AVIS AU LECTEUR BIENVEILLANT
relies ou surnaturelles des chrétiens ou même des païens ; ils se taisent volontiers sur les défauts.
Si la charité est nécessaire, le respect est facile. Seul, l'observateur superficie], étonné de rencontrer des coutumes opposées aux siennes, les juge, par le fait même, ridicules. Tout autre le missionnaire qui a longtemps étudié la raison de ces usages et, bien des fois, l'a découverte en s'y soumettant lui-même. C'est avec une sorte d'admiration qu'il contemple un vaste peuple, assis depuis des siècles dans ses institutions immobiles, fidèle à ses traditions et à ses ancêtres, patient dans les épreuves, d'une politesse raffinée, laborieux, sobre, économe, soumis à ses souverains invisibles, aimant toute autorité légitime, plus fait peut-être pour obéir que pour commander, pour imiter que pour inventer; mais capable de soutenir sa cause contre l'Occident qui le menace et l'inquiète; et, en tout cas, lui donnant souvent des exemples préférables à ceux qu'il en a reçus.
Ces égards nécessaires et faciles n'entraîneront aucune méconnaissance de la vérité ; elle doit ici son témoignage à l'Evangile, en constatant, lorsque l'occasion s'en présente, ce qui manque à une nation à laquelle vianqtce Jésus-Christ. Que de fois la servitude païenne, qui retient dans ses chaînes ignominieuses tant de millions d'infidèles, a paralysé l'effort de l'apostolat !...
Le titre de ce livre dit bien que nous ne nous occupons pas de toute la Chine, mais d'une seule de ses provinces, celle du Tché-ly S.-E. Elle n'est pas isolée dans le grand empire ; Pékin, la capitale, est même comprise entre ses frontières, sinon ecclésiastiques, du moins politiques ; toutefois on ne prétend pas que les remarques faites sur la religion, les superstitions, les mœurs, les coutumes d'une région, aient la même exactitude dans les régions voisines. Souvent
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la vérité historique trace les mêmes frontières que la géographie.
Tout en restant chez nous, dans notre mission, nous faisons de ci, de là quelques emprunts à nos voisins, lorsqu'il s'agit d'observations générales, justes au Tché-ly comme chez eux. Une comparaison expliquera cette pensée. A la résidence centrale, presque toutes les fenêtres, suivant la mode chinoise, donnent sur les cours intérieures ; toutefois, dans l'épaisseur des murailles extérieures, on a ménagé de larges ouvertures par lesquelles le regard suit au loin les lignes d'une plaine immense jusqu'aux ondulations des collines du Nord. Ces fenêtres, nous ne les avons pas condamnées, elles nous seront utiles de temps à autre, afin de jeter l'un de ces longs regards dont les moindres objets ont besoin, pour être connus dans leur ensemble et dans leurs relations.
Aujourd'hui la vérité de ce livre est entière ; demain que resterat-il de cette vérité ?... Demain la Chine sera-t-elle encore la Chine que nos missionnaires ont connue, qu'ils ont décrite, qu'ils ont aimée ? Est-ce la persécution qui attend nos chrétientés ?... vont-elles sombrer dans une mer de sang ?... Est-ce la conquête qui changera leurs destinées?... Déjà les conquérants européens, américains, asiatiques ou japonais, campés aux portes du vieil empire, s'en disputent les dépouilles. Ces plans audacieux ne seront-ils pas démentis par de cruelles leçons?... Ah! si la France voulait!... dans ces pays de l'Extrême-Orient où la sagesse de ses diplomates, la bravoure de ses marins et de ses soldats, la religion de ses missionnaires lui ont fait un si grand prestige, que son rôle serait glorieux et son œuvre saine et utile !...
Mais ces regards sur l'avenir sont trop curieux, ces questions, en ce moment, et ici, sont indiscrètes. Les événements, sans doute
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prochains, diront si, en s'écroulant pierre par pierre, la grande muraille a permis à l'Europe d'entrer ou à la Chine de sortir...
En terminant, je voudrais offrir ce livre à nos bienfaiteurs, aux jeunes gens de nos collèges catholiques et de nos séminaires, à nos Pères missionnaires de la Province du Tché-ly S.-E.
Nos bienfaiteurs verront que leurs prières et leurs aumônes ne sont pas stériles. Puissent-elles toujours, et les prières mieux encore que les aumônes, engraisser ces champs où pourraient blanchir de si opulentes moissons !
