LA FEHHE DANS LA FAMILLE ET DAMS LA SOCIÉTÉ
Eq ce temps où les queslioDS dites du féminisme sont scrutées et discutées avec tant d'ardeur, il m'a semblé qu'il pourrait être intéressaat de cbercber quelle situation est faite à la femme en Chine, dans une société qui compte trois mille années d'existence et qui comprend trois cents millions d'hommes, une fraction importante de l'humanité : je voudrais donc réunir les observations quej'ai recueillies pendant un séjour de plusieurs années en Extrême-Opieni, et tâcher d'en former un tableau d'ensemble, composé hors de tout esprit de système (1).
Malgré des diversités locales accentuées, toute la civilisation chinoise est en somme pénétrée d'un petit nombre d'idées directrices, dont nulle part on ne sent mieux l'influence qu'à propos de la condition féminine, soit dans la famille, soit en face de la société extérieure à la famille :
(1) Entre un grand nombre d'ouvrages où sont épars des renseigne menis sur ce sujet, je oe citerai que quelques-uns des ptuE récents : The Chinese, Iheir éducation, philosophy and lelters, by W. A. P.Martin; Neiv-VorlL, 1881, iii-12, — Un Mariage impérial chi~ nois, parG. Deïéria; Paris, 1887, in-i8. — BudimenU déparier et de style chinois, piT le P. Léon VVieger, S. J. ; Ho-kien-fou, 1894-1900, petit iii-4 [en cours de publication), etc.
tA FEMME 95
ce sont -ces idées que je voudrais dégager des applications diverses qui en sont Taîtes par les diverses classes de la société, riches, pauvres et esclaves, et dans les divers étals de la femme, jeu&es fiUe&, femmes mariées et veuves, sans négliger, à côté des règles, les dérogations, dont les plus graves se ramènent à l'esprit des règles mêmes.
En Oiine comme ailleurs, la fortune libère du souci journalier de l'existence et permet, ù ceux qui la possèdent, de se conformer à leur idée du « convenable » ; il est donc probable que leur vie représente l'idéal de la race; de plus, spécialemeat en Chine, la fortune trace une ligne de démarcation très nette dans la population, puisqu'il n'existe pas, à vrai dire, d'aristocratie héréditaire, puisque aucune distinction sociale ne sépare une famille qui a produit des hommes d'État, d'une autre qui ne se compose que de commerçants ou de cultivateurs aisés ; entre les uns et les autres, la manière de vivre peut varier en luxe, mais non pas en nature, et le seul fait d'avoir de l'aident à dépenser pose une famille à l'échelon supérieur.
Entrons donc d'abord chez une famille riche. Que l'on vive à la ville ou à la campagne, ce qui est aussi fréquent, la maison a des jardios, des cours; les pavillons d'habitation sont indépendants, mais groupés autour des cours et réunis par des passages dallés; tout cela occupe un assez grand espace anime par le va-et-vient des domestiques; les servantes surtout sont nombreuses, mais il n'en faut pas moins pour toutes les maîtresses qu'il y a à servir.
DKiliîHinvGoOgIc
Voici un pavilioD isolé : il reçoit la lumière par de larges baies allant d'une colonoe à l'autre ; tout le fond de l'une des chambres est tenu par le khang, massif àe maçonaerie haut d'un pied et demi, sous fequel on fait du feu et qui sert de lit. Dans celte chambre, plusieurs femmes sont afTairées; la belle-mère et ses brus, la mère de la patiente, la sage-femme, des servantes s'empressent et bavardent. Les unes relèvent et soutiennent la femme qui v.'ent d'accoucher, la mènent jusqu'au khang, où son lit est prêt; d'autres préparent la pièce de toile bleue et les liens pour emuiaillolcr l'enfanl, que la sage-femme est occupée à baigner; les servantes apportent des couvertures, de la nourriture pour l'accouchée. Mais ce n'est qu'une fille qui vient de naître, et un pareil événement n'est pas loin d'être considéré comme un châtiment du ciel pour une faute commise dans cette vie ou dans une vie antérieure. Dans la religion chinoise, en effet, comme dans le vieux culte domestique de notre race, les enfants sont avant tout destùiés :i offrir au père et aux ancêtres les sacriGces qui entretiendront leur vie d'oulre-lombe ; seul l'homme est capable de célébrer ces rites; celui donc qui n'a pas de lils ne recevra pas de culte funéraire, son esprit et les esprits de ses ancêtres souffriront de la faim et de la soif et entreront au nombre des esprits errants qui tourmentent les hommes. C'est pour cela qu'une fille est rarement la bienvenue, surtout si elle est une première née, ou, plus encore, une nouvelle fille survenant dans une famille privée de fils; le père, qui doit se tenir éloigné de l'appartement pendant le temps de l'accouchement et s'abstenir d'y rentrer durant un mois après, accueillera mal la nouvelle d'une naissance qui n'assure pas la perpétuité de sa race et qui lui fait peu d'honneur auprès de toute sa parenté. Cependant les sen-
Li FEMME 97
Ument» de respect de soi-même et d'afi«cUon naturelle remponent sur le mécontenlement et l'eafant sera éltivéc avec les soins nécessaires; on ne la laissera pas trois jours Kur un las de cbiirous, comme il était de règle dans l'antîquiié. Le troisième jour, la mère se lève ; toutes les femmes parentes ou alliées, toutes les amies viennent la voir et assistent au bain du troisième jour, sc-san, donné à renfaot; à cette occasion, les grand'mères et li^s parentes les plus piHH^Iies Tont des cadeaux à la mère. Un mois après la naissance, a lieu lu cérémonie des relevailles, man-ijue : \ii mère sort de sa chambre, salue le» chefs de la famille, puis elle va dans le salon de réception recevoir les rélicitalîons des parents ei amis, qui apportent des cadeaux pour la petite (ille. Lu mère se rend aussi au temple le plus voisin et ofTi'e de l'encens indifTércmmcnt à la déesse bouddhique Koan-yin, ou ù l'Impératrice céleste qui joue le mânic rAle chez les taoïstes : ce jour de fêle se termine parfois par un banquet. S'il s'était agi de la naissance d'un garçon, la jeune mère eût brûlé de l'encens dans la salie des ancêtres, el non au temple, et l'on n'eût pas manqué d'appeler des lao'chi (les prêtres lao'fstes sont à moitié sorciers) pour exorciser les mauvais esprits, qui pourraient en vouloir à renfant, et des comédiens pour réjouir les hôtes : mais on se contente à moins de frais pour une (ille.
Le nom de l'enfani lest souvent choisi par son aïeule paternelle, d'après le premier objet qu'elle aperçoit après la naissance : une fille sera appelée « Joli nuage », par oiemple ; vers sept ans, chez les lettrés et les gens riches, ce « nom de lait » est remplacé par un « nom d'école » Fenfennant une image flatteuse ou une allusion liiiéraire : ees noms sont employés courammeat dans la maison durant kspremières années de l'enfant; mais, un peu plus tard, Maurice Courant. — En Cliiae. 7
seuls, les père et mère, le» aïeuls, les proEesaesrs peuvent les proncHtcer; toute .autre persanne ne saurait, stras incoa- Tenaoce, jnAme avoir l'air de les coDualtre : poar le public (et le public comprend jusqu'aux frères, aax beauxfrères, aux beaux^parents) urne femme est, par exemple. M"" lii, ou dame Tchang née Lt, ou sœur atnée, sœur cadette, bru, aussi bien quand on s'adresse à elle que quand on parle d'elle; dans le peuple, les noms de bellesœur ou de tante sont usités en parlant à presque toutes les femmes du village. Le mari même n'emploie jamais ni le nom d'école, ni le .nom de lait de sa femme : il dit mon épouse, ou madame; chez les gens du commim, mari et femme s'interpellent souvent à la troisième personne : « Elle T Lui !» car la seconde personne est tenue pour un peu grossière. La persoanalîié d'une fenune est qu^ue chose de tellement intime que, même pour les beaux-parents, mëmepour le mair, elle ne peut s'exprïmer par nn nom propre qui en soit, pour ainsi dire, le symbole: l'emploi du nom personnel serait une inconvenance, détruisant la barrière que la morale élève entre la femme et le monde extérieur; aux yeux de presque tous, la femme est épouse, on bru, ou belle-sœur, et sa personnalité dispareU dans sa fonction familiale ; même après la mort, c'est il tilre d'épouse et -de mère que son âme, renfermée dans la tablette funéraire, entrera parmi les ancêtres. Au contraire, les divers noms de l'homme sont prononcés et écrits avec plus ou moinft de respect, suivant des règles spéciales, mait) sont dans le domaine public. On n'emploie oonramment le nom personnel que des femmes decondition dépendante, servante!, esclaves, «concubines; d'autre part, si les concubines impériales et les Impératrices «nt des appellations qw le«r sont spéciales, ce sont des noms honorifiques octr»jés{>ar décret.
DKiliîHinvGoO^lc
Unienfont est en géaéral Dourrt par sa mère, au besoin par uae noarriee louée, ou par l'une quelconque des femmes de la maison': cbacunc, en elTet, donne le sein indifféremment il son enfant ou à eeuxdes autres; l'aliaitement crée une seconde maternité donnant droit presque aux mêmes respects que la maternité véritable ; mais on n'a jamais recours au lait des animaux, car le Chinois ne veut pas contracter avec une vache ou une chèvre des liens de quasi- parenté. Les petites filles sont toujours vêtues de couleurs claires et de bon augure, jaune, rouge, vert ; sur leur télé rasée, on laisse pousser deux ou trois touffes de cheveux, dont on fait des nattes nouées de soie rouge; comme bijoux, elles portent des sapèques en argent ou d-'antreâ taliunans contre les mauvais esprits ; comme jeus, elles ont le volant qu'elles lancent et reçoivent avec le ped, elles imitent surtoutles occupations des femmes et s'exercent ainsi aux saluLs et prosternements si fréquents dans l'étiquette chinoise. Cette première enfance est très douce, car les parents aiment beaucoup même leurs filles, quand ils ont pris leur parti de ce sexe malencontreux ; jamais on ne frappe, ni on ne contrarie les enfants de cet âge, on n'essaie même pas de leur donner la première éducation que nous tenons pour si importante : l'insouciance chinoise trouve son compte ii cette méthode, et les résultats n'en sont pas trop mauvais, en raison dn caractère souple de la race et de la forte discipline sociale fixée par les rites.
