‹ En Chine au Tché-ly S.-E. [microform]Chapitre 65 sur 284 · CHAPITRE II. - LA VIE DU MISSIONNAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. - LA VIE DU MISSIONNAIRE

clair de la situation : « Dans tout le territoire d'Oa-i, la renommée, comme une clochette au son argentin, a publié la haute intelligence, les vertus et l'incorruptible justice du Grand Homme, Portés sur les ailes des zéphyrs, ces sons si doux sont venus jusqu'à moi et m'enhardissent à confier au cœur du Père du peuple une peine qui depuis longtemps étreint mon propre cœur. »

Quelle impression avait produite cette missive ? Nul ne le savait encore, le Grand Homme s'était enfermé dans le silence de ses pensées jusqu'au moment où commença l'audience. Déjà cependant notre Aman aurait pu se troubler. Les faux témoins, cités par lui, avaient disparu. Le mandarin remarqua cette absence: «Où

sont les témoins .'* demanda-t-il Pourquoi auraient-ils peur de

venir ?... » Il continue en s'adressant aux comparses pour les séparer du plus grand criminel. La paix, dit le juge, sera facilement rétablie entre vous ; le vrai coupable — et il fixe l'ennemi des chrétiens, — c'est toi ! — A ces paroles inattendues, mais brèves et précises, il y eut un frémissement de surprise. L'accusateur, devenu soudain accusé, et renversé d'abord par ce choc, essaya de se relever en invoquant son ignorance, il savait à peine quelque chose de cette affaire, il était incapable d'en rien dire. — Alors, reprit le mandarin, j'interrogerai l'oncle de l'enfant. Le pauvre oncle, fort peu rassuré par la tournure de l'événement, en avait perdu la mémoire, et avec elle, sa leçon. Il fut pitoyable dans ses explications, se coupant, se contredisant, balbutiant. C'était une déroute. Aman crut nécessaire d'intervenir et de sauver au moins la retraite. Il avait retrouvé son éloquence ; elle tombait, ou jaillissait de ses lèvres à flots pressés. O pouvoir de la parole ! il semblait à l'orateur que le mandarin, revenu de ses préventions premières, l'écoutait avec plaisir ; de fait, le malheureux tombait dans un piège habilement tendu. — Ah ! fait le juge courroucé, tu prétends ne rien savoir lorsque je t'interroge, et lorsque, ne pouvant rien tirer de toi, je ne t'interroge plus, tu réponds pour un autre... tu n'ignores plus rien ; mais ton

mensonge m'a révélé le coupable. Qu'on lui donne cent coups de rotin. — Les satellites s'emparent d'Aman pour exécuter leur sentence. Lui, élevant trois doigts, promet à ses bourreaux qu'ils auront trois ligatures s'ils le frappent moins rudement. C'est un geste fort usité en semblable circonstance ; mais, règle générale, le mandarin ne le voit jamais. Il faut bien que les satellites mangent, boivent et se couvrent... à peu près, et ils n'ont que des émoluments ou des honoraires semblables. Toutefois, exception fut faite à la règle générale. — Les cent coups sont frappés, sans ménagement aucun, sous l'œil du mandarin, et comme les ligatures étaient promises, il fallut bien payer les ligatures. Ce n'était pas tout. Reprenant mot pour mot les griefs développés dans la lettre du P. Heitzler, le juge accable le malheureux sous un accablant réquisitoire, rien n'est oublié; ni ses tracasseries journalières, ni ses vanteries, ni son rôle indigne dans le procès actuel. Toute la salle écoutait dans un profond silence. Le mandarin avait la simple et forte éloquence de la vérité. « Sache, ajouta-t-il en terminant, que les chrétiens sont aussi mon peuple. Qui les attaque, m'attaque moi-même. »

Telle fut l'heureuse issue de ce procès. Les païens eux-mêmes ne tarissaient pas d'éloges sur la perspicacité du juge. Pour être si bien renseigné, disaient-ils, il faut que le Grand Homme ait à son service un «esprit familier», qui l'instruise de toutes les affaires. Peut-être le P. Heitzler connaît-il l'esprit familier qui renseigna si bien le mandarin, son ami.

La bienveillance des mandarins est nécessaire à nos travaux apostoliques. Leur hostilité manifeste arrêterait les progrès de l'Évangile ; d'un côté les chrétiens, pauvres pour la plupart, et par conséquent timides et facilement effrayés, comme le sont les petits et les faibles, perdraient contenance. Leur religion les exposerait à une suite d'avanies, de vexations, en face desquelles les lois toutes seules sont ordinairement silencieuses et impuissantes ; d'un autre côté,

Page 1