XXX IV
INTRODUCTION
chinois ont-ils toujours connu les décrets signés par eux ? Combien de fois leur signature n'a-t-elle pas été frauduleusement apposée ?
Telle compagnie obtient la concession d'une ligne de chemin de fer ; la ligne est décrétée d'utilité publique, mais les mandarins s'opposent à la vente des terrains du tracé. — Jusqu'à M. Gérard, récemment ministre à Pékin, la faculté d'acquérir consentie aux missionnaires catholiques (convention Berthemy) était rendue illusoire par la défense de vendre qu'intimait aux propriétaires l'autorité locale.
Tous ceux qui ont négocié avec le Tsong-li-ya-men (ministère des affaires étrangères) sav-ent qu'un procès, s'il est gagné est en même temps perdu : le diplomate victorieux reçoit en due forme le rescrit qui lui donne gain de cause ; mais un autre rescrit est expédié à la province où le litige a eu lieu, pour annuler le premier.
On conçoit ce que cette grossière duplicité amène de conflits irritants et incessants, engendre de procès ; combien elle fatigue les chancelleries et les agace. « Tous les jours un déluge d'affaires ! » disait un diplomate américain, qu'excédaient les réclamations criardes, sans cesse renouvelées, des missionnaires protestants. Les Chinois excellent à ce jeu de patience, où ils conservent leur sangfroid un peu moqueur, tandis que les adversaires perdent le leur.
C'est pitié de voir l'immense empire se dissoudre lui-même dans ses agissements confus et ses mesures incertaines. Il avait tant besoin de prendre des initiatives sages, fermes, hardies et surtout persévérantes ! Le Japon, jadis un satellite, lui en donnait l'exemple ;il opérait chez lui, à son profit, toute une révolution ; la veille encore asiatique, enfoncé dans ses traditions, il passait presque instantanément au modernisme le plus raffiné avec une sûreté de main et une rapidité prodigieuses. Quelle que soit la sagesse dis-
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INTKODUCTION.
cutable des conseils qui l'inspirent, le Japon ne connaît, dans sa marche, ni hésitation ni tergiversation. Malheureusement, la Chine ne sait ni voir ni vouloir.
Le célèbre vice-roi du Tché-ly essayait bien d'envoyer en Amérique une centaine de ses jeunes compatriotes, choisis parmi les plus intelligents ; mais une disgrâce imméritée les attendait au retour. Ils trouvaient la malveillance des pouvoirs, la jalousie des mandarins en éveil, les carrières fermées ; les plus heureux entrèrent comme commis dans des maisons étrangères. Ainsi les Célestes se sont obstinés à n'être ni réformateurs ni conservateurs.
Dans la terrible partie qui s'engage, — on peut le conclure des considérations qui précèdent, — les événements ont mis tous les atouts dans la main des Boxeurs,et ils seront les maîtres absolus, si les puissances alliées ne les arrêtent et les dispersent. Le gouvernement impérial est impuissant ou complice ; sa faiblesse vient de ses indécisions et de ses origines étrangères. Sans pénétrer le mystère de ces obscures révolutions de palais, nous savons que l'intrigue et l'assassinat y font et défont les règnes. Jamais il n'a été plus vrai de dire que le prince ne connaît pas son peuple et qu'il n'en est point connu : on ignore même souvent s'il est vivant ou s'il est mort. La dynastie tartare-mandchoue, assise aujourd'hui sur le trône, après trois siècles est encore étrangère ; le vrai parti national conspirerait volontiers pour la rejeter dans ses forêts et ses steppes.
Au milieu de ces embarras, d'ailleurs inextricables, la cour de Pékin, toujours fidèle à elle-même et à ses coutumes cauteleuses, ne paraît s'être décidée ni pour ni contre les Boxeurs. Des armées innombrables, les armées impériales, sont réunies autour de la capitale. Dans quel dessein } Que feront-elles ? leur objectif est-il de
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combattre la rébellion ? est-il de la soutenir ? A l'heure où nous écrivons, personne peut-être ne le sait, ni en Europe, ni en Chine. Les événements dont Dieu seul possède le secret apporteront une réponse attendue avec une vive anxiété. Boxeurs et soldats, brigands et impériaux se ressemblent et se valent ; les uns et les autres inspirent une égale frayeur; des deux côtés, la victoire serait également redoutable, pour les missions.
