CHAPITRE VIII. — MŒURS ET COUTUMES
une autre compagne, mais de nouveau, le conflit éclata entre les deux femmes, — ce qui ne prouverait pas en faveur de la bellemère, — et un second divorce suivit la seconde union. Le peintre pensa qu'il n'arriverait pas à faire un établissement stable dans son pays et dans sa famille, et, armé de ses pinceaux, il courut les pagodes, s'offrant à redorer leurs idoles, ou à rafraîchir leurs fresques. Comme il était habile, l'ouvrage ne manquait pas, et comme il avait bonne langue, les discours non plus. Un villageois, fidèle d'une pagode que notre homme restaurait, avait une fille d'un placement mal aisé. Le peintre lui plaisait assez comme gendre.et les négociations allaient bon train, d'autant plus que les négociateurs ne s'en mêlaient pas. Futur beau-père et futur gendre s'entendaient à merveille ; le gendre pensait que son beau-père avait au soleil quelques bons arpents de terre, et que la fille serait bien nippée ; le beaupère songeait que son gendre avait de bons pinceaux, et qu'il y a beaucoup d'idoles à repeindre dans l'empire du Milieu, et ici, tous les deux avaient raison. Cependant, une légère difficulté se rencontra ; la jeune personne était mariée ailleurs, mais ses parents, mécontents de leur gendre, l'avaient mis à la porte, en ne conservant qu'un jeune garçon, fruit de ce mariage. Le peintre fit une grimace., mais, au fond, cet obstacle apparent était une convenance nouvelle. Les deux conjoints, chacun de son côté, avaient fait place nette, une querelle pour ce motif devenait impossible, personne n'ayant rien à reprocher à personne. Le troisième mariage se célébra donc avec d'autant plus d'aisance, qu'on commençait à prendre l'habitude de ces fêtes, et les jeunes gens partirent chercher du travail ; cette fois, instruits par l'expérience, ils avaient mis du pays entre eux et les beaux-parents. Aussi, l'entente était parfaite. Des chrétiens qu'ils rencontrèrent tournèrent leurs cœurs vers la religion, et volontiers ils apprirent leurs prières,et sollicitèrent la grâce du baptême. On fut sur le point de leur conférer le sacrement, mais un soir que le catéchiste ei le peintre, assis sur le lit chinois,
KN CHINE.
causaient en toute amitié, le peintre s'ouvrit au catéchiste, et, de fil en aiguille, il lui raconta son histoire et celle de sa compagne. On prévoit la suite ! force était bien de différer la cérémonie et d'aller aux renseignements. Des deux côtés la campagne fut désastreuse ! Le peintre, n'espérant de personne autant que de lui-même les plus sûres informations, retourna dans son pays ; il reconnut sa femme qui lavait du linge à l'étang du village; aussi prudent qu'Ulysse, il n'en fut pas reconnu, et, s'informant avec adresse de toutes les circonstances, il apprit que cette première épouse était remariée, qu'elle avait un bon mari, de nombreux enfants, des petites affaires assez prospères, aucun désir de revoir son premier mari et sa première belle-mère... D'un autre côté, les chrétiens envoyés à la recherche du mari, le trouvèrent assez désolé de son veuvage, très disposé à reprendre la vie commune, demandant même à revoir sa femme et son enfant. Ici encore on devine les conséquences de ces redoutables nouvelles. L'obligation où se trouvaient les pseudo-époux de renoncer à une affection désormais certainement criminelle, leur sembla trop dure, et ils retournèrent au paganisme, montrant une fois de plus, par leur expérience, que l'on monte vers le Ciel par une voie étroite. Plus consolant l'exemple suivant donné par des anciens chrétiens. Ils avaient contracté de secondes noces en toute sûreté de conscience. La première femme était morte, — on l'assurait du moins, — quelques-uns avaient même vu son tombeau; malheureusement, la défunte en était sortie, ou plutôt elle n'y était pas entrée. Elle revint dans le pays après dix ans de séparation. Ce fut un rude coup pour son premier mari, la seconde femme, et leurs nombreux enfants ; mais, décidés quand même à garder leur foi, ces chrétiens donnèrent un héroïque exemple d'obéissance aux lois ecclésiastiques ; les enfants furent partagés : l'homme prit les aînés, la femme, les plus jeunes et les plus faibles, et tous deux vécurent à part aux deux extrémités du village.