Vers six ou sept ans, la petite fille entre dans une nouvelle vie : elle est étroitement renfermée dans les appartements intérieurs et séparée de ses frères et de ses petits compagnons de jeu, qui se mettent à l'étude et ne doivent plus avoir de rapports avec les filles ; d'ailleurs, elle ne pourrait guère continuer de prendre part à leurs ébats,
puisque c'est à cet âge qu'on commence de lui déformer le pied: au moyen de massages et d'un bandage que l'on serre progressivement, les petits orteils et toute la partie externe du métatarse étant repliés sous le pied, la concavité de la plante s'exagère et le poids du corps repose sur le gros orteil et sur reslrémitê du talon : il faut des années pour Iransfornier !e pied naturel en ce « nénuphar d'or » qui, depuis bien des siècles, caractérise la beauté féminine. Les femmes marchent malgré cette demi-amputation, et les servantes, dont le pied est presque aussi petit que celui de leur maîtresse, travaillent, portent des fardeaux, touiouri de cette allure balancée et saccadée qui, gracieuse aux yeux des indigènes, déplaît fort aux étrangers; et quant aux femmes de condition élevée, si elles se font porter ou soutenir par leurs servantes, c'est autant par paresse que par nécessité. Même les paysannes, destinées aux travaux des champs, veulent avoir le pied mutilé, et les petites filles élevées dans les orphelinats chrétiens réclament qu'on les bande, car elles savent bien qu'avec leur pied naturel elles ne trouveraient pas à se marier. Cette coutume n'est pas également tyrannique dans toutes les régions ; l'exception la plus considérable et la plus connue est celle des femmes mantchoucs ; la race qui a conquis la Chine au xvii" siècle a emprunté toutes les coutumes, le langage même des vaincus, mais les femmes ont gardé leur pied naturel ; bien plus, la femme d'un fonctionnaire chinois ne peut être admise auprès des Impératrices, si elle a un petit pied. Malgré tout, la force de la coutume est telle que, si l'on peut voir un Mantchou épouser une Ohinoiseàpetitspieds, presque jamais un Chinois ne prendra une lemnie dont le pied est normal. Je doute que l'habitude sulfise à expliquer b persistance invétérée de celte
diulilation et je ne pense pas non plus que le goût moiiiré par les hommes pour les pieds dérormés tienne à des motifs de jalousie, comme on l'a dil, puisque les femmes à petits pieds marchent plus qu'il n'est besoin pour aller où elles veulent ; on a dil que, l'atrophie des pieds amenanl des modifications physiologiques spéciales, la demande des pieds déformés serait motivée par une raison de volupté : cela est contesté; en tous cas, il n'y a pas en Chine d'inconvenance plus grande que de parler des pieds d'une femme, et le Chinois chrétien s'accuse fln confessionnal de les avoir regardés.
En même temps que l'on déforme le pird des jeunes filles, on s'occupe de lenr éducation : comme elles passent tout leur temps enfermées dans le gynécée avec la mère, les tantes, les soeurs et cousines, les servantes; comme elles voient chaque jonr les travaux des unes, assistent l'réquemment aux visites que reçoivent les autres; comme elles sont présentes aux sacrifices domestiques ; comme elles accompagnent leur mère aux tombeaux de la famille, elles sont initiées par l'usage à la vie qu'elles devront toujours mener, et apprennent ainsi la tenue d'une maison, et surtout les rites, cette politesse formaliste qui est le squelette de ta vie d'un Chinois; la communauté du gynécée rend inutiles les maîtresses de rites que l'on trouve dans les écoles de filles au Japon. En Chine, l'instruction n'est jamais donnée au dehors et il n'y a pas d'écoles de filles : che2 les gens besoigneui, le père ou la mère enseignent quelques caractères à leur fille, s'ils en ont le temps ou la patience, mais il arrive souvent qu'ils ne s'en soucient pas, aussi l'ignorance féminine est très générale et très profonde ; les chrétiennes de la classe pauvre sont presque toujours plus instruites que les femmes noDchré-
tiennes des mêmes rangs de la sociélé ; 'dans les orphelinat»^ en etiel, on montre aux petites filles un peu de lecture et d'écriture, et les missionnaires conseillent aux parents d'instruire leurs enranls. Dans une maison qui a quelque aisance, il y a toujours pour les fils un ou plusieurs précepteurs, lettrés pauvres, mais souvent très îds- Iruits ; on les traite comme des membres de la famille, et on les charge de l'instmclion des filles, dans les moments oîi ils ne sont pas occupés avec les garçons. L'instruction, chez les hommes comme chez les femmes, est beaucoup plus répandue dans le sud que dans le nord : dans les familles nombreuses et très ramifiées qui sont fréquentes dans les provinces centrales et méridionales, les branches les plu» rapprochées entretiennent à frais communs des écoles pour l ou s leurs enfants; il n'est pas très rare, m'a-t-on affirmé; que des j^nes fdles, jusqu'à dix ou douze ans, aillent'avcc leurs frères dans de pareilles écoles de famille. tJaelqiies femmes du sud acquièrent une instruction solide ev variée : le xvm" siècle a vn l'exemple d'un célèbre lettré, Yuen Mei, qui a donné des leçons de poésie à desdames de grande famille et a entretenu avec elles des relations littéraires; on connaît aussi les noms de quelques auteurs féminins qui ont écrit sur la morale ou sur l'histoire : il est wsez remarquable que dans une littérature qui ne manque pas de recueils épistolaires, pas un ne soit sorti du piaceaud'une femme. Dans le nord, la connaissance du dessin est rare, celle de la musique encore davantage : les fille» ne lisent' que les livres élémentaires, ceux que les garçoBS étudient avant douze ou treize ans; la méthode d'enseignement, la même pour les deux sexes, conusle à ^re apprendre ces textes par cœur; sans expliquer le sens de» caractères ; pins ta[rd seulement, à dix ou doum ans, os
«esse de s'adresser uniquement à la mënioire des enrants, mais c'est souvent vers cet &ge que l'on arrête l'instruction des jeunes filles, qui, par suite, ne comprennent jamais les phrases qu'on a fait entrer dans leur esprit; dans les grandes ramilles manichoues, on joint à ces éludes celle de la langue nationale, qu'on apprend vers huit ans comne une tangue étrangère. Il n'y a pas d'enseignement religieux : car les sacrifices domestiques et les rares visites an temple sont affaire de pure forme, ce sont des coutumes traditionnelles qui ne supposent aucune Toi ni aucune idée morale. En résumé, l'instruction est le privilège des filles riches, et seulement si elles en ont le goût; il y faut ajouter quelques femmes galantes, qui cherchent à plaire par leur adresse à danser et à jouer des instruments, par lear grâce à dessiner et à iîiire des vers : encore ce type de femmes est-il rare ; les courtisanes lettrées sont plutôt remplacées par de jeunes garçons ; quant à la jeune fille qui cultive la poésie et joue du luth, celle que quelques romans chinois ont fait connaître en Europe, je doute qu'elle existe. Ce manque d'instruction, qui est habituel, met la femme dans une situation d'infériorité sensible, surtout dans une société où l'organisation de l'Ëtat a pour principe et pour but l'inslruction; mais le Chinois tient la femme, comme être pensant et personnel, en trop mince estime, pour que l'ignorance féminine le choque : il demande à ses compagnes le plaisir et une postérité, et rien de plus.
Puisque noire jeune fille a ittleînt douze ou quinze ans, puisque son esprit est orné des connaissances nécessaires pour plaire à un mari el que son pied esl réduit aux proportions capables de flatter la sensualité d'un Chinois, il peut être question de soa mariage, acte encore plus inquiétant pour une jeune Chinoise que pour une Européenne : c'est la grande affaire de la vie, dit le proverbe. Il est toujours précédé des fiançailles, qui sont conclues soit par des lettres écrites sur papier rouge (couleuf de joie, comme je l'ai dit) dont les deux ramilles Tout l'échange, soit par de simples paroles données ; dans un cas comme dans l'autre, la lamitle du garçon envoie des p^é^enls ù la jeune fille; la seule remise de ces arrlies, ou le seul échange des lettres suffit à former le contrat et, dès lors, la loi lui donne une sanction, la bastonnade pour le contrevenant; s'il y a eu seulement paroles données, le magistrat ne saurait intervenir, mais les moeurs condamnent toute rupture de fiançailles ei la superstition populaire réserve au coupable des châtiments futurs ; on voit parfois une fianrée, dont le fiancé est mort avant le mariage, se considérer comme veuve, aller vivre chez ceux qui auraient été ses beaux -parents, et rester fidèle à la mémoire du défunt: de tels faits sont rires, mais la voix publique les approuve et la morale officielle leur décerne ses diplômes et ses arcs de triomphe. Les fiançailles ont lieu souvent quelques mois avant le mariage, souvent aussi longtemps à l'avance, quand les intéressés sont en bas âge; il arrive même que deux amis, attendant chacun la naissance d'an
DKiliîHinvGoO^lc
LA FEMME lOj
enrànt, les fiancenl l'ua h l'autre pour le cas où ils seraieni de sexe ditTéreni; de tels contrats il résulte quelqueroitt entre les deux enfanls une iotimité contraire aux coulumes et dont les effets peuvent être fâcheux : ainsi, il est venu à nia connaissance que, pareil contrat existant entre deux familles très bien posées d'une ville de la Chine centrale, le jeune fiancé, vers quatorze ou quinze ans, anticipa sur la cérémonie nnptîale, délit châtié par le code ; mais on aime loiiiours mieux ne pas mêler le magistrat dans des afTaires privées : d autre pan, l'honorabilité des deux familles s'opposait à ce que le mariage eût lieu, la fiancée étant enceinte; le frère aîné de celle-ci [le père était mort), en homme de principes, persuada à sa sœur de s'empoisonner; mais; comme le contrat de fiançailles devait quand même avoir son effet, la famille de la jeune victime, du consentement de l'autre famille, adopta une QUe qui fut donnée en mariage au fiancé. Ce drame domestique montre non seulement la valeur que L'on attache au contrat de fiançailles, mais aussi la minime importance, en pareille matière, de ceux que nous tenons pour les principaux intéressés : l'engagement est pris par les chefs de famille, sans que les parents du jeune homme connaissent la jeune fille (toutefois, chez les MantcUous, elle leur est présentée après les fiançailles), sans que les jeunes gens soient consultés, sans qu'ils se soient jamais vus; la règle défend qu'ils se voient h partir de six ou sept ans et jusqu'au mariage: aussi, chez les chrétiens, qui célèbrent la cérémonie religieuse avant les rites domestiques, tandis que les deux fiancés sont côte à côte devant l'autel, le visage découvert, ils détournent la iêle pour ne pas se voir, et le jeune homme ne parvient pas sans peine à passer, à tintons, l'anneau au doigt de sa future épouse.
Le mariage chinois est avant tout l'introduciiOD d'ane •épODse dans la fninille poar que le Sis soit aidé par elle dans l'exercice des devoirs de la [ùété filiale; c'est aBSsi i'alliance de deux familles; quant à l'union de <ieui êtres ayant chacun une personnalité, on n'y pense guère ; la per- -sonnalité, encore ici, disparait dans la fonction familiale ; l'on arrive ainsi à une conséquence étran^, les mariages poal morlem : deux jeunes gens étant mocis, si les conditions requises sont remplies de sorte qu'on eAt pu les marier de leur Tirant, on exhume la fille et on va l'enterrer ^auprès du garçon, en faisant précéder le cercueU d'un petit drapeau rouge, pour montrer le chemin à son 3me : ainsi, comme disent les Chinois, lia ne reslent paâ seuls au cimetière et, leurs os étant mêlés, ils n'auront pas eu on ■corps humain en vain ; de plus, les deux familles sont appa^ reniées, ce qui est toujours un bi«i. Dans les mariages de TJyants, il arrive parfois que les jeunes filles n'admettent 4)aa que l'on dispose d'elles contre leur gré : on m'en a cité qui, après la cérémonie nuptiale, avaient refusé la cohabitation, menaçant de se poignarder, si l'on prétendait les 'Contraindre; d'autres restent chez leurs parents, ou entrent dans les monastères bouddhiques, dont je parlerai plus loin ; j'ai mâme appris l'existence de la Société des Iris d'or, kittr Janhoei et d'autres associations secrètes dcjeunes filles qui ont fait vœu de se tuer plutôt que de se marier contre leur goât. Toutefois, de pareilles marques d'indépendance sont exceptionnelles.
