CHAPITRE VIII
MŒURS KT COUTUMES
On m'a parlé d'une jeune fille de Fou-chéou dont le fiancé mourut avant la célébration du mariage. Elle résolut de ne pas lui survivre, et lorsque les parents la virent ainsi déterminée à s oter la vie, ils lui demandèrent d'accomplir cet acte d'une façon solennelle qui attirerait l'attention sur leur famille et la couvrirait d'honneur. Au jour fixé, la jeune fille fut donc portée en palanquin à la maison de son fiancé défunt. On avait élevé une estrade au milieu de la chambre principale. Elle y prit place après avoir adoré les tablettes de ses ancêtres et avoir offert un sacrifice à leurs mânes. Les parents et amis étaient accourus pour être témoins du spectacle.
Les parents du jeune homme mort vinrent les premiers se prosterner devant celle qu'ils avaient choisie pour belle-fille ; ils lui offrirent ensuite du thé et des sucreries. Elle monta alors sur un escabeau, et de là passa le cou dans un nœud coulant qui avait été préparé, et qui pendait au-dessus d'elle, puis donna un coup de pied à l'escabeau qui la supportait. On la laissa tranquillement mourir ; on la déposa ensuite dans un beau cercueil qui fut enterré solennellement à côté de celui de son fiancé. Son nom fut inscrit sur les tablettes de sa nouvelle famille, et ces malheureux païens l'invoquent comme une divinité.
Autrefois, les mandarins eux-mêmes assistaient à ces exhibitions criminelles ; ils ne le font plus depuis un tour qui leur fut joué par une veuve qui avait prétendu se suicider et qui, au moment de renverser l'escabeau fatal, demanda à l'assistance la permission d'aller d'abord donner à manger à ses porcs. Elle ne revint pas, et l'assistance fut frustrée du spectacle.
Les hommes se suicident surtout pour deux raisons : parce qu'ils sont ruinés ou pour se venger d'un ennemi.
C'est vers la fin de l'année chinoise que la première cause amène le plus de morts violentes. C'est par suite d'une coutume universelle
que les dettes doivent se payer et tous les comptes se régler avant l'expiration de l'année. Le débiteur qui ne peut donner satisfaction à son créancier avant le premier du nouvel an, perd tout crédit, c'est un homme ruiné ; il n'a plus qu'à s'expatrier ou à se tuer.
Aussi, vers la fin de l'année, une activité incroyable règne dans les boutiques, les magasins et partout. Il en est qui se cachent le dernier jour de l'année pour que leur créancier qu'ils ont réussi à éviter jusque-là, ne les attrape pas au dernier moment. Le créancier fait tout son possible pour joindre son débiteur avant qu'une nouvelle année soit commencée. On rencontre parfois, le premier jour de l'an, un homme affairé, arpentant précipitamment les rues, une lanterne allumée à la main ; c'est le créancier qui n'a pas encore pu présenter son compte à un débiteur ; pour lui, il fait toujours nuit tant qu'il n'est pas payé, et s'il peut trouver son homme avant midi du premier de l'an et qu'il ait alors sa lanterne allumée, la loi sera de son côté. Beaucoup donc se suicident pour éviter d'être jetés en prison, pour échapper aux tortures raffinées qu'on leur infligerait et pour se soustraire à la honte et à la misère.
Un proverbe chinois qui a force de loi dit : « La vie se paye par la vie ». Si vous êtes cause qu'un individu s'est tué par suite de vos procédés ou de votre conduite à son égard, vous avez une mauvaise affaire sur les bras. Ne serait-ce qu'un mendiant éconduit qui se coupe la gorge devant votre porte, vous aurez des démêlés sans fin et fort coûteux avec la justice. Deux marchands se font concurrence, celui qui se sent battu avale de l'opium et va mourir dans la boutique de son adversaire. Un plaideur perd son procès : il va se pendre à la porte de celui qui l'a gagné. Voilà des moyens de se venger ; car celui chez qui le cadavre sera trouvé, sera ruiné, sinon exécuté par la justice.
Les Chinois redoutent beaucoup le suicide par vengeance.
Dans la Cité Chinoise, M. Simon cite le cas suivant pour montrer la crainte qu'inspire le suicide d'autrui :