CHAPITRK VIII. — MŒURS KT COUTUMES
cerveau sur l'enclume. Le remède est dans la cervelle de bœuf. Tout le monde en devine la raison philosophique. Le bœuf est un laborieux, un sage, mais il ne pense pas : ou il pense sans fatigues, voilà bien notre affaire : le bouillon de cervelle de bœuf avalé, on n'aura plus dans la tête que l'esprit d'un bœuf; de lentes pensées encore rudimentaires, de celles qui naissent d'elles-mêmes sans effort aucun devant la crèche pleine ou dans les gras herbages.
Exemple de médication active.
Une vieille femme se mourait d'hydropisie; le lecteur n'ignore pas que cette maladie est caractérisée par un amas d'eau qui se forme dans le ventre; le remède est connu aussi : dessécher ce petit étang; mais comment appliquer le remède, comment aborder à l'étang ? Les sages du pays consultés opinèrent que des grenouilles desséchées et par conséquent très altérées conviendraient parfaitement. Malheureusement on était en hiver; tout le pays étant gelé on ne trouvait trace de grenouilles. Le fils de la malade s'en alla chez toutes ses connaissances leur demander quelques conserves en ce genre. Il s'en vint même frapper à la porte de la Résidence espérant que notre pharmacie n'était point dépourvue d'un aussi précieux remède. Le croirait-on, le fait est pourtant exact — on ne tenait pas cet arcicle.
Après bien des voyages, le pauvre homme retourna chez lui n'ayant que cinq grenouilles — cinq seulement — et la faculté en réclamait huit, pas une en moins. Fricassées et absorbées suivant toutes les règles, les bêtes, arrivées en face de l'étang, se mirent courageusement au travail ; elles firent tout ce qu'elles purent, mais on a beau faire, à cinq on ne boit pas comme à huit, surtout des grenouilles chinoises relativement sobres, si on les compare aux grenouilles bretonnes ou polonaises. La pauvre hydropique passa de vie à trépas, mais sa mort prouva clairement combien le remède était efficace, car si on avait réuni les huit grenouilles la bonne vieille vivrait encore.
Les médecins improvisés qui proposent des traitements analogues ne sont pas toujours très désintéressés, mais il est assez ordinaire et fort juste qu'un bon conseil profite autant et plus à celui qui le donne qu'à celui qui le reçoit. Un Père missionnaire tomba gravement malade dans son district, il y a quelques années. Les doctes s'assemblent, décident je ne sais d'après quel diagnostic que les entrailles sont malades, que les entrailles sont à refaire. Mais où en acheter de neuves.'' En Europe, ce serait embarrassant, en Chine c'est très simple. On se procure un petit cochon, on le conduit suspendu par les quatre pattes, porté par deux hommes à la maison du malade. — Un jeune marcassin ne nécessite point par son seul poids d'être ainsi transporté ; mais on est content de le faire voir et surtout de le voir ; tout à l'heure il sera ouvert; avec •ses entrailles on fera pour le malade un excellent ragoût reconstituant et lénifiant ; avec les pieds, avec les côtes, avec les jambonneaux, on fera un bon petit dîner, réconfortant infirmiers et porteurs. Les choses suivirent leur cours ordinaire, et, dit le P. Wieger, « le Père fit une prompte et sainte mort, les porteurs furent tout à fait restaurés ».
Le principe étant connu, les explications en découlent toujours logiques et toujours déconcertantes. Une arête s'est fixée dans le gosier; pour en avoir raison, avalez une tisane d'ongles, la propriété des ongles étant de racler, de déchirer. Des griffes de chat auraient peut-être la même vertu, — à essayer. — Les gastrites et les étouffements d'estomac seront guéris par les piverts, oiseaux perforateurs qui continuent leur métier en débarrassant les malades de toute obstruction intestinale. Une décoction de chouettes est souveraine contre les maux d'yeux. La chouette a de si bons yeux puisqu'elle voit clair dans la nuit noire.! Heureux donc les malades qui boiront la tisane lumineuse. Plus d'aveugles, plus de myopes, plus de lunettes !...
EN CHINK.
Il est cependant un mal contre lequel les médecins sont impuissants ; eux-mêmes en souffrent autant ou plus que leurs clients : c'est le mal ou plutôt l'ensemble des maux produits par l'opium. Mal universel, si répandu que dans son district sur dix hommes un missionnaire comptait sept fumeurs \ — Les riches et les pauvres sont vaincus par la terrible passion. — « L'Empereur Taokoang aurait vu, dit-on, mourir trois de ses enfants fumeurs d'opium invétérés ^ Les pauvres sont plus exposés que les riches ; d'une part, leur alimentation ordinaire est insuffisante, leur tempérament est déjà débilité ; d'autre part, l'opium qu'ils consomment est de qualité inférieure : « surchauffé, sophistiqué par des résidus de pipes, des huiles et des vernis indigènes, du sang de porc et autres ingrédients ^. »
Les Missions catholiques allemandes, août 1895, ont donné des renseignements très utiles et très complets sur « l'opium et la Mission de Chine ».
L'opium est un produit du pavot; on le recueille à l'aide d'incisions pratiquées à la tête ; il sort sous la forme d'un suc laiteux que le soleil brunit et durcit. — On en forme des pilules qui se mangent ou qui se fument. — Les Indiens le mangent, les Chinois le fument, et le mal est plus grand pour ceux-ci. — La fumée de l'opium est empoisonnée, elle agit plus immédiatement sur le système nerveux et sur la circulation du sang.
Tous les effets de l'opium ne sont pas également mauvais ; les premiers mêmes sont relativement bons, mais ils passent. Sous les vapeurs dangereuses un bien-être momentané pénètre tout le tem.pérament. — Le fumeur se sent renaître ; le besoin d'agir succède à l'accablement, à l'apathie ; le cerveau est actif, les pensées se présentent en foule ; on est heureux, bercé par des songes
I. Moins au Tché-ly où cette malheureuse habitude est relativement peu répandue. (Note du P. Maqicet.)
2 et 3. Propos de Chine, quatrième article, 15 juillet 1S95.