Les jeunes gens de nos collèges catholiques et de nos séminaires, s'ils lisent ces relations de travaux apostoliques, voudront peut-être s'y associer un jour. L'esprit de Dieu se sert des plus humbles instruments ! Oui sait si son souffle, passant à travers ces récits et les vivifiant, n'ira pas émouvoir les cœurs d'un grand amour et d'une grande pitié envers un peuple malheureux ?... En faut-il plus pour qu'une vocation s'éveille dans une âme généreuse ? Du moins ici cette âme ne sera pas séduite par les couleurs brillantes et décevantes d'un tableau inventé à plaisir.
Daignent enfin les vénérés et bien-aimés missionnaires, nos Pères et Frères de la mission du Tché-ly S.-E., agréer ces pages pleines de leur souvenir, comme un témoignage de respect et d'affection, un signe de l'intérêt qui s'attache à leurs travaux, et aussi, s'ils me permettent de le dire, comme l'expression d'un regret persistant: celui d'être exclu par les infirmités du corps et de l'âme du partage de leurs fécondes fatigues !
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Mgr BULTE,
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INTRODUCTION
T E livre que nous publions reçoit une douloureuse actualité des "^"' événements qui s'accomplissent dans l'Extrême Orient.
Avec indififérence d'abord, bientôt avec une curiosité inquiète, enfin avec une stupeur grandissant de semaine en semaine, l'Europe apprend successivement que des bandes de pillards se forment autour de Pékin, que ces bandes étendent leurs ravages dans la province, que la capitale elle-même tombe en leur pouvoir, que la cour impériale, par impuissance ou par politique, est de connivence avec les rebelles, que la vie de nos missionnaires et de leurs chrétiens, celle des étrangers ou des « barbares » n'est plus en sécurité. Les dépêches efifrayantes se succèdent ; à Tien-tsin, la grande ville du Tché-Iy qui sert de port à Pékin ; le quartier européen serait détruit, nos ambassadeurs, menacés dans leurs légations, fuiraient la ville impériale ou même y seraient gardés en otages. Une nécessité commune réunit contre la Chine les nations maritimes de l'ancien continent et du nouveau ; des navires armés en guerre quittent les ports de l'Europe et ceux de l'Amérique ; la Russie, par le transsibérien ou par la mer, assemble ses régiments sur la frontière du nord ; le Japon mobilise ses troupes, et le vieil Empire du Milieu a peut-être allumé une conflagration universelle qui le dévorera le premier. Nous sommes en face de l'inconnu. Toutes les craintes sont permises ; l'histoire de demain se jouerait des prévisions d'hier, au milieu d'une crise telle que la Chine n'en trouve point de comparable dans ses longues annales.
La Compagnie de Jésus et particulièrement la province de Cham-
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La Compagnie de Jésus et particulièrement la province de Cham-
muni
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pagne partageaient l'inquiétude générale, toutefois sans motif spécial de crainte pour ses missionnaires. Les dernières lettres reçues du Tché-ly S.-E. étaient plutôt rassurantes ; la situation restait grave, elle n'indiquait pas un péril immédiat. Soudain un télégramme précurseur dissipa notre confiance ; il réclamait des prières sans rien ajouter. Mais on comprenait que c'était là un cri d'alarme et que la Mission courait les plus graves dangers. Ces pressentiments se réalisèrent : le dimanche 24 juin un télégiamme reçu à midi annonçait la mort du Père Modeste Andlauer et du Père
Rémi Isoré. Dans le même temps on télégraphiait de Londres au T. R. P. Général de la Compagnie de Jésus que les deux missionnaires Jésuites avaient été massacrés. Aucun détail ne s'ajoutait et ne s'est ajouté depuis à ce funèbre et glorieux bulletin si non que le martyrologe de la mission n'est pas fermé — elle y écrivit encore les noms du Père Ignace Mangin et du Père Paul Deun. D'autres massacres étaient annoncés et pendant plusieurs jours on a pu craindre l'anéantissement de la chrétienté tout entière. Ces alarmes sont d'autant plus vives que nos Pères immolés n'étaient point sans défense. Le Père Isoré, d'après une lettre écrite au P. Leboucq, comptait autour de lui quatre cents hommes déterminés à vendre chèrement leur vie. Combien de Chrétiens sont donc tombés avec leurs missionnaires !