Presque janrais les négociations préliminaires des fi^mcailles n'ont lieu entre les cheb des deux Ëunilles ; suivant lia nègle antique, on a recours à de» entremetteurs, on plot6t àdeseutvemetteuses.mei'-y'en/en Chine, en effet, jamais «ne affaire ne se conclut directement entre les partie», il y
DKiliîHinvGoO^lc
a toujours au moios un intermédiaire, an moyen duquel on fixe l«s principales conditions avant que les întéreasés se rencontreut ; ce procédé est leni, coûteux, mais il épar^e les fraissHnenis, ce qui est à considérer, avec le caractère vindicatif des Asiatiques; si l'affaire se conclut, l'intermédiaire signe à l'acte comme témoin. La présence des entremetteuses dans les mariages dérive de la même idée : elles mettent les familles en rapport, font conuaiire la situation des unes et des autres, aident à fixer les conditions et les dates, garantissent l'hanarabilitë des parents, le caractère des belles-mères et des brus, les qualités des époux; elles oe signent pas les lettres rouges qui s'échangent entre les parties, mais leur témoignage est toujours invoqué en justice, en cas de difficultés; en pratique, ce sont généralement des femmes besoigneuses, qui connaiBsent toutes les ùmilles de la ville ou du district, savent la fortune, les qualités et les tare» de chacun, sont à l'affût des jeunes gens d'^8 nubile et préparent un mariage pour gagner cinq on six repas el les cadeaux de plus ou moins de valeur que iea deux familles doivent leur oBfrlr, sans s'inquiéter des suites des unions auxquelles elles président. Malgré tous les défauts de ces intermédiaires, il est dilJicile de se passer d'eus, d'abord parce que la coutume réclame leur présence elles tienLpour les interprètes du sort, et aussi parce qu'une faimlle, avec l'absence presque complètede rapports sociaux qui caractérise la Chine, ne connait bien que ses parents, agnats et cognais^ et ses alliés, parmi lesquels il se trouve rarement un jeune homme ou une jeune fille remplissait les conditions voulues^ Entre ces conditions de diverses sortes, quelques-unes sont, en effet, fort strictes. Le mariage est interdit, par les mœurs et par la loi, entre aguats à un degré quelconque, sous peine de la nullité du n
DinliîHinvGoOglc
10* KN CHINE
et de la bnstoDnade, ou même de la mort, suivaDt le degré de purenté; la mfime défense existe pour les proches pa — renls par cognation et par alliance. Il n'y a pas d'âge fixé ; mais il est rai'e qu'on marie une fille beaticotip avant dbitze ans el un garçon avant quinze (1) ; la fortune et la condition sociale sont également laissées à l'examen des familles, qui en tienneut grand compte. Enfin les influences astrologiques sont d'importance majeure et, bien que n'ayant aucun raraclère légal, les conjonctions défavorables empêchent un mariage aussi strictement que la parenté au degré prohibé; tout homme, en effet, est placé, par suite de l'heure de sa naissance, sous une série d'influences qui se résument en huit caractères ; si les huit caractères du garçon sont en conflit avec ceux de la fille, on ne saurait passer outre; s'ils sont d'accord, on peut célébrer les fiançailles : on voit que, dans tous ses détails, cetengagemeni dépend d'au'.res volontés que de celle des principaux intéressés, et est soumis à des considérations étrangères a la personne des jeunes gens.
Ce sont encore les influences astrologiques qui font choisir les paranymphes chargés d'accompagner les deux fiancés; par elles aussi, on fixe les jours el lieures propices pour accomplir les rites, ainsi que les points dé l'horizon fastes et néfastes pour les prostememenls. Les rites des fiançailles et ceux qui les suivent jusqu'au mariage, sacrifices oflérts aux ancêtres par les chefs de famille, échange des lettres de fiançailles, envoi de cadeaux avec les lettres, festins, tout cela peut se faire en deux ou trois mois. La plupart des présents sonL destinés à la
( I ) Hais dou7.e ans, comptés à la cbinoise, peuvent n'en foire pour nous que dix, el quinze ans peuvent correspondre à treize.
fiancée ; cependant on donne à sa ramille quelques livres de viande et de Tartue, du grain et autres victuailles pour l'aider à préparer un banquet : c'est le symbole d'une vente de la fille. 11 n'y a pas d'autre contrat écrit que les lettres de fiançailles. Le trou!>seau étant envoyé chez ic fatnr gendre un ou deux jours d'avance, celui-ci, le jour venu, se rend chez ses beaux-parents et reçoit d'eux la fiancée enveloppée d'un voile rouge ; il la fait mouler dans une chaise rouge, puis, la précédant, va la recevoir à la porte de la maison paternelle ; l'aller et le retour se font en grande pompe, avec l't^scorte des paranymphes, au bruit des pétards qui doivent éloigner les mauvais esprits. Je ne puis, d'ailleurs, noter tous les détails de ces cérémonies déjà maintes fois décrites ; je ferai seulement remarquer que l'on s'efforce d'accumuler tous les présages de bonbeur, dont le sens est le plus souvent tiré d'un jeu de mots : une selle que la fiancée doit franchir, des jujubes et des châtaignes qu'on lui offre, parce que le même mol ngan veut dire une selle et la paix, et que le nom des jujubes et des châtaignes formé la phrase Isao II Iseu : « Ayez bientôt un fils » ; la liste de ces symboles puérils serait longue à dresser. A la maison du mari, les cérémonies essentielles sont l'adoration du ciel et de la terre, et le rite des coupes : les fiancés reçoivent deux gobelets reliés par un fil rouge, les videut à moitié, les éehangent et les achèvent. Sans autre rite religieux, sans intervention officielle (1), le mariage est couclu : désormais la jeune fille a disparu pour faii'e place à la jeune femme ; ses paranymphes vont dans une chambre lui enlever le voile rouge,
(1) Les HaDIchous doiveot Taire ioscrirf leur mariage s registres spéciaui d'élal civil.
l'halJiller, la coiffer en femme mariée, en relevant les ban— deaux-qui lui couvraient le.rroQi, ei.lui épilant les tempes 7 puis elle rentre dans ia salle (c'est jla'pTeini^re fois que son mari 'la voit) et elle salue se» beaux-parents et tontes les femmes de la ramilledesonmari.qui lui donnent chacune un bijou. Alors a lien nne épreuve terrible pour la jeun» mariée ; tous les parents^ lesamis, les voisins s'approchent et viennent la saluer : primitivement, il n'y avait là qa'aoe présentation destinée à établir les relations et à marqner la bonne harmonie de la famille avec.tout le voisinage; mai» l'usage moderne a laissé dégénérer la présentation en uae véritable exposition ; aux invités et aux voisins se joignent les indilférents, les passants, les mendiants parfois, si on ne les écarte pas par une aumône qu'ils réclament impodemment; chacun apprécie la.nouveJle mariée, ila critique touthauten termes auiist piquants et inconvenants qu'il peut ; elle doit rester impassible, sans parler, rire ni pleurer; si elle fait bonne contenance, on la tient pour une femme de téie.; sinon, elle aura bien des railleries et des mauvais tours à subir. Lé lendemain du mariage, on mène la jeune femme saluer tes tablettes des ancêtres et l'esprit du foyer; puis on banquette un ou deux jours, les hommes d'un côté, les femmes d'un autre: et enfin le mari va à son tour saluer les tablette ancestrales de la famille de sa femme.
Le premier effet du mariage, pour la femme, c'est le changement de famille et de culte : du jour ou, dans sa
L\ FEMME Itl
chaise rouge, elle a quitté la maïflon patemetle, elleoe dép^d phis ^ ses ascendMrte, mais de ceux de son inari ; ^te portera le >nofii de ce dernier, sans perdre tontefoit lesien qui passe an secoad rang; elle visitera ses parents an piBs trftîs du quatre fois dans l'année. Le mariage (Ai- Qoù me sépare pas la femme de sa Tamille d'erigine aussi complètement qne faisait le mariage romain, il>ét3blitmgme une relation rilvelle entre le gendre et les beaux-parents : aossi la femme mariée ne porte plus le grand deuil de trois ans au décès de ses parents, mais elle porte le deuil d'un m, et 8oa mari prend le cinquième degré de deuil. Les ancêtres ont été avertis du départ de la jeune fille, mais les rapports religieux ne sont pas rompus, et la femme continue, quand elle se Iroare chez ses parents, d'assister anx sacrifices domestiques, elle vient même volontiers poiir 'Certains annivarsatres de famille ; cependant elle a été présentée par le mari à ses propres ancêtres et ù l'espDÏt de son foyer, elle appartient avant tout h cet autre culte domestique, aai cérémonies duquel elle doit prendre part; ea même temps, an lien religieux s'est formé entre la famille de la femme «t le mari, parla présentation de celui-ci à tous les parenis et aux ancêtres de son épouse : désormais le narif^e lui est interdit avec plusieurs de ses parentes par alliance. La jeune mariée passant en la même paissance paterneHe seus laquelle se trouve son mari, le chef de famille de celui-ci peut ordonner la répudiation de la femme, de même qu'il a décidé le mariage. Auprès de ses beaux-par^ts, la jeune femme prend lu place d'une Hle; toutefois son importance rituelle est plus grande, puisque c'est elle qui doit perpétuer la fomille, et, dans les sacrifices, elle a le pas sur les filles non mariées. Elle doit remplir envers les beaux-parents tous les devoirs de
.Googk
la piété filiale, qui coinporlent le denil de Irois aus à leur décès, le respect et l'obéissance presque absolue pendant leur vie. Là règle de séparation des sexes empêche que la bru s'asseye i> la même table que le beau-père, qu'il lui remette quelque objet de la main à ia main, ou qu'il la frappe; mais, envers la belle-mère, elle est tenue, en cas de besoin, même d'obligations serviles ; chez les gens du commun, l'ou dit (les Chinois ne sont pas prudes) « qu'elle fait la soups au goût de la belle-mère, lui prépare la couverture et lui présente le pot ». La belle-mère a le droit de correction, souvent elle en abuse. Il est d'un usage général, à la ville comme ii la campagne, que tous les fils mariés continuent de vivre sous le toit des parents : chez les gens riches, une maison peut avoir cent kien (1) ou davantage, formant des appartements communs, salon extérieur, salon intérieur, salle des ancêtres, bibliothèque, et des installations séparées, de trois ou de cinq chambres, pour chaque ménage, sans compter les pavill ons secondaires pour les enfants et domestiques, pour les concubines dont je parlerai plus loin, en laissant aussi les chambres de réserve, les cuisines, les écuries ; dans ces phalanstères, il n'est pas rare de trouver, sous les ordres de la bellemère et BOUS sa surveillance constante, trois ou quatre brus, des filles et petites-filles non mariées, à peu près autant de concubines que de femmes mariées, des servantes à raison de deux ou trois par ménage: il y a aussi tes parentes et amies qui sont de passage.
Il n'y a pas de repas en commun , puisque les deux sexes ne peuvent être réunis à une seule tahie, mais la cuisine est commune, chaque ménage mangeant dans son habita-
' (I) ËDire-coIonnemcnls d'environ quatre mètres carrés.
,G(H1^lc
tion privée, la remme assise ù la droite du mari (la gauche de la table el du khang est la place d'honneur) -, toutes ces remmen sortent peu, n'ont presque pas d'occupation ; la plupart, manquant d'instruction, ne s'intéressent qu'à la toilette et aux futilités de chaque jour; la femme du chef de famille et les plus anciennes brus ne sont plus jeunes, ont leurs idées arrêtées et sont persuadées à l'avance que les dernières venues n'ont pas été élevées dans les bons principes. Que l'on se figure, si l'on peut, les abus de pouvoir des plus vieilles, les jalousies des jeunes au sujet de la parure et de la beauté, les susceptibilités pour la préférence montrée par les parents à l'un des fils ou à l'une des brus; qu'on ajoute les exciiaiious des servantes, les bavardages de toutes; qu'on imagine les alliances qui se nouent, les intrigues qui se trament : parfois cela va si loin qu'une jeune femme, en quittant sa Tamitle, ne peut supporter cet enfer et, ne trouvant en elle-même aucune idée morale ou religieuse qui lui serve d'appui, cherche à se donner la mort. Les pilules d'or ne sont pas à la portée de tout le monde, mais l'arsenic, l'opium, une corde, le puits de la maison sont d'accès plus facile.