Mais la victoire suppose une bataille, et, selon toute vraisemblance, la bataille ne se fera pas ; ces corps, que l'on croyait ennemis, opéreront prochainement leur jonction et leur fusion. L'Europe qui distinguait et hésitait entre les émeutiers et les réguliers, ne verra plus devant elle qu'une armée immense décidée à un suprême effort pour expulser l'étranger. Elle-même, en bonne justice, s'accusera la première : c'est d'elle que ses ennemis ont reçu leurs fusils, leurs canons et tout leur outillage ; c'est d'elle que sont venus les ingénieurs qui ont préparé la défense et les instructeurs qui ont formé les troupes.
Et cependant, pour montrer une fois de plus que toutes les prévisions sont inutiles, aujourd'hui que les ingénieurs et les instructeurs se sont retirés, nous ne savons ce qu'il adviendra de ce coûteux matériel : soit paresse, soit routine, soit orgueil, les Célestes semblent incapables de l'entretenir et plus encore de le renouveler. Oue de navrantes et inutiles écoles dans les g-uerres encore récentes ! En 1885, la Chine achetait une cargaison de fusils destinés à des batteries rasantes établies sur le fleuve Bleu ; les caisses ne sont même pas ouvertes ; après quelques années, la rouille a dévoré ces armes excellentes, qui ne présentent plus qu'une masse confuse. En 1894, c'était des obus qui éclataient sur les ennemis en les couvrant de fèves et de pois !
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Nous ne savons ce que fera la Chine ; nous savons moins encore ce que fera l'Europe. Les flottes et les armées, que les puissances réunissent là-bas pour défendre leurs nationaux, créent, dans l'espoir d'un secours lointain et incertain, un danger effrayant. M. François, notre consul à Yun-nan-cheng, signalait ce péril lorsqu'il arrêtait nos troupes, en ne leur permettant pas de franchir la frontière du Tonkin. Il avait tout motif de prévoir que leur premier succès serait puni sur toute l'étendue de l'Empire, parle massacre des Français et des chrétiens. La pensée se trouble devant de telles perspectives ; elle se refuse à les envisager.
Ce n'est pas le moment d'écrire une histoire, c'est celui de prier, comme le demandaient dans leur dernière dépêche nos missionnaires du Tché-ly sud-est.
En face d'un tel bouleversement, ces hommes si cruellement atteints, sont néanmoins intrépides et confiants.
Voici l'inquiétude ; un missionnaire écrit :
« Depuis trente ans, notre mission avait joui d'une tranquillité ininterrompue ; nous voyagions librement dans le pays, bâtissions de grandes églises qui attiraient l'attention sur le christianisme ; nous paraissions avoir acquis définitivement droit de cité en Chine; nos chrétiens, habitués à cette pleine liberté,se croyaient, sous notre protection, à l'abri de toute vexation de la part des païens ; et voilà que soudain des cris de mort sont proférés partout contre les diables de l'Occident et leurs esclaves ; nos propriétés et celles de nos chrétiens sont considérées comme des proies dont chacun peut s'arroger impunément une part; nos chrétiens sont obligés de fuir chez leurs parents païens, qui souvent n'osent pas ou ne veulent
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pas leur donner un abri : les missionnaires sont contraints de se réfugier dans les villes et de se faire garder par les mandarins. Voilàce qui s'est passé et ce qui peut se passer encore demain, si l'envie reprend aux Boxeurs de recommencer leurs sauvageries de l'an dernier. »
Mais voici l'intrépidité et la joie : écoutons le R. P. Maquet, supérieur de la mission :
« Quelle vie depuis six mois ! Mais aussi quelle joie intense de se trouver nuit et jour comme sensiblement dans les bras de la divine Providence ! Nous ne pouvons en toute réalité être jamais sûrs du lendemain. La joie règne quand-même, et tous nos Pères travaillent au milieu des coups comme au temps de la paix, et c'est là ma consolation et ma joie. »
Au moment où je ferme ce livre, la fortune de la guerre a souri aux armées coalisées contre l'Empire du Milieu, elles sont entrées à Pékin après des hésitations et des retards qui ont avivé nos angoisses; aujourd'hui un ordre relatif s'établit sur la cité conquise mais incendiée, demain nous compterons les victimes et nous apprendrons l'histoire encore si confuse de nos légations et de nos missions.