Dans ces douloureuses conjonctures il a semblé bon de donner une courte introduction au livre que nous avons écrit, ne serait ce que pour mettre le lecteur au courant d'une situation en partie nouvelle. Il n'est pas question de raconter les événements qui commencent, mais d'en rechercher les causes et d'en esquisser le caractère. Rien ne nous surprend d'ailleurs dans cette révolution, sinon sa soudaineté; celui qui parcourra cette étude pensera comme nous que tout
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est possible en Chine ou au sujet de la Chine... hormis prophétiser. Ces dernières vicissitudes ont été étudiées sur place dans leur origine et pour ainsi dire dans leur formation par le R. P. Emmanuel de Becquevort, de la Compagnie de Jésus. Pendant de longues années, le Père de Becquevort fut à Tien-tsin même chargé des graves intérêts de la mission du Tché-ly, Ces importantes et délicates fonctions le mirent nécessairement en relation avec tout ce qui touche à l'Empire du Milieu en deçà et au delà de ses frontières. Observateur sagace, il a beaucoup appris sur la Chine ou par les Chinois eux-mêmes ou par ceux qui les fréquentaient et traitaient avec eux : missionnaires, diplomates, soldats, marins, négociants. Le Père de Becquevort est l'un de ces hommes que Bossuet aurait loués d'apprendre d'un interlocuteur ce qu'il sait et jusqu'à ce qu'il ne sait pas. Cependant une maladie sérieuse aggravée par le climat du Pé-tché-ly menaçait la vie du religieux-missionnaire ; sur l'avis formel des médecins les supérieurs intervinrent, le retour en France était nécessaire, il fut ordonné, et le Jésuite accepta en fils d'obéissance le plus grand sacrifice qui pût lui être imposé : celui de quitter le champ de bataille où il espérait bien mourir. Depuis son récent départ, l'ancien missionnaire n'a détourné de la Chine ni son regard, ni son cœur; je n'ai donc point interrompu le cours ordinaire de ses pensées en lui demandant son jugement sur les choses de Chine et de la mission du Tché-ly S.-E. Les quelques notes rapides qui suivent furent en quelque manière écrites sous sa dictée.
Elles étaient encore humides ces notes, qu'un ordre soudain appelait le P. de Becquevort en Chine. Les supérieurs comblant et dépassant ses plus chères epérances, le renvoyaient vers sa mission désolée, porter leurs consolations et leurs secours. De là-bas, s'il
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y parvient, il nous dira la grandeur de nos pertes... et avec le secours de Dieu, la solidité de nos espoirs sur la résurrection.
Multiples sont les causes qui ont engendré la situation actuelle. La haine de l'étranger a toujours été le signe caractéristique de la race jaune. Pour l'habitant du Céleste Empire, aussi bien que pour le Coréen ou le Japonais, l'étranger demeure l'être exécré. Cette haine ne se justifie pas ; elle s'explique. Séparée de l'autre partie du monde pendant des siècles, sans contact avec le reste du genre humain, n'en attendant rien, n'en acceptant rien, isolée et repliée sur elle-même, la race au sang jaune, la race aux cheveux et aux yeux noirs — suivant le nom qu'elle se donne — repousse tout ce qui n'est pas elle. L'homme d'Occident, ou, comme elle dit encore, l'homme aux cheveux rouges est l'ennemi séculaire.
Loin de combattre ces dispositions défiantes et hostiles, le gouvernement les encourageait et les excitait ; il y voyait l'arme la meilleure pour repousser l'invasion dont le menacent l'Europe et l'Amérique. Alimenter la haine de l'étranger n'est-ce point créer un parti national, suprême ressource de la Cour ? Ces sentiments difficilement comprimés éclatèrent soudain, lorsque l'empereur Guillaume, pour punir le meurtre de deux missionnaires catholiques, sujets allemands, s'emparait par un coup audacieux de la baie de Kiao-tcheou et du pays environnant.
La révolte naissait toute seule de cette confiscation. Les mandarins fermaient les yeux, laissaient faire, ou même jouaient dans l'ombre un rôle plus actif. Les sociétés secrètes jetaient le masque et publiaient ouvertement le double but qu'elles disaient poursuivre ':
I. Le pamphlet suivant, affiché dans Ho-kien-hien, reproduit assez complètement les insultes et les mensonges des Boxeurs :
< Les chrétiens troublent l'univers, s'appuyant sur les Européens ; ils se montrent
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la destruction des religions étrangères, la défense de la dynastie. En parlant ainsi, les rebelles sont-ils absolument sincères ?