Ces suites du mariage ne sont pas irès iréquenies; elles ne sont pas rares non plus et font comprendre l'esisience de sociétés telles que les Iris d'or, dont je parlais plus haut ; jamais une jeune fille ne peut être sûre d'échappt^r à une épreuve de ce genre, saul le cas où, fille unique, sans agnats qui puissent être adoptés par ses parents, ceux-ci la marient à un fils-gendre: c'est-à-dire que le gendre abandonne solennellement son nom de famille et son culte familiai, prend le nom de sa femme et vient habiter chez ses beaux-parents, dont il doit hériter. S'il divorcei les biens restent à la femme ; c'est, je crois, l'unique Maurice Courant. — F,q Chine. 8
hypothèse où la fille esl appelée à rhéritai^e paternel (1) . De la part dti mari, la femme peut souvent compter sar un' traitement convenable ; les joueurs, les débauchés, les hommes qui battent leur femme, ne sont pas plus nombreux en' Chine qn'en Europe ; et l'Estrâme^rient connaitausH les'fbmmes dé télé qui ont le premier rôle dans leur ménage : on prétendait, il y a quelques années, qu'un très grand fonctionnaire chinois parlait beaucoup moins haut dans sa maison qu'au dehors. Les principes établissent, d'ailleurs, une certaine égalité entre les deux époux: «Sois plein de respect pour ta femme, dit le père à son fils, en i'enToyant chercher sa fiancée, car elle doit arec toi avoir soin dé mes ancêtres», et Confucias exprimait déjà la même idée dans l'un de ses entretiens. Le mariage rituel n'adiuet qu'une épouse ; si le mari est mandarin, elle a des titres équivalents, sa chaise est de même couleur, ^on catafalque a les mêmes ornements et le même nombre de porteurs ; toutefois, la veuve doit porter le deuil trois ans et le deuil du venf est d'un an seulement. Mais les privilèges du mari sont, d'autre part, très considérables: s'il frappe sa fbmme, le magistrat n'intervient que sur la plainte de celle-ci; s'il la tue volontairement, il est passible de la strangulation ; mais si elle se donne la mort pour éehapper à ses mauvais traitements, il n'est pas châtié ; en revanche, la femme reçoit quarante coups de rotin pour des injures dites à son mari, et est punie de la mort lente, lorsqu'elle l'a lue avec intention. En cas d'adultère, le mari qui tue la femme et le complice pris en flagrant délit bénéficie d'une excuse légale; s'il ne la tue ni ne la renvoie, il est passible de la baston-
(1| Toutefois OD m'a afSnué qu'au Hou-Dao les bieas itateraels sont partage égatemeol entre tous les enfanU, garçons et tilles.
i,.i-.<i-,Goo^lc
fJi FEMME 11»
nade, mais le mandaria, moins paissaat que le chef de iïimille, oe peut le contraiDdre à lâ répudier; l'époux oReneé l>eDt, s'il le préfère, vendre sa femme, à tout autre qu'au complice; bien enteadu, l'homme n'est jamais principal coupaMe^dans l'adultère et jouitde la plus complète liberté pour ses amours ; en pratique, l'adultère est assez rare, à cause de la sévérité des lois, de la communauté de la vie familiale et de ta curiosité des voisins. Qutre l'adultère, il existe sept cas où lu répudiation est autorisée depuis la plus haute antiquité : le premier, la stérilité, s'explique {facilement, puisque le but même du mariage est de perpétuer la Tamille ; tes autres, impiété filiale, inconduite, jalousie, etc., permettent de chasser une femme, dont le mauvais caractère ou les vices jettent le trouble dans la famille ; ils mettent une arme terrible dans les mains de la belle-mère : aussi la loi moderne prévoit quelques circonstances où la femme non adultère ne peut être répudiée pour aucun motif, par exempte lorsqu'elle a porté le deuil de trois ans pour les parents dfi son mari, ou lorsque ses propres parents sont morts. Le divorce par consentement mutuel est toujours possible; mais la femme ne peut divorcer contre la volonté du mari et, si elle quitte le domicile conju^l, elle est passible du bâton ; elle peut même être vendue. La répudiation sans motifs graves est vue de mauvais œil par les moralistes d'aujourd'hui : les honnêtes gens la déconseillent, refusent même d'en écrire l'acte pour le compte d'autrui, cet acte est considéré comme de mauvais augure et on le rédige en plein champ, de peur de porter malheur à la maison où on l'écrirait : c'est, d'ailleurs, un acte purement privé, maisles parties ne se çontententpas dele sigiier, elles y impriment leur main ti'empée dans l'encre, car une telle empreinte passe pour inimitable et donne au document ua
caractère d'auihenlicité absolue. L'acle est remisa la femme, qui retourne chez ses parents : le trousseau reçu de son père et qui, suivant la fortune et la générosité de celui-ci, comprend des vêlements, meubles, parures, parfois de l'argent et m^me des immeubles, est naturellement rendu, mais dans l'élat où il se trouve au moment du divorce : le mari, qui, pendant la dun^e du mariage, en a la libre dispositioB, ne doit aucun compte des sommes dépensées ni des biens vendus ; Je note immédiatement que, lors de la mort de la femme mariée, le trousseau passe à ses enfants ou revient à sa maison paiemelle, suivant les conventions. Malgré l'éiroite sujétion où se trouve la femme, si elle renconire une belle-mère d'humeur douce, un mari qui la traite passablement, sa vie, pour différente qu'elle soit de celle d'une Européenne, peut offrir quelque agrément : la claustration du gynécée n'est pas telle qu'il n'y ail les visites des parentes et amies, parfois même d'un parent ou d'un étranger dûment présenté et qu'on va recevoir en compagnie du mari, dans le salon extérieur ; il y a les cérémonies du culte domestique et le pèlerinage aux tombeaux, qui reviennenl il époques fixes ; de temps en temps un mariage, un enterrement chez des parents : toutes ces circonslances sont accompagnées de festins rituels ; si l'on demeure à la ville, on passe la caolcule dans une villa de famille ou dans un temple qu'on loue à lu campagne ; parfois, bien rarement, on va faire des emplettes dans une boutique, ou l'on se rend à quelque temple pour une foire; dans ces soriies comme à l'intérieur du gynécée, la femme a le visage découvert. Lors des fêtes, les gens riches font venir la comédie chez eux et les femmes y assistent d'un appartement séparé. La vie tout unie de chaque jour avec de nombreuses servantes et beaucoup de bavardages ; les
soÎHS de la toilette; lacoiOure avec des fleurs, le fard, les bijoux, les Técements fails des plus riches soieries, mais peu sujets aux variations de la mode et de même coupe pour tous les âges ; tout cela n'est pas fait pour déplaire a la majorité des femmes ; et pour celles gui sont instruites, il se trouve toujours facilemciil des occupations. Cette existence du gynécée est large, souvent somptueuse, susceptible d'être intelligente ; ce qui y manque, à notre point de vue, c'est la liberté; mais, dan« cette race, la personnalité est pfu marquée et l'éducaiion ne fait rien pour la développer chez la femme : je dirai plus, loule la vie chinoise est orientée vers la famille, et non vers la personne ; une Chinoise pourra donc se trouver heureuse, là où étoufferait une Européenne occupée de développer son moi.
Ce qui, d'ailleurs, garantit à la femme, sinon le bonheur, du moins une situation respectée et prépondérante, c'est d'avoir des flls : le maria-^e étant institué en vue de la postérité, si la femme trompe les espérances qu'on a fondées sur elle, on admet que sa slérililé est un châtiment céleste et on lui en veut de prendre la place qu'une autre tiendrait mieux ; le jour, au contraire, où elle a des enfants, des Gis surtout, elle y trouve d'abord cette jouissance d'affection, ces occupations pénibles et chéries que les mères apprécient en Asie comme en Europe ; mais de plus elle prend au foyer une place oii ni beauté, ni intelligence, ni patience n'auraient pu l'asseoir : elle se trouve rapprochée desancélres.à qui elie adonné l'héritier qu'ils réclamaient, et appelée à devenir elle-mémo ancêtre un jour ; une personnalité religieuse commence de se développer en elle. Plus elle aura de fils, plus elle sera en faveur auprès des beaux-parents et du mari ; d'ailleurs, si la famille est déjà noQibreuse et s'il surrie-it une grossesse, gênante pour
DinliîHinvGoOglc
accompagner ea Toyage le mari ^i est mandarin, par ex«i]iple, le père qui, en pratique, a droil de vie et de mort sur ses enfhnls vivants, trouve bien plus naturel d'exercer ce droit sur l'enfant à naître, et il f^U provoquer l'avortement : l'on voit partout des affiches recommandant des médicaments à cet usage. Mais habituellement, nne nombreuse postéiité est tenue pour une marque de la protection céleste, et la mère qui lui a donné le jour est d'autant plus honorée. A mesure qu'elle avance en ûge, ellecrott en importance, ses fils s'établissent autour d'elle avec se» brus et elle règne à son tour, comme régnait sa belle-mère, au jonr de son entrée dans la maison conjugale. Et lorsqtie enlin, épouse et mère, après avoir dignemeut rempli se» devoirs pendant une vie plus ou moins longue, elle est arrivée à son dernier jour, elle repose dans un tombeau placé à la droite de celui de son mari, comme aussi l'o» met ix droite dans lachûsse la tablette oii réside son esprit: elle veille de là sur ses descendants et atteint après la mort à une personnalité religieuse analogue à celle de l'homme.
Le type de la femme qui travaille est moins caractérisé que celui de la femme riche, et la distance est vraiment grande entre celle qui se borne à tenir sa maison en compagnie de ses filles et de ses brus, et celle qui peine pour gagner quelques sapèques et nourrir l'enfant qu'elle traîne avec elle ; cejjendant, à y^regarder de près, ii n'y a là qu'une différence du plus au moins : l'une et l'autre sont séparées de la dasse aisée par le vêtement, par r«ducaUon, bien
,G(H1^lc
plus, par la tenue ei par la Fègle de conduite ; car la|)auvreté De permet guère de vivre dans la demi-clauKlration Féclamée par les moeurj. Toutefois la morale limite étroitemeDt las fortoes de travail accessibles à la.femnie ei. règle sévèrement les raports de celle-ci avec les divar^es oemmunautës extra-familiales qui forment la société.
Dès la naîasonee, une fille pauvre est exposée à plus de dangers que n'en connaît Jamais ta fille d'une fâmiite riche : je laissede cAlé les maladies, communes aux deux sexes et Cavorisées par le manque de soins sous un climat très rude, et j'arrive immédiatement à l'infanticide, qui fait surtout des filles ses victimes : une fille a trop peu d'importance aux jeux des Chinois pour que de pauvres gens, qui «aveat rarement, le matin, s'ils mangeront le soir, hësitenl beaucoup à se débarrasser d'une bouche inulil&; ea outre, le sort d'une fille pauvre esi souvent tellement .misérable que, si les parents y réfléchissaient, leurs derniers scrupules seraient levés ; et enfin, la puissance patenielle est si absolue, malgré les empiétements du code, que l'infanticide en estune conséquence naturelle. Il va de soi que, par les temps de disette et dans les régions pauvres, ce crime se montre plus fréquemment : c'est alors surtout qu'on a marie les petites filles aux esprits des rivières », à moins qu'on ne se contente de les abandonner ou de les porter aux orphelinats.