Dès maintenant il apparaît que la plus grande difficulté ne sera pas de vaincre, mais de mettre à profit la victoire. M. Judet montre dans un article du i^"" septembre, combien sera énorme la tâche d'organiser. Il dit : « Elle réclame peut-être un siècle d'efforts méthodiques et ne peut s'accomplir que par un accord réel des nations conquérantes dont l'égoïste avidité a précipité la crise orientale, qui n'oublient pas, même devant le péril commun, leurs antipathies, leurs ambitions, leurs convoitises
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« Les débris du gouvernement impérial qui ne capitule pas devant l'étranger, comptent sur nos divisions pour reprendre le terrain perdu; et le patriotisme indigène, s'il n'a pas unanimement pris l'aspect militaire, est capable de se fortifier au contact de l'invasion détestée. La guerre proprement dite semble déjà terminée ; mais l'occupation donnera certainement plus d'ennuis et créera plus d'obstacles que la petite campagne couronnée par la prise de Pékin. »
Arrangeant à leur fantaisie le lendemain de la victoire, plusieurs ont rêvé le partage de la Chine : rêve dangereux et chimérique. Le démembrement serait le signal de la guerre entre des nations difficilement alliées par la nécessité d'une répression immédiate. L'Empire du Milieu redouterait moins pour lui-même cette dislocation : M. Marcel Monnier émet cette opinion dans le Temps du 28 août 1900 et il appuie sa thèse par un témoignage curieux :
« Je me souviens à ce propos d'avoir entendu, il y a quelques années, un céleste de ma connaissance exprimer nettement son opinion au sujet du démembrement éventuel de sa patrie. Mon interlocuteur, employé à l'arsenal de Fou-Tchéou, était un jeune homme fort instruit, ayant fait toutes ses études en France : quant à moi, me déclarait-il, mon plus vif désir est de voir les nations européennes se partager la Chine. Et si j'appelle cette catastrophe de tous mes vœux, c'est précisément par amour pour mon pays. Notre empire, il est v^rai, serait mis en pièces, mais sous la tutelle européenne, chacune de ses parties acquerrait bien vite, avec le plein usage de toutes ses forces vives, une prospérité inconnue jusqu'alors. L'éducation du peuple irait de pair avec le développement matériel de la contrée. Puis dans la suite des temps, un jour viendrait où ces différentes Chines que vous auriez vous-mêmes élevées, modernisées, armées pour la lutte, vous jetteraient dehors,
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se ressouderaient spontanément et formeraient le plus puissant empire du monde. »
L'écrivain reprend la parole pour son propre compte :
« Instituer trois ou quatre Chines? Miséricorde, c'est déjà bien assez d'une seule. Plus avisés sont ceux qui réclament pour le Céleste-Empire une consolidation du pouvoir central. L'Europe est en grande partie responsable de l'état d'anarchie où la Chine est tombée. Le résultat le plus clair de sa politique de pénétration per /as et ne/as a été de déconsidérer et d'affaiblir le gouvernement impérial. Son premier devoir est de relever ce qu'elle a détruit : il convient, pour liquider le triste passé et préparer un meilleur avenir, de rendre à la Chine un gouvernement fort.
« Autrement la Chine, même démembrée, n'aurait jamais qu'une âme, et cette âme nous serait toujours hostile. »
Le lecteur qui aura la patience de parcourir tout ce livre et spécialement son dernier chapitre sera conduit à la même conclusion et à la même solution. Il était facile de la prévoir, tant elle est indiquée par l'histoire et souvent faite, implicitement au moins, par nos missionnaires et les plus clairvoyants de nos diplomates. Toutefois en épousant l'opinion des écrivains que nous avons cités, nous les dépassons, parce que dans l'œuvre qui nous appelle, nous réservons une plus large place à l'Eglise et à la France.
CARTE DU PE TCHEU LY - d après celle du Père CARREZ S.J. 1900.
