CHAPITRE VIII
MŒURS ET COUTUMES
vaste enclos, on nommera huit officiers, quatre pour la ville, quatre pour la campagne. A chacun l'on donnera une brouette.ombragée d'un dais, et couverte d'un bon tapis, pour défendre du vent et du froid les enfants qui y seront recueillis. Pendant l'été, on étendra une toile fine au-dessus de la brouette, afin de briser les rayons du soleil, et de recevoir la fraîcheur de l'air. Tous se rendront à l'hôtel, vers le midi, pour y déposer les enfants, après avoir pris soin d'enterrer ceux qui seraient décédés sur le chemin. Votre mandarin, en sa qualité de père et de mère du peuple, sera à la tête de cette bonne œuvre ; il s'engage à verser exactement sans en rien retenir pour lui-même, les sommes que l'Empereur lui fournira pour cet objet. Les personnes les plus distinguées de la ville voudront contribuer, par leurs aumônes, à l'entretien de la maison. Tous les ans, l'on choisira douze citoyens honorables qui, à tour de rôle, et chacun pendant un mois, surveilleront le fonctionnement de l'hôpital. Il sera bon de les réunir en conseil, et de leur offrir un repas modeste, en prenant leurs avis. S'il n'y avait pas ce petit festin, ils ne seraient pas exacts à la réunion, ou ils traiteraient toutes choses précipitamment ; si le diner était trop bon, ils viendraient pour se régaler, et non plus pour s'occuper des affaires de l'hôpital. Ils auront, dans leurs attributions, de veiller sur la vente des enfants, et spécialement sur celle des petites filles. Les parents n'ignorent pas qu'on les trouve à meilleur compte dans un hôpital, mais plusieurs ne les achètent que pour les revendre. A leur départ de l'hôpital, les enfants recevront le nom de leurs bienfaiteurs, afin d'immortaliser ainsi le souvenir du bienfait, la mémoire d'un règne glorieux, et d'un gouvernement qui a pris d'aussi sages mesures. »
Malheureusement, la fermeté du gouvernement n'égale pas sa
sagesse! En terminant ses citations, le Père d'Entrecolles
ajoute : « L'auteur a raison de louer les sages lois de la Chine ; il serait seulement à souhaiter qu'elles fussent mieux observées!...»
Avec la décadence de l'Empire, le fléau s'est étendu, et les progrès du mal n'ont plus rencontré les mêmes obstacles. Quelques lettres écrites par les missionnaires le diront amplement.
Lettre du Père Gonnet, du 2 janvier 1857.
« L'infanticide existe-t-il en Chine ? Il me semble inutile de traiter directement cette question ; c'est une vérité aussi éclatante que la lumière du jour, et dont aucun des missionnaires qui ont fréquenté les Chinois quelque temps, ne saurait douter un instant. Quel est celui d'entre nous, si le temps le lui permettait, qui, en recueillant ses souvenirs, ne pourrait écrire un gros volume sur ce chapitre, en se bornant à relater les faits dont il a été lui-même le témoin ? Quel est celui d'entre nous qui, grâce à la charité de l'œuvre de la sainte Enfance, ne rachète chaque année plusieurs centaines de ces pauvres enfants que des parents ignorants et barbares auraient infailliblement fait périr, si l'espoir d'une faible
aumône ne les avait rendus plus humains ? Que de fois j'ai eu
le cœur navré en écoutant le récit de quelques scènes d'horreur ayant eu lieu dans le voisinage ! Ici, c'est un père de famille qui a pendu son enfant de ses propres mains, pour une légère désobéissance ; là, c'est un enfant jeté au milieu des roseaux du canal, qu'une main charitable arrache à la mort ; ailleurs, c'est un nouveau-né qu'un fervent néophyte sauve de la mort, en l'enlevant à son père qui voulait le brûler tout vif dans une chaudière d'eau
bouillante Plus loin, ce sont de pauvres enfants, — et ces cas
sont sans nombre, — que l'on trouve exposés et abandonnés au milieu d'un champ, sur le bord du chemin, ou noyés dans la rivière et dont les chiens se disputent les restes. Mais, laissons le passé... Qu'il me suffise de donner mon journal de cette semaine ; ce sera bien assez pour faire voir ce que c'est que le paganisme, et comment il respecte l'enfant. Pendant six jours, on m'a présenté sept enfants païens. Sur quatre d'entre eux, je ne connais aucun détail. A moitié morts de froid et de misère, ils se sont hâtés d'aller
CHAPITRK VIII.