Cette pratique est très répandue, n'est.pas tenue pour déshonorante, ainsi que le prouve la répétition même, depuis trois siècles, des proclamations qui l'interdisent. Toutefois admettre que l'infanlicide est de règle serrait resssmbler à ces Chinois qui sont persuadés que les religieuses arrachent les yeux et le cœur des enfants pour en hite des médicaments ou des objectifs photographiques ;
DKiliîHinvGoO^lc
loJD de l'encourager, les religions populaires, les autoriLés s'y opposenl. Si les orpheliaaU étrangers font un grand bien, en nourrissant, élevant, mariant nn nombre consiflérable de filles, si quelques Missions, au lieu d'avoir des orphelinats, placent ù leurs Trais les enfants dans des familles chrétiennes, ce qui est sans doute préférable, les foncUonnaires et les particuliers, depuis deux cents ans, se préoccupent aussi de cette question : dans presque toutes les régions, il existe des institutions charitables, officielles ou privées, qui recueillenl les enfants ou donnent des secours aus parents pour aider à les élever ; le dernier système semblera meilleur à ceux qui connaissent le désordre de tout établissement public chinois et la saleté des femmes du peuple que l'on prend comme nourrices, pour les charger souvent de cinq ou six enfaots d'âges divers. Mais la plupart de ces orphelinats indigènes sont en décadence, et leurs fonds profitent avant tout aux subalternes qui y sont attachés.
Quand les petites filles ont atteint sept ou huit ans, souvent plus t6t, les institutions indigènes s'en défont, soit en les cédant comme servantes à des familles qui présentent des garanties, soit en les vendant comme brus à des gens du commun : il arrive souvent, en effet, qu'une famille pauvre, non pas misérable, achète aux orphelinats indigènes ou aui parents mêmes une petite fille qu'on élève avec les enfants de la maison et que l'on destine à devenir l'épouse du &ls ; ce mode de mariage permet de réduire, autant que l'on veut, les frais et les cérémonies: l'orpheline devient une petite servante, s'habitueauxsoinsdu ménage et fait connaissance avec sa future famille. Sa position varie avec le caractère de la maîtresse, parfois elle est traitée en enfant de la maison, plus souvent elle est battue.
peu nourrie, mal vêtue ; les suicides ne sont pas i^res parmi ces petites servantes-brus. Les filles qui restent chez leurs parents souvent ne sont pas mieux traitées ; en tous cas, elles travaillent, lavent les ustensiles, ramassent le tumier pour le champ ou les épis à la moisson, dès qu'elles peuvent se tenir sur leurs jambes ; un peu plus tard, elles se mettent à fder, à coudre, elles prennent soin des Trcres el sœurs plnï Jeunes, et c'est d'ordinaire à cela que se boroe leur éducuiion ; car, si les croyances bouddhistes et taoïstes ont plus de prise sur le peuple que sur les gens instruits, elles y restent à l'état de superstitions et ne forment pas un corps de doctrines que l'on enseigne.
Le mariage est difficile pour les filles pauvres ; il faut acheter un petit trousseau, célébrer quelques cérémonies, tout cela coûte : aussi plus la famille est pauvre, plus te mariage est tardif; il est cependant bien peu de filles qui ne finissent par se marier, et s'il y en a qui restent célibataires, c'est presque toujours qu'elles ont quelque infirmité : le jour où elles ne peuvent travailler, elles n'ont d'antre ressource que la meadicité, car les asiles publics s'ouvrent de préférence aux veuves. Après le mariage, la vie d'une femme de cette classe n'est pas plus enviable qu'auparavant: une bslle-raère pauvre est toujours plus âpre et plus violente qu'une auire, toute la famdle vit entassée dans deux ou trois chambres, c'est le contact, ce sont les querelles de chaque heure ; les coups ne manquent pas, et tout le voisinage est fréquemment troublé des batailles et des injures auxquelles les femmes chinoises excellent.
La venue des enfants rend la misère plus grande et ne fait qu'empirer la situation; souvent les paysans, même ayant du bien, n'habillent pas leurs brus, qui sont réduites à
nendier ou voler pour ellfs et lears enranls, tandis que la piété filiale 'ferme la bouche du mari; parfois, au contraire, la bru sait prendre le dessus et, profitant de la vieillesse de la belle-mère, la fait périr de ragfe et de manque de soins . U arrive aussi que, trop paresseux pour travailler, le mari Tende sa femme, coDsenlanle ou cédant aux menaces, pour être servante ou concubine : bien qu'interdit par la loi, ce dernier contrat n'est pas rare ; un mari loue même sa femm e pour un temps fixé; j'ai eu connaissance d'une transaction de ce genre, où un nouveau marié cédait pour trois ans tous ses droits sur sa femme à un homme privé de postérité , qui devait garder les enfants à naître de la femme louée.
Dans ces familles pauvres, si une femme jeune devient veuve, ou si son mari reste deux ou trois ans absent, les beaux-frères se débarrassent d'elle , en la remariant de gré ou de force ; souvent, c'est la veuve elle-même qui, ne pouvant subsister avec ses enfants par son seul travail, cherche un nouveau mari ; il s'en trouve facilement, car le mariage avec une veuve est économique, puisqu'il se fait sans cérémonie ni cadeaux ; il n'est guère qu'une union de fait. Lorsque de petits cultivateurs perdent leur fils unique, ils remarient eu\-mémes leur bru, l'époux vient s'installer chez eux et prend leur nom, car il faut lia homme Jeune pour labourer le champ. Les seconds mariages ont toujours été bidmés des moralistes, réprouvés par la loi, mais la misère ne tient compte ni de lu morale ni du code .
Quant aux veuves sans ressources, elles ont l'asile public : depuis fort longtemps, il existe des asiles de vieillards, entretenus par l'État dans chaque district; les femmes y ontun quartier séparé, elles sont nourries de miilet ou de riz très clair, ne sortent jamais, sont soignées par le méde-
cio officiel du district et reçoivent à leur mort uo ceraiieil payé par le sous-prëfet; mais le nombre des places est Umiié ; et, d'autre piirt, les asiles privés et les assooiaiions de secours à domicile soat non molus insuffisanls. Enfin, lorsqn'Qne de ces pauvres femmes, veuve, mariée ou filie, termine sa vie de misère, on l'ealerre aussi convenablement qae l'on peut, car les Chinois ont le respect de la mort : le tombeau est un miace monticule de terre; ceux qui n'ont même pas un champ qui leur appartienne, abandonntmt le cercueil dans la campagne, où il reste tant que la ploie et les inondations ne l'ont pas fait dispardtre; il n'y a pas de tablette funéraire, pas de religion domestique; parlois les survivants vont brûler un peu d'encens h la bonzerie, et c'est tout : les pauvres gens, en Chioe, souffrent de la faim dans le tombeau, comme ils en ont souffert sur terre ; heureusement, la croyance à la transmigration est très répandue et corrige ce que les idées purement chinoises ont de trop amer.
Je n'ai pas chargé le tableau de ces misères physiques et Btorales : il n'est que juste d'ajouter qu'entre la richesse «t cette pauvreté extrême il y a une multitude de degrés; les familles montent et descendent ces échelons suivant leur ctumce et leur savoir-faire : c'est surtout dans la population urbaine que ces changements de fortune sont profonds et fréquents, tandis que, parmi les cultivateurs, i! y en a un bon nombre qui sont propriétaires de leur champ depuis des générations. Avec la silualion de fortune, la condition de la femme s'élève ou s'abaisse : tes femmes d'ouvriers et de cultivateurs aisés tiennent plus de place dans leur ménage qu'une femme riche dans le sien, le travail diminue la distance des sexes, il n'y a pas de concubine qui désunisse les épouK . On rencontre h chaque pas ces femmes du peuple.
,G(H1^lc
car la clauslraiîon du gynécée n'est possible que dans une vie d'oisiveié; elles vont el viennent, proprement vétuus de toile bleue, avec uu anneau dargent au doigt, ,des boucles d'oreilles, signes d'une certaine recherclie; elles bavardent avec les voisines et ne sont pas embarrassées pour parler h un voisin ou le saluer au passage : ces rapports entre les deux sexes sont toujours marqués par beaucoup de retenue et de courtoisie, plus ù coup sûr que dans nos grandes villes. Dans loule la classe ouvrière, pauvre ou aisée, lu première occupation des femmes est la tenue du ménage; tous les vêtements, jusqu'aux chaussures, sont faits par elles; elles filent le coton, tissent la toile, fabriquent des souliers pour les vendre au dehors : une fileuse des environs de Tbien-tsin peut gagner cinquante sapèques par jour, alors qu'elle en dépense trente-cinq (i) pour sa nourriture. Dans les fermes, la femme élève les vers à soie, moud le grain, au besoin tire la charrue côte à côte avec ràne; dans les provinces centrales, ce sont les femmes qui cueillent les pousses de tbé pour l'entrepreneur de la récolte; dans les régions à porcelaine, au tiiang-si, par exemple, beaucoup de pièces ordinaires sont modelées et décorées par des ouvrières. Les sages-femmes sont d'une classe un peu plus relevée; elles sont libres dans leur profession et forment des élèves à leur gré; un accouchement leur rapporte rarement plus de trois ou quatre taëls (S) avec quelques cadeaux; elles sont aussi, malgré leur ignorance, les seuls médecins que la coutume autorise pour les femmes. Je rappelle, à propos des professions féminines, qu'il n'y a nulle part de maîtresses d'école. Les travaux
(1) Environ Ofr. 075 et fr. OôEô.
{2] De I2Û16 francs.
DinliîHinvGoOglc
qni conviennent à la femme chinoise, sont Ich soins du ménage et les ouvrages qu'elle peut emporter à la maison, on Taire isolément dans les champs : ces occupations plaisent aux moralistes, parce qu'elles laissent subsister la séparaiîoD des sexes; mais jamais on ne voit une Temme tenir une boutique ni même y remplacer momentanément son mari absent, car elle ne peut avoir de rapports avec le publie : le mari, avec ses commis et apprentis, s'occupe du commerce, tondis que la femme se tient dans sa cLambre ou dans sa cuisine. De même, les ateliers de broderie qui existent à Péking sont dirigés par des liommes et composés d'ouvriers : il n'existe d'ateliers ni de couturières ni de cordonnières, et tous les vêlements féminins se fonl à la maison. Aussi les filatures de Chang-hai, les ateliers de triage de soies de Thien-tsin sont un grand scandale pour les moralistes. Les batelières de Canton appartiennent aux derniers rangs de'Ia population ; et quant aux femmes des capitaines de jonques de riz, qui accompagnent leur marï depuis la Chine centrale Jusqu'à Thien-tsin, elles ont à bord une vie aussi retirée que celle de la fermière dans ses champs.
Puisque la femme ne peut ni faire le commerce, ni travailler dans nn atelier, à plus forte raison est-elle incapable d* entrer dans ces corporations qui réunissent tous les patrons d'un même métier. La commune rurale la connaît seulement pour lui faire payer sa part des tances locales que les propriétaires s'imposent, mais elle ne la laisse pas entrer à la bonzerie pour assister à l'assemblée et prendre part aux délibérations. Du principe de la séparation des sexes, résultent, à l'égard de l'administration, certains privilèges : les employés de l'octroi de Péking ne fouillent pas les femmes, et les distillateurs d'eau-de-vie de sorgho en pro-
,G(H1^lc
fitent pour Riire entrer et vendre leur marcbandise sans payer tes droiu ; les nourrices des orpitelinais sont placées sous la> surveillance non des directeurs, mais des remnws de ceux-ci, investies pour la circonstance d'un mandat officiel. Les constatations sur les cadavres de femmes ou sur les blessées sont faites par des femmes, qui sont attachées au tribunal et reçoivent, avec des appointements assez minces, des gratitications importantes des parties intéressées aux procès; le code ne permet d'emprisonner les femmes que pour les crimes les plue grares : elles sont alors remises it la gaide d'une geôlière hors de la prison commune; pour un délit moins important, la coupable doitëtre conficeà la surveillaucedesonmari ou du di^ de famille tenu pour responsable ; celles qui sont condamnées il la bastonnade, la re(;oivent sar une robe simple, et non directement sur la peau ; le rachat de la peine est admis pour elles d'une façon beaucoup plus générale qne pour les hommes, la marque et quelques autres châtvments ne leur sont pas appliqués. Les règles morales de la Chine produisent ici des etfels semblables à ceux qui viennent en Occident de l'indulgence pour le sexe faible. En dehors de «es cas et de quelques autres peu nombreux, la société ignore la femme : si bien qu'en Chine, on peut parla pensée la supprimer, sans qu'il y ait une place vide ai dans la commune, ni dans la corporation, ni dans les écoles, ni dans l'administration.