Vers la Mission,
Marseille et Notre-Dame de la Garde. — Les adieux et les souhaits du missionnaire. — Premiers jours. — Souvenir de deux naufrages. - La Sémillanle. — Le P. Pignatelli à San-Bonifacio. — Derniers rivages de l'Europe. — Une Egypte moderne. — L'Egypte ancienne. — Le Caire et son canal. — La Mer Rouge et le désert. — Aden, son soleil et sa jeunesse. — Heures monotones et lourdes. — Occupation des anciens missionnaires. — François-Xavier sur la « Capitane». — Souvenirs laissés par la Compagnie dans les Iles Malaises et aux Indes. — De la colonisation anglo-saxonne et de la colonisation chrétienne,
— Tyrannie protestante et liberté catholique. — Java et Manille. — Injustices de l'histoire et du succès. — La dent de Boudha. — Ceyian. — Achen. — Saigon. — Cordiale hospitalité. — Hong-kong et les Missions étrangères. — Témoignage d'un voyageur. — L'île de Sancian et le tombeau de S. François- Xavier. — Premier aspect de la Chine et premier contact avec les Chinois. — Changhai. — Gains et pertes du grand einptoriiitn. Zi-ka-wei et ses merveilles apostoliques. — Pointe sur Pékin. — Opulence et misère. — L'observatoire.
— Grandeur du passé, ruines du présent. — La pauvreté à Pékin. — Les mendiants. — Tombes illustres. — Espoirs et regrets — De Pëkin à Tien-tsin.
— L'œuvre réparatrice accomplie par IVT. Gérard. — Fin du voyage. — Un Européen en moins, un Chinois en plus.
^^i^^^ARSEILLE est le lieu intermédiaire où l'Orient commence et où finit la France. Aussi le missionnaire ne prête ordinairement qu'une attention distraite à sa fameuse Canebière, qui d'ailleurs mérite sa réputation, et au vaste port où se croisent les navires de tout l'univers ; ses pensées sont ailleurs... Le spectacle toutefois ne manque pas de magnificence, tandis que l'hélice frappe ses premiers coups et que, sur des rives fuyantes, Marseille semble s'endormir ou s'éveiller assise sur des collines tantôt roses, tantôt blanches, les pieds léchés par une mer d'azur. Le dernier aspect laisse au cœur une consolation et une espérance. Avant de disparaître dans l'éloignement, la ville entière, sous le regard de sa patronne, Notre-Dame de la Garde,
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paraît n'être que le piédestal de la colossale statue : celle-cî reçoit le dernier adieu du missionnaire, heureux de s'éloigner comme enveloppé de la bénédiction maternelle ; il en ressent la douceur dans un sacrifice immense, mais qui n'a point d'amertume.
Sur le point de quitter le pays, le R. P. Grandidier, répondant aux souhaits d'heureuse traversée, disait à ses frères : « Dieu m'a donné la grande tristesse de vous quitter ; demandez-lui qu'il me donne la grande joie... de ne pas vous revoir!»
C'est bien cela : la peine est de partir. La patrie, la famille — ^les familles plutôt — , celle du sang, celle de l'esprit — tiennent au cœur
partant de liens qui se déchirent ! Une pauvre mère voulut
suivre son fils jusqu'à Marseille, jusqu'au navire ; lorsque les chaînes retirèrent en grinçant leurs ancres, elle s'enfuit, gravit la dernière pierre du rivage et, à genoux sur le rocher, soumise, mais délirante, elle envoyait un suprême adieu à son enfant bien-aimé ! ! !
Oh ! écrivait le P. Roy en semblable circonstance, oh! mon unique maman, que la grâce de Notre-Seigneur a été puissante, puisqu'elle m'a donné le courage de vous quitter!...
Un moment encore, et les derniers reliefs du rivage de la belle
patrie ont disparu... France, adieu! Plusieurs ont dit quels
sentiments ils renfermaient dans ce mot : celui de chères amitiés que l'oubli finirait par recouvrir, des travaux abandonnés, des projets qui ne mûriraient pas ; cette langue de la patrie à laisser pour une langue inconnue qu'on ne parlera jamais qu'avec un
accent étranger ou même étrange France, adieu! si tu
savais quels regrets tu laisses à ceux de tes fils qui ne te reverront plus!... Parfois cependant «dans le grand désert d'eau», comme disent les Arabes, on croit la retrouver. C'est un navire qui passe au large battant pavillon sous les couleurs françaises '. Pendant, quelques heures le regard s'attache à le suivre comme une dernière vision qui s'évanouit ! ..