temples en multipliant les déclassés, et par suite les mécontents. Sans l'intervention de ces sociétés ténébreuses la crise actuelle n'aurait point secoué la vieille nation malade au point de la mettre en péril prochain de mort.

Il conviendrait de parler des artistes, des artisans ou des ouvriers; mais une telle matière serait comme infinie. Quelques mots seulement résumeront la pensée des missionnaires si attentifs à noter tout ce qui intéresse un peuple qu'ils aiment d'un amour paternel et apostolique. Ainsi faisait saint François Xavier et les premiers missionnaires Jésuites. Leurs lettres montrent à chaque page avec quelle curiosité affectueuse ils étudient les mœurs, les usages des nations qu'ils évangélisaient, leur commerce, leur agriculture, leur littérature, en un mot tout leur génie. Cette tradition n'est point perdue, et ce livre riche seulement des remarques de nos missionnaires en est un témoignage, — modeste — mais irrécusable.

A vrai dire la Chine n'a point d'artiste, au sens que nous donnons

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à ce mot. On ne trouverait chez elle aucun de nos impressionnisles de nos esthètes, ce que tous ne regretteront pas. — Mais on ne

(Il

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