Hors de la famille, les seules communautés (fui font une place À la femme sont d'ongine étrangère : le bouddhisme, qui, privé aujourd'hui de toute vie morale, n'a plus d'une religion que lesformes du cuite, a, comme par le passé, ses religieuses, avec des aspirantes données ou vendues par Iburs parents ; quelquefois, des jeunes filles pour échapper
r. .HiT.GoOgIc
LA FEMME tZJ
an muriage, des veaves lassées de la liimille de leur mari, se retirent dans lès monastères, assez nombreux dans les provinces dn centKetdusud; la tète rasée, vêtues db couleurs sombres, ces femmes mendient, lisent les prières, travaillent ; fort peu sont instruites : toutes ont mauvaise réputation pour la chasteté, et il ne semble pas.que ce renom soit immérilé, puisque les hommes se réunissent dans certains monastères pour y fumer et y boire ; mais ce mépris tient aussi à la répulsion instinctive que le Chinois a pour toute femme qui sort desrègles admises par la morale confucianiste. Le taoïsme, qui a lant emprunté au bouddhisme et qui n'est pas plus vivant que lui, a aussi des religieuses, mais elles sont eu petit nombre . Quant au christianisme, en Chine comme ailleurs, il s'est efforcé de réhabiliter la femme : sans citer des exemples historiques comme celui de Candide Hiu au xvii° siècle, il est de fuit qu'aujourd'hui, outre les Chinoises admises dans les communautés européennes, il y en a d'autres qui forment des ordres indigènes ; toutes se consacrent également à l'éducaUoo des enfanta et ans soins des malades ; malgré les services qu'elles rendent, leur position hors de la famille est tellement contraire à l'esprit national que les letlrés et, à leur suite, les ignorants, les insultent et, dans les momenls de troubles, les mahraitent ou les mettent à mort. En dehors des communautés, on trouve souvent des veuves ou des iillcs chréiieones de familles aisées, qui s'adonnent bénévolementà l'éducation des enfants pauvres, au soulagement des malades, exercent une mfluence bienfaisante sur ceux qui les approchent et sont consultées pour toutes les affaires de la chrétienté : on m'en a cité quelques-unes dans plusieurs villages du Tcht-li ; une de ces filles de mérile, morte il y a six ans, a été regrettée par bien des pauvres
.Googk
de Thien-tsïD. La femme a donc pris, dans les coannunautés chrétienDes, un rôle conforme à l'esprit de la religion, mais tom différent de celui que lui assignent lesn pays.
La femme, comme riiomme,mais bien plus fréquemment, est une chose dans le commerce ; celui qui exerce la puissance paiemelle a le droit de vendre ceus qui sont sous son pouvoir; nons avons vu qu'en pratique et malgré la loi le mari vend sa femme ; toute personne est libre de se vendre elle-même, sauf opposition du ctiefde famille.
Le droit de vendre entraîne naturellement le droit de louer, de mettre en gage, de vendre à réméré ; pour tous ces contrats, un acte est dressé, est remis à l'aclieleur et lui sert de titre. Dans beaucoup de régions, il y a des villes qui sont connues comme marches d'esclaves ; Pi-tsie au Koei-icheou, Thang-chan près de Thien-tsin en sont des exemples : à Tbang-chan, les parents qui veulent vendreleur fille, la parent de leur mieux, l'exposent dans une rue fréquentée, et père, mère, aïeuls, frères aines se relaient pour faire l'article aux passants ; le prix moyen est de deux ou trois liao (1) par année d'âge; h Péktng, une tille de douze ans vaut de trente à cinquante laèls, une de dix-huit ans, pour peu qu'elle soit bien tournée, se paie de deux cent cinquante à trois cents (2) ; dans beaucoup de localités, les ventes se traitent discrètement, par l'intermédiaire d'entre-
friocs à 1.200 francs.
DKiliîHinvGoOgIc
metteurs ; à Canton, des commerçants exportent des femmes et les font passer en douane sous de fausses déclarations. Parfois les autorités essaient d'enrayer ce commerce, mais jamais d'une façon ni énergique ni erfîcace : d'ailleurs jusqu'au xtii° siècle, l'État faisait vendre à son profit la femme et les enfants du fonctionnaire qui mourait en laissant un déficit dans sa caisse. Les esclaves sont donc nombreuses, il n'est pas rare d'en trouver vingl ou vingt-cinq dans une maison riche; théoriquemenl, elles sont la chose du mailre qui peut les employer comme il l'entend, pour son plaisir ou pour son intérêt, en faire des servantes, des concubines, les louer pour tel usage qu'il lui plaît; il ne peut les tuer cependant ; mais si elles meurent des suites de châtiments exagérés, il n'est pas puni. La pratique est plus humaine : les esclaves des deux sexes ne sont pas habituellement maltraités. De même que les servantes à gages, les femmes esclaves sont logées, nourries, chauffées; elles reçoivent des cadeaux trois fois par an ; si les servantes sont payées environ trois ou quatre francs par mois, les esclaves sont vêtues et blanchies. Le maître ne peut dépouiller l'esclave de ce qu'elle a reçu en gratification et, au moyen de son pécule, elle se rachète, s'il y consent; il n'a le droit d'exiger dans ce cas que le remboursement du prix d'achat porté sur le titre ; les affranchissements sans compensation ne sont pas rares. Quand des esclaves ont été longtemps dans une famille, elles acquièrent sur la maîtresse beaucoup d'influence et vivent avec elle dans une intimité respectueuse dont l'équivalent n'existe plus guère en France entre maîtres et serviteurs ; il est inouï que l'on chasse une vieille esclave pour ne pas la nourrir : ces adoucissements, apportés par la pratique à la condition servile, vienneutdece qu'en Chine maîtres et esclaves sont de même Maurice Courant. — Ed Chioe. 9
race, parlent la même langue ; le lieo entre le miiUre et les esclaves est tout personnel, ceux-ci ne forment pas une ciiste. Comme le père marie sa tille sans aon consentement, le maître ne consulte pas son esclave pour la mjirier ù un domestique ou à un esclave mâle : mais d'aucune façon, il ne peut séparer les époux ; par le mariage, la femme esclave est soumise à des règles nouvelles ; elle dépend, avant tout, de son mari el elle acquiert vis-à-vis du maître une personnalité inviolable ; elle ne peut même être privée de ses enfants que du consentement du père. Les esclaves n'ont pas de tablette après leur mort, n'ont donc qu'une capacité religieuse restreinte, mais le maître leur donne un cercueil et les enterre à ses frais dans le voisinage du cimetière familial.
Bien dilTéreat est le sort des lîUes qui touibent dans les mains d'entrepreneurs de prosUtuUon ; la loi ne permet de vendre qui que ce soit à ces industriels, mais il y a des voleurs d'enfants, des parents afTamés, même, aftirme-l-on, certains établissements hospitaliers, qui transgressent la lot. Le ma!lre ou la maîtresse de ces malheureuses a sur elles droit de suite, droit de châtiment, sans que le magistrat intervienne jamais: leurs gains appartiennent au maître, qui les nourrit, les loge, les habille; souvent il leur extorque par la violence le pécule qu'elles essaient d'épargner. Quelques-unes des femmes galantes sont libres, et versent à l'entrepreneur qui les hébergeune somme prélevée sur leurs recettes. Il existe aussi des troupes de comédiennes ; elles donnent des représentations sur des scènes spéciales (i) presque toujours très mal famées ; ces femmes sont esclaves du directeur de la troupe. Unecomé-
(1) Hommes vi t&mmen lie peuvent paralli'u sur k même scène.
LA pEMMË 131
dieone ou une prosUiuée ne peut sortir de sa condilioa que si quelque admirateur l'achète pour en faire une concubine, ou en payant eUemême sa liberté à l'entrepreneur, lorsque celui-ci ne lui a pas prisa mesure loutrargenl qu'elle recevait : l'ambition d'un grand nombre de ces femmes, c'est de pouvoir à leur tour ouvrir une maison de débauche ; mais bien peu atteignent ce but, et la plupart, vieillies, chassées par leur maître, tombent dans la misère la plus sordide et meurent dans lu rue. Les femmes galantes ne se distinguent des autres femmes par aucune marque visible dans le costume ; elles ont eu public une tenue irréprochable (i); la tare qui leur vient de leur métier n'est pas iadélébile et, si l'une d'elles est prise comme concubine, ce qui n'est pas rare, non seulement elle est capable de faire bonne figure dans une famille honnête et de se soumettre aux règles du gynécée, mais elle se trouve complètement réhabilitée et prend effectivement le rang que lui donne son titre d'épouse en second.
