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Lps événemenls qui se sont passés àPékiug, à ruulomne de 1 898, n'ont pas laissé de surprendre l'Europe, L'Empereur privé du pouvoir qui lui avait été solennellement remis à l'issue de sa minorité en 1889, toute l'auiorité revenant à l'ancienne régente, la séquestration du souverain dans l'un de ses palais, les bruits sinistres qui couraient, et non sans moljf plausible, au sujet de sa santé, de sqn existence même, tout cela était connu par voie télégraphique en un bref espace de temps et était de nature £i frapper l'esprit public, plus accoutumé à voir la face des choses changer en Chine par le fait des étrangers ou de la population que par l'action du prince et de son eulourage. Mais il n'y avait là que le nœud dune action engagée depuis quelque temps et dont les premières péripéties nous, étaient mal connues. Le public d'Extrême-Orient fut moins étonné que nous en septembre ; mais c'est qu'il était préparé à l'éveniualité du coup d'Etat par les mesures que le gouvernement avait prises depuis le mois de juin. Jusqu'alors, en effet, et l'on peut dire depuis que des diplomates étrangers résident en
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Oliine, |e l'alais était resté un sanctuaire fermé dont la vie interne n'éveillait aii dehors que des échos assourdis ; en de rares occasions, telles que les chang'ements de règne, la fuite de l'empereur Hicn-fong devant l'armée francoangolaise, la crise sanglante qui a marqué la prise de l'autorité par les deu^ régentes aidées du prince de Kong eo 1861 , la personnalité des hâtes augustes de la Ville Rouge s'était révélée par des actes publics ; mais, à l'ordinaire, on n'avait ù leur sujet que les rapports, peu dignes de foi, obtenus d'eunuques subalternes ou d'autres Inrortpateurs aussi peu recommandables ; et quant aux grands conseillers et aux ministres mêmes, à part de rarc^s exceptions, leurs idées politiques, s'ils en avaient, n'étaient pas connues, leur aclivité ne dépassait pas les intrigues de coteries, ne se haussait pas jusqu'à concevoir un programme, lutter pour un parti. Un tel gouvernement se bornait à surveiller et sanctionner, approuvant ou rejetant les mesures proposées par quelques hauts fonctionnaires; si on laisse de côté la vie administrative régulière et machinale, toute l'action officielle était exercée par les yamensdes Affaires Étrangères et de l'Amirauté, et plus encore par les vice-rois ; mais, de cette action mf^me, une bonne part était duc à la pression des circonstances, à l'impulsion des étrangers.
Tout d'un coup, tout cela changea : du mois de juin au milieu de septembre, on vit paraître une série de décrets. de rapports munis du rescrit impérial, qui marquaient des vues d'ensemble, des préoccupations vraiment politiques, voire réformatrices. Le Trône ne se contentait plus des vieilles formules, jusque-là seul témoignage de son intértU pour le peuple ; désireux d'entrer en contact avec les diverses classes, il montrait qu'il en connaissait le mode d'existence et les besoins ; il prétendait régler l'un, satis-
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faire aux autres ; les idées nouvelles de progrès inspiraient les documents publiés dans la Gazette officielle et étaient souvent exprimées en des termes élevés, en un style plein et mesuré, tranchant sur le vide habituel de la rhétorique oHicielle chinoise. Au Palais impérial, une volonté se manifestait, celle de l'Empereur, elle était éveillée et soutenue par l'esprit hardi d'un petit mandarin originaire du Koaiigtong, Khang Yeou-oei, familiarisé avec les idées japonaises et européennes, élève et ami, dit-on, des méthodistes anglais, auteur d'une Vie de Pierre le Grand, d'une histoire des réformes au Japon, doué d'une grande force d'assimilation et d'imagination ainsi que d'un véritable talent littéraire ; un censeur ayant recommande Kbang au souverain, en un seul entretien celui-ci avait été conquis :i son programme, et il en avait, sans tarder, entamé l'exécution ; le petit nombre des adhérents aux idées de réforme devenait ainsi le noyau d'un parti autorisé, encouragé, excité par l'Empereur même, taudis que les innombrables partisans du slata quo se trouvaient sans chef et sans organisation, n'ayant jamais eu à lutter.
