CHAPITRE IX. — FRANCE ET CHINE
la détestent. Les mandarins ne s'y trompèrent pas. Leurs oreilles entendaient les louanges que le Prince accordait à la Religion, mais leurs yeux voyaient son funeste exemple, et, conseillés par leurs passions, ils préféraient le témoignage des yeux au témoignage des oreilles. Ainsi s'expliquent tant de contradictions qui se manifestent à la lecture attentive des Lettres édifiantes ; elles nous montrent nos Pères, même sous le règne des princes les plus bienveillants, en même temps défendus et livrés. Jamais le paganisme ne désarma. Les ^/««^^i- du 15 avril 1896 eh donnent la preuve dans une page instructive :
« Pendant que le dernier Empereur (Kan-hi) faisait élever l'église à Pékin, le P. Hervier. était contraint d'abandonner une masure récemment achetée, parce qu'un bonze avait ameuté la populace et que le mandarin lui donnait raison. Des amis influents s'interposent près du vice-roi ; mais celui-ci, fort des coutumes contre l'Empereur lui-même, menace de porter l'affaire au tribunal des rites. Accepter l'arbritrage de celui-ci était imprudent, car on lui avait arraché une faveur, il ne fallait pas trop tôt y revenir.
« Les accusations les plus extravagantes qui courent aujourd'hui se redisaient partout : les étrangers voulaient se rendre maîtres du pays. Tous les maux résultaient du baptême. Les missionnaires arrachaient les yeux pour faire des lunettes... Les missionnaires de Pékin apprirent que le gouverneur du Tché-kiang avait chassé les chrétiens. Ils s'adressèrent à l'Empereur. Celui-ci proposa d'étouffer l'affaire. « Mais, lui dirent les Pères, ce sera toujours à recommencer. » L'Empereur permit donc qu'on lui adressât une requête, il la donna à la cour des rites pour être examinée. Les examinateurs, qui cependant connaissaient les sentiments du prince, après avoir rappelé les édits proscripteurs, conclurent que la religion chrétienne ne pouvait être tolérée. L'Empereur rejeta leur conclusion. Dans un second rapport, les examinateurs persistèrent à refuser l'approbation ; et voilà Kang-hi, l'ami des
missionnaires, le plus autocrate des empereurs chinois, qui accepte la conclusion. Défense était intimée aux Chinois de se faire chrétiens !
Les Jésuites de Pékin à cette nouvelle furent consternés et ne cachèrent pas leur inconsolable douleur. Kang-hi n'était point satisfait, il eût voulu contenter tout le monde. Il offrit d'envoyer un Père dans les provinces avec des marques d'honneur qui convaincraient chacun de l'estime qu'il faisait des missionnaires et del'approbation qu'il donnait à leur foi. Ce n'était qu'un demi-moyen. Voyant que la douleur des Pères ne diminuait pas, l'Empereur appela le prince de Sosan pour le consulter. Celui-ci était très dévoué à la cause chrétienne. « Quel moyen de les satisfaire, lui dit Kang-hi, si les tribunaux s'obstinent à ne vouloir pas approuver leur loi? » — Seigneur, répondit Sosan, il faut montrer à tous que vous êtes le maître. Si vous me l'ordonnez, j'irai trouver des mandarins et je leur parlerai si fortement qu'aucun ne s'écartera des désirs de Votre Majesté.
Ainsi fut fait. Les mandarins tartares se rendirent les premiers, les Chinois suivirent. Un édit en faveur des chrétiens fut affiché dans les villes et enregistré dans les tribunaux. Cet acte de vigueur eut une portée immense, mais les édits prescripteurs n'étaient pas abrogés. C'était une contradiction.
Lorsque nos bienfaiteurs les plus déclarés faisaient si peu pour nos missions, que pouvions-nous attendre des hésitants et des ennemis.'* Le successeur et le fils de Kang-hi, prince d'humeur inquiète et inconstante, ouvrait l'ère des persécutions qui ne devait plus se fermer ; les missionnaires avaient ordre de se retirer à Canton ou à Pékin et, là même, étroitement surveillés, perpétuellement dénoncés, ils exposaient sans cesse leur vie et la vie de ceux qui leur prêtaient un asile. Même à la Cour, les chaînes étaient bien ou mal dorées, elles n'en étaient pas moins des chaînes. Les services qu'ils rendaient au prince excitaient- plutôt l'envie que la reconnaissance.