Les chrétiens n'ont aucune illusion à se faire sur le sort qui les attend, si la révolution est victorieuse ; c'est le massacre et la ruine. Au mois de janvier de cette année, le P. Finck, S. J., trouvait affichée sur la porte de notre maison à Tai-ming-fou la menace suivante : « Le 13 de la 12^ lune il est décidé que nous entrons en ville par la porte de l'Est, brûlons l'église européenne et tuons les diables d'Europe qui s'y trouvent. Signé : La société des Grands- Couteaux du Chan-tong. » Le missionnaire qui nous transcrit ce placard ajoute : « Ce que demande d'abord à nos chrétiens la secte infernale, c'est l'apostasie ; à ce prix nos chrétiens pourront se racheter du pillage et de l'incendie. »
Mais le pouvoir se trompe en croyant à des dispositions bienveillantes pour lui-même ; ceux qui prétendent le soutenir sont autant et plus disposés à le renverser, et comme il arrive souvent, les alliés d'aujourd'hui, demain, seront des ennemis.
arrogants, insultent les gens simples, oppriment la dynastie des Ts'ing, méprisent les relations sacrées en supprimant la doctrine des Saints. Leurs chefs construisent leurs hautes églises sur les ruines de nos saintes pagodes ; ils trompent les ignorants, nuisent à la jeunesse; arrachent le cœur et les yeux pour en composer des philtres ; ils empoisonnent les puits. Un lettré ne pouvant tolérer ces erreurs alla en ville pour les dénoncer ; mais, hélas ! le mandarin vénal, corrompu par l'argent, le traita cruellement, de sorte que le bon peuple ne sachant que devenir, d'un commun accord, voulut apprendre la boxe. L'Esprit Tchang-tien-cheu a informé Yu-hoang de cet état de choses. Yu-hoang, dans sa colère, envoie une troupe de dieux qui, descendant du ciel, viennent aider le peuple à détruire les chrétiens. Il en est temps, que les diables d'Occident meurent. Les I-hokiuen sont dans une cloche d'or, de sorte qu'ils ne craignent ni le glaive, ni la hache ; ils peuvent se garantir des fusils et des canons.
« Peuples, levez-vous ; n'ayez qu'un cœur et qu'une âme pour tuer les diables d'Occident et détruire la religion chrétienne !
« Depuis l'antiquité on distingue les Chinois de l'Empire du Milieu et les barbares étrangers ; actuellement les peuples sont pêle-mêle ; à qui appartient l'empire? Confucius et Mong-ken ne cessent de pleurer, et leurs larmes inondent leurs poitrines ! >
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Il est probable, du reste, que le gouvernement n'est point totalement aveuglé, mais il est débordé, n'ayant que le choix entre une alliance douteuse et une répression impossible.
En attendant l'avenir, contrainte de sévir pour répondre aux réclamations des puissances étrangères, la cour de Pékin trouvait le moyen de punir et de récompenser tout ensemble. Les premiers troubles s'étant produits au Chan-tong, l'Allemagne exigea le déplacement du gouverneur : cette satisfaction lui fut accordée, et sans doute avec toutes les formes de la diplomatie et de la courtoisie chinoise ; mais ce même fonctionnaire recevait de l'avancement. Une telle mesure, loin d'inquiéter les fauteurs de troubles, les assurait au contraire d'une immunité absolue ; on les encourageait.
Rien d'étonnant, d'ailleurs, dans cette complicité de la famille régnante. Elle est d'accord avec ses traditions. Si l'empereur Kanghi honora les missionnaires Jésuites qu'il entretenait ou plutôt qu'il retenait à sa cour, ses successeurs furent loin de l'imiter ; tous persécutèrent les chrétiens ou permirent qu'on les persécutât, surtout dans les provinces éloignées de la capitale.
Après la guerre de 1842 faite contre les Anglais, après les traités consentis avec la France à la suite de cette guerre, la persécution cessait officiellement, mais pour se continuer sourdement. Les derniers règnes ont mis dans un relief nouveau ce mélange d'astuce, de mauvaise foi, de faiblesse, de rancune, de cruauté et d'orgueil qui caractérise la politique chinoise.
Faut-il rappeler avec quelle barbarie les parlementaires anglais et français, victimes du guet-apens de Tong-tcheou, furent massacrés en 1860 ' ?
La crainte d'une intervention armée a seule contenu, bien im-