CHAPITRE IX. — FRANCE ET CHINE
la même cause, se comprirent tout de suite, et, autant que le permet la différence des uniformes et du travail, elles fusionnèrent. — Tous n'allaient pas à la Résidence, tous ceux qui frappaient à la Résidence n'entraient pas au confessionnal, mais tous étaient heureux de rapports confiants et faciles. Un matelot de \3. Jeanne d'Aj'c écrivait au nom de ses camarades : « Très bons et très vénérés Pères. Le premier janvier 1855 est pour nous un jour d'éternelle mémoire, car il nous procure la satisfaction de remercier nos bienfaiteurs. Vous exprimer, chers Pères, notre reconnaissance pour la tendre sollicitude que vous avez toujours montrée pour nos corps et pour nos âmes est au-dessus de nos facultés à nous,
pauvres marins Mais si les matelots de la Jeanne d'Arc
n'ont pas de paroles assez expressives pour vous témoigner leurs sentiments, ils se souviendront toujours des soins que vous leur avez prodigués. Veuillez croire qu'en rentrant dans nos foyers, nous ne nous lasserons pas de répéter à nos parents, à nos amis : honneur et gloire aux braves missionnaires qui ont rappelé à la vie tout un équipage exténué par les fatigues et la maladie »
Entre missionnaires et marins, l'entente est facile, comme nécessaire, mais cette même entente s'établit avec la plus grande aisance entre Chinois et Français. Le soldat et « l'habitant » vivaient dans les meilleurs termes et parfois sur le pied de l'intimité. On conversait familièrement, et, paraît-il, on se comprenait. Comment pouvaiton se comprendre, le Chinois n'ayant pas encore eu le temps d'apprendre le français et d'autre part le Français étant bien décidé à ne pas commencer par le chinois l'étude des langues étrangères ? L'histoire relate les faits grands ou petits; elle aurait trop de mal à les expliquer. Un soldat racontait à un missionnaire la suite des calamités traversées par une famille : le père tué par les rebelles, les enfants laissés pour morts, la maison incendiée, la pauvre veuve sans ressources... «Mais, mon ami, fit le missionnaire, étonné d'un si
grand détail, comment avez-vous compris tous ces événements ? ■ — Ah ! mon Père, il y a les gestes, et on ne s'en privait pas. » Peut-être cependant ici l'imagination de l'auditeur allait-elle plus loin que celle du narrateur, mais personne certainement ne s'en plaindra ; depuis longtemps les conteurs ont pris l'avance et ils ne la perdront pas de si tôt.
A défaut des langues, on s'entendait encore par la charité. Les affamés accouraient au quartier à l'heure de la soupe et de la distribution du pain. Certains soldats, émus de pitié, ajoutaient volontiers quelques sapèques à la portion de nourriture, et le Fils du ciel rentra par cette route indirecte dans une partie, infiniment faible il est vrai, des pertes subies dans le pillage de son palais. Il advint à un sergent une assez plaisante aventure : on la raconte moins pour citer un exemple isolé que pour ajouter un trait à la physionomie du soldat expéditionnaire. Le brave rencontra donc une pauvresse qui se mourait d'inanition avec son enfant. Il eut bientôt fait de rassasier la mère et le fils, mais la mendiante, en ramassant quelques fétus de paille, fit signe qu'elle n'avait que la terre nue pour dormir. Le sous-officier voulant bien faire les choses, partit chercher de la paille et il revint avec une botte énorme. — Nouvel embarras. — La pauvresse brisée par un long jeûne ployait sous son fardeau. La situation devenait grave. Si un camarade survenait, que dirait-il en voyant un «gradé », malgré l'orgueil de ses galons, chargé comme un homme ? N'importe, la charité l'emporta dans le cœur du sergent et la paille fut portée sur son dos. Le chemin était long ; on traverse les rues, on traverse des terrains vagues, on arrive à un hangar où vivaient et mouraient une troupe de misérables. Ces pauvres gens, saisis d'une terreur folle, rassemblent leurs ossements décharnés, seule chose qui leur restât et se préparent à la fuite. — Restez, restez, leur crie la mendiante; c'est un ami, c'est un bienfaiteur ! Devant un tel spectacle, les dernières sapèques de notre héros se fondirent comme neige sur le feu, et