C'est parmi les esclaves aussi qu'il convient de ranger les concubines, dont j'ai déjà parlé plusieurs fois ; elles sont, en eifet. achetées, peuvent être vendues, soit par le maître, soit, à son défaut, par son épouse ou ses héritiers ; des fils, toutefois, ne sauraient sans impiété vendre la concubine de leur père. L'état de concubine n'est d'ailleurs souvent qu'une situation de fait . Parfois, c'est l'épouse qui donne une concubine à son mari, soit parce qu'ellemême est privée d'enfants, soit, si elle reste ù la maison tandis que le mari doit voyager, afin d'alléger pour lui
(1) Il est toutefois il'usiiK^ k Pi'king que ces Ceinmcs se reoileni, iU3gDiG<|ueineDt parées, a une foire qui a lieu au Hoo-cben miao au début de la première lune et y Taïsent publiiiueinent choix de leur
amant de l'anDée,
DinliîHinvGoOglc
l'ennui de la rouie et de le détourner des aventures. Quand une concubine entre dans la maison, elle doit passer à genoux entre les jambes d'an pantalon de l'épouse et recevoir de celle-ci quelques coups de fouet en signe de soumission : mais cette coutume, qui résume bien la situation des deux femmes, n'est pas générale ; j'ai eu connaissance, au contraire, d'un cas où des parents donnant à leur (ils une concubine, avant la conclusion du mariage rituel et du consentement de la famille de la fiancée, l'union secondaire fut accompagnée de cadeaux et de festins comme un véritable mariage (les cérémonies essentielles furent naturellement supprimées) ; on voulait par là témoigner des égards à la famille très honorable de la concubine. Habituellement, ce n'est que lu misère qui engage un père a vendre sa fille comme femme secondaire, à la soumettre à l'autorité d'une épouse principale et à la priver d'une postérité: car les enfants de la concubine sont réputés issus de la principale épouse, qu'ils appellent marna ou grande marna, tandis qu'ils donnent à leur propre mère le nom de tante ; les fils ont part à l'héritage paternel, ils ont accès aux fonctions publiques; ce n'est que pour les titres nobiliaires que les fils de l'épouse rituelle ont le pas sur les autres. La loi et la coutume admettent doue pleinement les concubines, qui sont souvent nécessaires dans la famille chinoise pour la perpétuité des sacrifices : toutefois il arrive fréquemment qu'un homme riche, à qui sa femme a donné des enfants, a cinq ou six concubines, alors que la durée du culte domestique est pleinement assurée. Les concubines ont une place inférieure dans le culte de famille ; quand elles ont donné des enfants à leur maître, elles ne sont habituellement pas vendues par lui, et elles ne peuvent l'être par ses héritiers ; elles sont enterrées dans l'en-
ceinte du cimetière domestique et leurs fils leur offrent les sacrifices funéraires, mais seulement après les avoir offerts à l'épouse prîacipale. Bien que, par leur origine, les concubines appartiennent àla classe des esclaves, le Tait qu'elles Tournissent des héritiers aux ancêtres leur donne une partie de la capacité familiale et religieuse qui leur manquait. Dans la famille impériale plus que dans toute autre, les héritiers mules sont nécessaires, puisqu'ils doivent perpétuer le culle des ancêtres impériaux : aussi l'Empereur esl entouré de concubines, dont une partie au moins ne sont pas achetées comme esclaves. Mais leur sort n'est ni plus relevé ni plus indépendant. Le luxe et l'amour du plaisir ont parfois augmenté hors de raison le nombre des femmes du Palais ; il est des époques, surtout dans l'antiquité, où l'on en a vu plusieurs centaines ; la semi-claustration du gynécée chinois ne semble pas suffisante pour elles: on les renferme dans un véritable harem, ou leurs père et mère peuvent seuls venir les voir; elles ne sortent que pour accompagner l'Empereur, et seulement dans des voitures ou des chaises fermées ; le service de cette partie du Palais est fait par des servantes mantchoues, louées par l'Intendance de la Cour, et par des eunuques chinois, au nombre de plus de deux mille, remplissant tous les offices serviles, depuis celui de jardinier ou de balayeur jusqu'à ceux de cubiculaire et de premier eunuque. Les concubines impériales sont l'objet d'un choix officiel, qui s'est Tait récemment dans les circonstances suivantes : l'Empereur régnant et son prédécesseur étant montés fort jeunes sur lé trône, quand ils furent d'âge à être mariés, les hauts fonctionnaires mantchons présentèrent à I "Impératrice douairière la liste des jeunes filles mantchoues de tout l'Empire, qui, n'étant pas de la maison impériale, pouvaient,
par leur âge, par leur situation de famille, prétendre à entrer aa harCm : après élimination d'une partie des candi' dates, l'Impératrice lit venir les autres à l'éking, les vit plusieurs fois, les interrogea et eu choisit enfin un certain nombre, pour five gardées au Palais et instruites dans les rires et dans la langue manichoue; quelques mois plus lard, un décret annonça qu'une Impératrice et deux Princessesépouses avaient été désignées: ce décret et quelques détails des cérémonies nuptiales montrent qu'à la différence de ses sujets, l'Empereur a trois épouses rituelles; l'Impératrice a la première place; mais, malgré ses honneurs et son titre, choisie comme les concubines, elle n'est que la première d'entre elles ; l'éclat de son rang se perd dans le rayonnement de son époux et, si rinférlorité de la femme à l'égard du mari est plus grande chez les riches que chez les pauvres, l'inégalité est plus marquée encore dans le ménage impérial. Quant aux jeunes filles qui n'ont obtenu aucun des trois litres mis au concours, la plupart restent au Palais comme simples concubines. Souvent le harem s'enrichit de femmes de toute provenance, sui\-ant le caprice du maître ; les noms de toutes les concubines sont Inscrits sur des fiches de jade confiées à un eunuque ; lorsque lEmpereur retourne une fiche, le soir venu, l'eunuque de service va chercher celle qui est l'objet du caprice impérial et l'apporte, vêtue seulement d'un grand manteau rouge, dans la chambre du souverain ; le cubiculaire tient registre des femmes entrées chez l'Empereur, pour faire preuve en cas de grossesse. Logées chacune séparément, vêtues, nourries, les concubines ont leur sort assuré, puisqu'elles ne quittent le Palais que dans leur cercueil : si quelquesunes, jouissant de la faveur impériale, ont, avec les salisfuclions des sens, les triomphes de la vanité et le plaisir de
l'influence, un grand nombre, inconnues du a distinguées, puis négligées, mènent une triste vie, VDine et eloitrée, dans les jalousies et les mesquines intrigues, en butte aux avanies des ennuigues, ignorantes de tout ce qui existe hors des murs de la ville impériale, sans compensation intellectuelle, sans espoir d'être honorées par leurs descendants, puisqu'elles ne seront jamais mères, avec la crainte d'être quelque jour assommées à coups de bfiton par les eunuques, si quelque imputation vraie on fausse a irrité l'Empereur : triste condition, désespérée, et plus dégradée que celle des esclaves domestiques.
Comme le Palais montre, dans la situation des concubines impériales, le dernier degré de l'abaissement de la femme, de même il présente, dans les honneurs rendus à l'Impératrice douairière, la conséquence extrême du principe que j'ai noté plusieurs fois, du relèvement de la femme par la maternité. Impératrice ou sujette, la mère est pour ainsi dire un être neuf, appelé à une existence religieuse, parce qu'elle adonné un héritier aux ancêtres: du jour on l'Impératrice a mis au monde un fils, on lui décerne des noms honorifiques à chaque circousiance solennelle, les fonds atlribués à sa cassette augmentent avec le nombre de ses noms -. pour peu qu'elle soit intelligente, l'influence lui vient vile. A une concubine impériale, la naissance d'un fils assure un rang privilégié, un nom honorifique de son vivant, une tablette après sa mort et un culte domestique ; si la fortune la favorise, elle peut recevoir le titre d'impé-
rairice : c'est ainsi que l'Impépatrice douairière actuelle, d'abord simple concubiae, est montée au rau^ suprême.
Mais ce respect accordé à la maternité n'apparaît pas en plein, tant que vil le chef de la famille : Empereur ou particulier, il est tout au foyer domestiq*je et la mère est d'abord son épouse, c'est-à-dire plutôt une inférieure qu'une égale; lors du veuvage, la femme, la mère passe au premier plan et, de plus, une part des sentiments de piété dus au père se réllécbit sur celle qui a été sa compagne. Dans la classe aisée, les seconds mariages sont très rares, même pour les jeunes femmes, à la diO'érence de ce qui se passe chez les pauvres ; Ils jettent un déshonneur sur la famille de la femme, sur celle du défunt et sur le nouveau mari ; la loi les désapprouve tacitement, elle laisse la veuve sous la dépendance des agnats de son époux ; si elle se marie sans leur consentement, elle est tenue pour adultère et punie comme telle ; si, au contraire, ils veulent lui faire contracter un nouveau mariage, elle est libre de refuser ; les enfants de la veuve remariée sont déliés de leurs obli* gâtions de respect et restent, avec les biens du père, dans la famille paternelle. Quant à celle qui conserve sa foi au défunt, elle tient en tout sa place : elle est en possession des biens, hérite, admmistre, hypothèque, vend comme il l'aurait fait ; elle a autorité sur toute la maison, esclaves, serviteurs, concubines et enfants du mort ; elle élève ceuxci, les marie, les chStie, les vend, les exclut de la famille avec le même pouvoir que le père ; bien plus, si le fils est en bas âge, c'est la veuve qui, par exception et représentant son fils, a le rôle principal dans le sacrifice ofTert au père et aux ancêtres ; si le mort n'a pas laissé de fils, c'est elle qui a pouvoir de lui choisir un héritier parmi les agnats. Ûuaud les fils ont grandi, elle leur remet la gestion des
DKiliîHinvGoOgIc
biens, mais elle conserve toujours sa position prééminente el reste vraiment le chef de lu famille ; riiisioiie antique is fait connaître plusieurs beaux caractères de veuves, qui ont su maintenir leur famille el faire de leurs fils de grands hommes; même dans notre temps, l'un des personnages les plus connus de la Chine conlemporuine attribue, dit-on, ses hautes qualités à l'édiicution qu'il a reçue de sa mère. Je ne parle pas de ces diplOmes et de ces arcs de triomphe souvent cités, que le Ministère des Itites décei-ne aux veuves et qui sont la consécration officielle, payée suivant un tarif, du renom d'une austérité plus ou moins afl'ectée ; je rappelle seulement que quelques femmes se tuent après la mort de leur mari, parfois avec solennité, devant un public convoqué ; cela se fait surtout au Foukien : les magistrats assistaient autrefois à ces cérémonies. Parmi les motifs qui engagent une veuve au suicide, il faut peut-être compter le regret du défunt, mais surtoutlacrain te d'être dépouillée, maltraitée, vendue même par les beauxfrères, au mépris de la loi : car il faut bien dire que la pratique s'écarte plus d'une fois des principes moraux que je viens d'indiquer; une veuve est presque incapable de résister à des beaux-frères rapaces et malveillants et parfois elle n'a de choix qu'entre la maison de prostitution, le suicide et la bonzerie ; il arrive aussi que, trop faible pour imposer une règle à des fils dissipateurs, elle soit réduite à la misère ou se voie forcée de confier ses bijoux, ses meubles à des amis, même ù des amis européens, comme j'en ai vu un exemple. Ce sont là des exceptions fréquentes aux principes constitutifs de la famille.
Pour la veuve d'un Empereur, il n'est naturellement question ni de second mariage, ni de bonzerie : le suicide se présente parfois ; c'est ainsi (du moins le bruit en a
138 t^ CBDIB
coani) que la jeime veuve do dernier Empereur s'est donné la mort, peo de jonrs après le di'-cès de son mari. Habilnellemenl, l'Impcnilriire conliODe de vin-e au Palais <-t jonit en pais dn veuTagc, qai, ponr elle, pins encore que pour la femoie ordinaire, est le couronnement delà carrière : en effet, mère de l'Empereur, de ce souverain dont la situation morale dans toute l'Asie orientale ne peut être comparée qu'à eelle qu'eurent jadis les empereurs romains, qui est chef de l'Ërat, chef de la religion, grand pirire et liêrilier du Ciel, qui, après sa mort, sera adoré à l'égal da i'iel même ; « mère de l'Empire », suivant la locution chinoise, elle est tnùlée comme une dîviniié sur la terre ; son fita, dépouillant son pouvoir, se prosterne devant elle et reçoit ses ordres; chaque lois qne l'on écrit son nom, c'est avec les mêmes marques de respect qne l'on emploie pour le nom do Ciel. Des palais somptueux, une cour agenouillée où figure le maître des hommes, un service magnifique, une pension fastueuse, voilà ce qui lui est dû : quelques Impératrices douairières ont su avoir davantage, je veux dire, le pouvoir réel, la direction occulte ou avouée de l'Ëtat. La feGime remarquable qui occupe aujourd'hui le irûne de Chine, aussi distinguée par stis connaissances liltérairesen manlchou et en chinois que parla maîtrise de son pinceau, régente deux fois <• derrière le rideau » qui cachait son visage aux conseillers par obéissance au principe de la séparation des sexes, a elfectivement dirigé l'Ëtat pendant près d'un demi-siècle; et, quoi que l'on puisse dire de faveurs mal placées ou vendues, de désordres plus graves même, imputations qui ne sont pas prouvées ; bien que l'on puisse objecter qu'elle a plus laissé agir qu'agi i?lle-mêmc, c'est pendant su régence ou sous son influence prééminente que l'Empire, presque renversé par les
.Googk
rébellions et la gaene, étrangère, a été pacifié, a reconquis le Turkestan, s'est étendu à l'est et à l'ouest par l'école et par l'agriculture, s'est ouvert, avec une extrême prudence, à quelques inventions européennes, a été consolidé, au point de faire illusion sur les causes profondes de sa faiblesse. Celte période ne peut certes {-Xre rangée parmi les âges florissants de la Chine, mais jamais le gouvernement chinois n'a eu devant lui de pareilles difficultés et, à coup sûr, l'époque de l'Impératrice Tsheu-lii sera comptée pour aussi remarquable que a'importe laquelle dans les siècles passés. Je ne veus pas rappeler les exemples brillanls de gouvernement féminin que nous a laissés l'antiquité : ils m'entraîneraient trop loin et ne feraient que confirmer encore que le comble d'honneurs et de pouvoir accessible 3 une créature, c'est une femme seule qui peut y atteindre.
