CHAPITRE II
LA VIE DU MISSIONNAIRE
Aussi le projet de fortifier Tchang-kia-tchouang, présenté par Mgr Languillat en 1863 au ministère de France à Pékin et au gouvernement chinois, non seulement ne rencontrait aucune résistance, mais il était hautement et efficacement approuvé. Les premiers fusils furent offerts par M. le comte de Lallement, ministre plénipotentiaire,et,par l'ordre du commissaire impérial, deux canons amenés sur leurs affûts des ports du Nord, dressèrent sur le mur de ronde une gueule eff"rayante pour les coquins. Cinq cents ouvriers, et parmi eux deux cents païens, creusèrent un large fossé d'enceinte «avec une entente et un élan admirables ». Survenait-il quelque alerte, les hommes vigoureux se réunissaient sur le rempart, une ardeur guerrière s'emparait des plus timides. On eût dit un camp de Lacédémoniens. Sparte n'était plus à Sparte !... Dans le fait, la Mission reprenait et continuait l'œuvre de l'Église : défendre contre ses ennemis innombrables le peuple qui lui est confié '. Aux corps et aux âmes, l'ombre de la croix est toujours salutaire.
Cette croix, il faut la planter, et d'abord la porter : que de sacrifices, dès les premiers jours, les premiers jours surtout !... d'autant plus sensibles qu'ils n'ont rien d'éclatant. On laisse d'abord le costume d'Europe pour revêtir celui que portent les lettrés en Chine. Mieux serait de dire : les costumes, car leur variété est assez grande. Chaque année la toilette se modifie cinq fois, suivant les époques différentes. L'hiver vous couvre de ses manteaux doublés de coton ou de peau de mouton ; l'été ne vous revêt que d'une robe du plus fin tissu. Ainsi lorsque la chevelure est tombée et que la fameuse queue est suspendue et se balance sous la calotte, si la coupe de la figure s'y prête, on est quelque peu déguisé en citoyen de l'Empire céleste. Il arrive que les Chinois s'y trompent euxmêmes ; mais le cas est rare. Ce premier changement n'a rien de fort pénible ; il est plutôt l'occasion d'innocentes plaisanteries.
I. Aujourd'hui presque toutes ces fortifications sont tombées en ruines. NoU du R. P. Maqmt.
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EN CHINK.
« Vous avez vraiment meilleure mine ainsi, disait-on à un missionnaire. — Ah \ je savais bien, répondit-il, que je ne pouvais pas perdre ! »
Le difficile est d'apprendre la langue, de la parler et xie l'écrire. Et cependant cette science si difficile est nécessaire. Ces peuples n'ont aucune estime pour les Bavbares qui ne sont pas versés dans la connaissance de leur idiome ; au contraire le grand mérite des lettrés, comme nous le verrons en son temps, est d'y exceller ; mais que de peines pour arriver à ce résultat, et même peut-on toujours y arriver? Le P. Estève écrit sur ce point quelques lignes touchantes ',
« Partout où j'arrive pour la première fois, on ne me comprend pas — c'est la réponse ordinaire à mes questions ; au bout de quelques jours, on commence à me deviner. Je vais ailleurs, on ne m'entend plus. J'aborde, bien préparé, un Chinois à qui je n'ai jamais parlé. Après avoir bien tendu l'oreille, il me demande ce que je veux dire. »
Les Lettres édifiantes rapportent que cet inconvénient n'est pas pour les seuls étrangers. « Cette langue est si pleine d'équivoques qu'il est excessivement difficile d'écrire ce qu'on entend prononcer, et de comprendre le sens d'un livre dont on fait la lecture parce qu'on n'a pas ce livre sous les yeux. Il arrive de là que souvent on n'entendra pas le discours d'un homme, parlât-il avec la plus grande exactitude ; de sorte qu'il est obligé non seulement de répéter ce qu'il a dit, mais encore de l'écrire. »
Le P. Estève reprend :
« J'avoue que je ne m'étais pas imaginé une telle difficulté. Puisque c'est la sainte volonté du bon Dieu, pourquoi m'en affecteraisje .'*... Pourquoi même ne me réjouirais-je pas d'avoir, presque à chaque mot que j'articule, occasion de m'humilier profondément en me voyant réduit à la condition des bêtes qui émettent des sons inintelligibles aux hommes... Il n'y a de véritablement malheureux
I. Lettres des nouvelles Missions. L. du P. Estève. — Tome I, p. 65.