CHAPITRE I
VERS LA MISSION
le gouverneur de la ville, les consuls de Russie et d'Angleterre, les marins de « La Comcte » entouraient,àTinauguration de l'église, le représentant de la France. Lui-même avait voulu et désigné le jour de la cérémonie ; c'était le jour anniversaire du massacre, d'une mort glorifiée par le martyre, et l'autel de Notre-Seigneur s'élevait sur le sol que le sang avait arrosé. Les choses parlaient assez d'elles-mêmes ; mais M. Gérard voulut que leur langage n'eût aucune obscurité pour personne. En se levant, à la fin du repas, il dit à peu près dans les termes suivants :
« Messieurs,
« La fête qui nous réunit a un triple caractère. Et en effet, cette cathédrale, élevée sur la tombe de nos victimes, rappellera leur mémoire ; elle nous dira que la France satisfaite peut aujourd'hui oublier et pardonner le terrible événement de juin 1870, elle constate enfin les bonnes intentions du gouvernement chinois reconnaissant que le Christianisme est un important facteur dans la civilisation de l'empire. »
Ces nobles et claires paroles furent applaudies, non seulement
KN CHINE.
par les Français, mais encore par les Anglais et les Allemands félicitant le représentant de la France du succès qui couronne toutes ses entreprises \
Au terme de notre voyage nous avons retrouvé la France ; c'est avec elle aussi que nous entrerons à Tchang-kia-tchouang, chef-lieu et séminaire de la mission du Pé-Tché-ly S.-E. confiée aux Pères de la Compagnie de Jésus de la Province de Champagne.
Maintenant nos courses sont terminées, c'est bien fini de visiter les terres et les mers de l'Occident ou de l'Orient, d'admirer les bourgades qui campent sous les roches, ou les villes qui descendent vers la mer, et envieuses ou coquettes, y contemplent leur image, d'interroger dans la solitude de Memphis l'ombre des Pharaons, de respirer sur le pont du navire l'air rafraîchi des nuits étoilées, de remonter le cours des fleuves sous l'ombre épaisse de leurs rives, ou de suivre un maigre filet d'eau dans leur lit desséché, de regarder le berceau des peuples adolescents ou le tombeau des peuples qui meurent. Le missionnaire pense comme ce saint personnage qui disait : O monde ! puisque je suis mort pour toi, consens à mourir pour moi.
A partir du moment où le seuil de Tchang-kia-tchouang est franchi, dans le monde il y a un Européen en moins, un Chinois en plus. Comment s'accomplit cette évolution ? le chapitre suivant nous le dira, ou, si l'on veut, une heure passée dans la maison-mère de la mission.
Puisque toute liberté nous est laissée quant au jour de notre visite, nous choisissons pour la faire le second dimanche d'octobre de l'année 1895.