Et maintenant, après avoir suivi la femme de lanaissance à la mort et l'avoir vue dans la richesse et dans la pauvreté, dans l'esclavage comme dans le veuvage, il me reste à réunir les principaux traits de sa condition. Avant tout, elle est un être inférieur à l'homme : la métaphysique chinoise pose la subordination du principe féminin dans l'univers; la morale prescrit à la fille et à l'épouse une soumission absolue envers le père comme envers le mari et établit la séparation des sexes, moins pour sauvegarder la pureté féminine que pour défendre l'homme d'une influence dégradante ; les coutumes, conformes h la morale, enlèvent à la femme toute initiative, toute volonté ; le cuite des ancêtres, ce qui tient le plus au coeur du Chinois, ne lui donne qu'une place accessoire et lui accorde à peine une personnalité. Seule la maternité la relève, la rapproche des ancêtres auxquels elle a donné un héritier, et en fait
un être nouveau, doué d'une existence religieuse qui se développe complètement le jour où le chef de famille vient ù disparaître : le veuvage est donc, eu principe, pour la personnalité féminine, l'heure du plus complet épanouissement possible. Mais, ici encore, il faut noter que ce que l'on respecte, ce n'est pas la personne, c'est la fonction familiale accomplie, le devoir de perpétuer le culte rempli à la satisfaction des aucéires : la gloire de la mère n'est donc que lo reflet de la gloire de ceux-ci, c'est à eux que tout se ramène, et cette constatation ne sera pas pour surprendre, si l'on songe qu'en Chine la molécule sociale est non pas l'individu qui passe, mais la famille qui dure.
DinliîHinvGoOglc
Le théâtre existe en Chine depuis plusieurs siècles : quelle vogue a-t-il? quelle opinion règne sur son compte? quels sont les grands traits de l'art dramatique? Voilà ce que je voudrais faire voir, afin de déterminer la place du théâtre dans la civilisation chinoise.
On ne trouve dt théâtres permanents que dans les grandes villes, à Canton, à Chang-hai, par exemple, et aussi dans les villes de second ordre renonimces comme centres déplaisirs élégants, telles que Soo-tcheou, Hang-tcheou. A Péking il existe un assez grand nombre de salles, seize si j'en crois un petit guide des provinciaux dans la capitale, pour une population qui ne doit pas atteindre un demi-million; la plupart sontgroupées hors de Tshien-men : c'est le nom que l'on donne à l'une des trois portes établissant la communication entre la ville tartare ei la ville chinoise. Le Palais impérial, qui occupe tout le centre de la ville tartare et la
.Googk
coupe en deux du nord au sud, s'avance jusqu'auprès de Tshiea-men; presque toute la circulaiion del'est à l'ouest de la ville se fait entre cette porte et le Palais ; on rencODlre là une foule de charrettes ù mules, d'énormes brouettes aux roues grinçantes, desûniers courant derrière leur âne; de temps en temps passe unechaise verte escortée de cavaliers en costume olÏÏciel ; au milieu des véhicules, se fauBient les mendiants déguenillés, couverts de plaies et de crasse, les piétons ordinaires qui vont à leurs affaires, les marchands ambulants annonçant leur marchandise chacun par un cri différent. De cette foule pressée, bariolée, plus criarde et plus remuante que celle de Paris, une bonne partie s'engouffre sous la haute voûte deTshien-menet se répand dans la ville chinoise par les deux ouvertures latérales de la demi-lune; et, de l'autre côté de la porte, c'est le même bruit, le même mouvement, avec plus de lumière, parce qu'on n'a plus la vue arrêtée par l'énorme masse de maçonnerie. A partir de là, les routes s'irradient, l'une large, droit au sud, les autres resserrées, tortueuses vers l'est et vers l'ouest. Dans le voisinage de la porte est le quartier le plus commerçant de la capitale : c'est là que s'entassent les thés, les soieries, les porcelaines et les bronzes dans des magasins profonds et obscurs; c'est là aussi que l'on trouve les grands restaurants, les maisons publiques, les théâtres. On ne compte pas moins de neuf salles à proximité les unes des autres. Pavillon de la Vertu étendue, Jardin de la Triple félicité, Jardin de la Félicité et de la Joie, toutes avec des noms également sonores.
Quelques autres théâtres sont situés dans les faubourgs qui s'allongent hors des portes les plus fréquentées, le long des routes de l'est allant à Thien-tsin, du nord allant en Mongolie, du sud-ouest allant dans la Chine centrale; deux
DinliîHinvGoOglc
LE THÉMRE 143
tlicàtres seulement sont dans la ville tartare, I'ud près de la bonzerie de Long-fou où se tient, deux fois par mois, une foire renommée; l'autre, près du Quadruple portique oriental, long seu phai-leou, dans le quartier où se fait le commerce des grains et du bétail. Toutes les salles se trouvent dans des rues très fréquentées et dans le voisinage de restaurants, hôtellericH, maisons mal famées, tnpots,etc. La population spéciale de ces. quartiers, les allants et venants très nombreux ont mauvaise réputation près de la police et passent pour turbulents et difficiles à mener : aussi les autorités de la capitale ne se soucient pas délaisser s'accroUre le nombre des théfltres et înterdisuiit l'ouverture de nouvelles salles; celtes qui existent datent, m'a-t-on allirmé, du XVII'' siècle.
Extérieurement, les théâtres ne se distinguent par aucune particularité de construction, par aucune ornementation iutéressanle : des murs faits de briques grises ou recouverts d'un enduit de couleur passée, une porte en bois tout ordinaire, pas d'enseignes dorées et sculptées, comme en ont tant de magasins ; à la porte, on lit quelques atHclies manuscrites donnant les titres des pièces qui seront jouées ; des afSches pareilles sont collées dans les endroits fréquentés de la ville.
A l'heure de la représentation, on voit dans la salle et autour du ihéâire un public d'habitués : les uns sont des lettrés, amateurs assidus connaissant le répertoire et cherchant principalement un plaisir littéraire, souvent ils sont peu fortunés et, négligeant leurs études, malheureux aux examens, mal notés de leurs supérieurs, ils restent, quand ils \ atteignent, dans les postes subalternes ; les autres sont des mandarins riches et déjà de grade élevé, et aussi des fils de famille qui veulent s'amuser et fréquentent
Coo^^lc
les acteurs pour learesprit, par désœuvrement ou par mode. Ce monde des théâtres, acteurs, lettrés, amateurs riches, se meut sur un terraiu neutre, en dehors des liens de la famille, étranger aux rapports officiels entre mandarins et aux relations d'affaires entre commerçants : la place de chacun n'est pas fixée par les rites, les gestes et les paroles ne sont pas réglés à l'avance; il y a moins de ftrrmalisme que partout ailleurs, mais uod moins de bon goût et souvent plus d'élégance. Cette société, autant que toutes les autres fermée aux étrangers, est sans doute ce que la Chine possède de plus semblable à ce que nous appelons le « monde »; on n'y entre que par goût personnel, pour le plaisir de se divertir avec des gens d'esprit ; encore faut-il y être admis par les initiés. On y fait bonne chère, on y joue, on s'y amuse à la mourre ou au\ bouts-rimés, inévitables accompagnements de tous les banquets. Acteurs et amateurs rivalisent de prodigalité, de luxe dans les vêtements : c'est là que se décident ces légères variations dans le costume et dans la coifTure, qui répondent à ce qu'est la mode en Europe. La prostitution féminine reste discrète, car la femme est toujours tenue à l'écart ; mais la prostitution masculine s'étale au grand jour : il n'est guère de partie de ihéiltre où l'amphitryon ne réunisse ses amis d'abord au restaurant et ne convie quelques jeunes gardons de bonne raine, richement habillés, sachant causer et « rendre le vin plus agréable » ; ils plaisantent et rient avec les convives, les accompagnent au théâtre et restent avec eux jusqu'à ce que, la fête finie, chacun rentre chez soi. Naturellement, aux simples lettrés et aux acteurs on ne demande que leur bonne humeur, et ce sont les riches qui paient la note; bien des fils de famille se ruinent de cette façon. Les habitués sont assez peu nombreux dans une salle pé-
DKiliîHinvGoO^lc
kinoise, et le gros du public est formé d'ouvriers, de clercs des yatnens, de boutiquiers qui prenuent un jour de vacance. Us louent aux secondes pour six tiao (1) une table carrée, autourde laquelle on peut tenir trois ou quatre : la salle étant rectangulaire, ces labiés sont alignées avec des sièges sur l'un des pelits côtés du rectangle, à l'opposé de la scèae. Les spectateurs plus pauvres se casent pour un tiao (2) par place sur les bancs du parterre, qui sont en contre-bas de la scène et des secondes; Quant aux premiètea, ce sont des loges, placées à droite et à gauche sur les deux grands ciblés de la salle, au même niveau que la scène et les secondes, et séparées les unes des antres par des balustrades à hauteur d'appui : elles se paient de six à huit piastres (3) et peuvent contenir quatre, cinq ou six spectateurs assis autour d'une table carrée. Ces « sièges de m&ndarins » sont peu recherchés à. cause de leur prix et parce qu'on y voit moins bien qu'aux secondes. On prend habituellement les billets par l'intermédiaire d'un des restaurants qui environnent te théâtre; mais comme des contremarques sont délivrées aux spectateurs qui sortent, il s'en fait un trafic à la porte, si bien que les pauvres gens trouvent le moyen d'assister à bon marché à une partie de la représentation. Ce public de gens du peuple est naïf, bon enfant, et n'offre jamais l'aspect solennel et guindé de beaucoup de publics européens : il s'installe là pour longtemps, puisque la représentation commence vers midi et
(1) Six liao de Pékiag foiil environ 1 fr. 30. Les prix ne varient guère dans les diverses salles d'une même ville ; mais Us diffèrent snliant les localités : une table des secondes vaut à Chant;-hal six à hait fois plus qu'à Féting. Pour l'équivalence eo moanaie européeDDe, Il ne faut pas oublier que le change est très variable.
(ï) Environ fr. 30.
(3) La piastre vaut 3 francs.
Maurice Courant. — En Chine, lO
dure tant qu'il fait jour; on cause entre amis, on funie, on croque des graines d'aracliide et autres friaudises, tandis qu'un servant du théâtre passe à travers les rangs et verse libéralement un thc très ordinaire; les garçons des restauranis voisins viennent servipleurs clients; la représentation si^ poursuit au milieu de ce bourdonnement de voix, sans que personne y trouve h redire ; des plaisanteries s'échangent entre la scène et la salle, surtout quand on joue de ces farces qui fontles délices du gros public péjiinois; ceux des acteurs qui ne sont pas censés être en scène ne se gCneat pas pour rire avec les spectateurs les plus proches et avec l'orchestre.
Les représentations sont données chaque jour en l^^le générale; mais, comme on leur attribue un caractère de bon augure et de réjouissance, on les suspend chaque fois qu'il se présente une circonstance néfaste, deuil public, anniversaires funéraires de la famille impériale, jeûnes de l'Empereur avant tes sacrifices : il en résulte que les théâtres font relUche cinq ou six fois par mois. En pareil (;as, les représentations privées sont interdites aussi bien que les autres. Les gens riches, en ellet, vont rarement au Uicfitre, soit qu'ils ne désirent pas se montrer en un lieu que condamnent les moralistes austères, soit afin d'éviter le contact du bas peuple; mais, chaque année, pour le jour de l'an et pour la huitième lune, ou lorsqu'il se présente quelque fête domestique, anniversaire de naissance du chef de famille, relevailles après la naissance d'un fils.