MŒURS KT COUTUMKS.
célébrer avec les Anges la belle fête de Noël, qui était le lendemain. Pour les trois autres, voici ce que j'ai appris. Le premier a été apporté par une femme à qui la mère avait ordonné de l'étouffer ; le second a été vendu par sa mère, fort mécontente de ne recevoir que quelques sapèques, et faisant valoir ses droits à une rémunération plus élevée, parce que, disait-elle, elle avait pris soin de le nourrir pendant quelques jours. Certes, une autre fois, elle ne prendrait plus tant de peine ! Le troisième avait quatre ans, le
père voulait le tuer pour vendre la mère plus facilement J'ai
rencontré plusieurs sages-femmes, d'abord bien disposées à entrer dans notre sainte religion, mais aussitôt qu'on leur disait qu'il fallait renoncer à étrangler les enfants, elles répondaient qu'il leur était impossible d'être chrétiennes : elles devraient abandonner leur profession. »
Le P. Pajot n'est pas moins explicite dans sa lettre, datée du 23 novembre 1856.
« Un jour d'hiver, sur un espace de deux à trois lieues, j'ai compté 21 enfants abandonnés, et flottant sur le canal ; non seulement les nouveau-nés périssent misérablement, mais je ne sais à quel âge s'arrête le droit barbare des parents, le droit de vie et de mort. Des parents voulaient se débarrasser de leur enfant, garçon âgé de 13 ans. Après lui avoir brisé les jambes à coups de bâtons, ils s'apprêtaient à l'enterrer vivant... La langue chinoise a un mot pour exprimer ce genre de mort: tuer eu ensevelissant. Des voisins, accourus aux cris du malheureux, conseillèrent aux parents de le confier aux chrétiens; ils y consentirent, mais jamais on ne put le guérir : ses os étaient brisés, les plaies affreuses de ses jambes rongées par la gangrène.
Un petit garçon souffrait des yeux ; une sorcière déclarant que la guérison était impossible, ses parents résolurent de l'enterrer, mais d'abord ils le battirent cruellement, et lui couvrirent la figure de plaies et de sang. Le pauvre petit, les pieds liés, attendait d'être
jeté dans la fosse, lorsqu'un païen passant par là en eut pitié; les parents lui permirent de l'emporter, et il nous fut conduit. C'était un charmant enfant, d'une aimable et intelligente figure, on le remarqua lorsque, après plusieurs mois de bon traitement, les taches livides qui le défiguraient disparurent.
Une question vient nécessairement à l'esprit. La pauvreté des parents, leur égoïsme, sans le justifier en rien, explique l'infanticide ; mais, pourquoi, en certaines circonstances, torturer ces innocentes victimes de moeurs barbares? Les missionnaires en donnent deux raisons : la première est la haine, la seconde est la crainte. Les parents assassins détestent facilement leurs enfants qu'ils sacrifient, et, dans l'acte criminel qui les livre à la mort, sous l'influence du démon homicide, les fureurs de l'enfer les animent, et ils savourent l'acre volupté du sang. En outre de vagues croyances flottent dans ces esprits grossiers ; ils croient, au moins d'une manière confuse, à la migration des âmes. Dans la crainte de revoir les mêmes enfants, et surtout les filles, ils prétendent les eflrayer avant la mort par les tortures qu'ils leur infligent. — Elles ne reviendront plus, pensent-ils, dans une maison où elles furent si maltraitées. »
Le P. Pajot continue, regrettant le premier de faire une lumière crue et atroce sur ce côté des mœurs païennes.
« Je connais plusieurs familles qui, sortant d'une souche commune, portent le même nom. Là, depuis des années et des années, on ne voit que des garçons, et cependant les naissances sont nombreuses... Un missionnaire, soupçonnant peut-être l'affreuse vérité, demanda la raison de ce fait à un vieillard patriarcal, le chef de toute la famille. Le vieillard répondit simplement : « Nous n'élevons pas les filles, ce n'est pas commode. Il en coûte moins de les acheter toutes faites ».
« Mais les mandarins ?
« Les mandarins seraient impuissants à prévenir ces délits, ils préfèrent les ignorer.
Hf