Il vaut la peine de s'arrêter ici un instant, de chercher, dans les décrets rendus sous cette influence nouvelle, les idées du parti progressiste, et surtout d'indiquer à quelles traditions, à quels intérêts il s'attaquait. Parmi les réformes, la réorganisation de l'armée à l'européenne, la protection accordée à l'agriculture; à l'industrie, au commerce ne pouvaient en principe soulever de graves objections : les troupes des vice-rois sont depuis bien des années dressées par des instructeurs européens, armées de fusils modernes, et, d'autre part, l'un des premiers devoirs du souverain chinois a toujours consisté à être c le père et la mère » de son peuple, à assurer sa subsistance. Mais, si les objur-
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gâtions ei les mesures précises contre les lenteurs et les sqaeezes des mandarins et de leurs clercs n'étaient pas pour déplaire aux administrés, sans doute les bureaux du commerce fondés à Han-kheou et à Chang-hai, les écoles agricoles et industrielles destinées à perfectionner la préparation du thé et de la soie, h introduire les méthodes d'ouire-mer (décrets des 4 juillet, il septembre) devaient sembler aux laboureurs, artisans et marchands une intervention de l'État dans uu domaine extralégal. Mais aussi les vues des réformateurs s'étendaient jusqu'à l'organisaiion d'une sorte de conscription ou de service obligatoire it la place des engagements volontaires, seuls usités, sous diver ses formes, depuis onze cents ans, et ce n'est que l'avis d'un grand mandarin, Tchang Yin-hoan, d'ailleurs favorable aux réformes, qui fil provisoirement rejetercette transformation (rcscrit du 5 septembre). Quelques mois plus tôt, on avait parlé de licencier les troupes chinoises dites des régiments verts, /ou (///i^, dernier reste de l'anciepue armée des Ming; l'armée mantchoue était menacée à son tour par l'extensiondes corps à l'européenne, les privilèges des Mantchous, compatriotes et loyaux serviteurs de la dynastie, étaient attaqués. Les Mantchous, en eBet, avec un certain nombre de Mongols et de Chinois soumis à la première heure de la conquête, sont seuls admis à servir dans les huit bannières et les quelques corps d'élite qui forment la véritable arnxic impériale ; de grandes facilités leur sont accordées pouieutrer dans l'administration et passer les examens ; des terres ont été données à chaque famille au xvn" siècle, lors de la conquête ; en compensation, tous les Mantchous sont tenus de résider près des garnisons provinciales de leurs bannières, à Péking ou dans un rayon de quatre lieues autour de cette ville. Par suite de l'accroisse-
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ment normul des familles, les terres, concédées il y a deux cents ans, sout devenues însuFGsadles ; tous les Mâtitchous ne pouvant trouver place dans l'armée ou dans radministraUon, malgré la partialitë de la Cour et dés hauts dignitaires, Un grand nombre sont réduits à se dissimuler pour faire de l'industrie otl du CDiUtnerre, pour entrer nu service des Européens à la capitiile et même en provlnci-. Un décret du 13 septembre supprima l'oliligation de la résidence et autorisa tout Mantchou ù adopter la ptof^ssioD qui lui plairait : c'était reconnaitre un état de fait et lever une interdiction onéreuse au petit peuple ; mais c'ëlait aussi assimiler les Maniclious aux Chinois, rendre précaire le recrutement des bannières, c'était tniuer indirectement les pi'ivilèges de la noblesse mantchoue, setile quatlQée poar toutes les charges de la Cour, pour le conllhaudement des troupes tartares, pour une multitude de sinécures lucratives, et détenant, dans l'administration ordinaire, un nombre de places hors de proportion avec son importance numérique, avec son intelligence ou son activité. Précédemment (décret du 15 juin), il avait été question d'envoyer quelques jeunes princes voyager à l'étranger et les hauts dignitaires maotchous, conservateurs par Intérêt bien entendu, avaient frémi à l'idée de la contamination d'Idées iiccideniales qui ne manquerait pas d'eu résulter.
Toutefois, ce n'était pas pour le présent, c'était pour un avenirplusou moins éloigné queles conservateurs pouvaient concevoir des craintes, et de telles inquiétudes, pas plus que celles que doit leur inspirer la pression chaque jour plus forte de l'étranger, ne suffisaient à leur Mre saisir l'ensemble de la situation et concerter une résistaiice commune. Je passe sous silence, parmi les réformes projetées, l'adoption du principe des prévisions budgétaires
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au lieu du syslèmc des dépenses faites en panie d'après des lois vieilles de dix ans, vingt ans ou un siècle, en partie 1 jour le jour sur décret prescpirant à chaque fois une afTeclaiion spéciale; ainsi qu'un plan de récompenses et de brevels à décerner aux auteurs et inventeurs, < qui sont actuetlement comme cernés par les ancieuDes coutumes et ne peuvent produire au jour leurs découvertes». Il y avait là, pour les intérêts des mandarins, pour les procédés héréditaires des artisans, pour les habitudes de toutes les corporations un danger sérieux, mais non pas immédiat. Jusqu'à ce point, l'œuvre des réformes n'attaquait rien d'essentiel dans la société chinoise et les intéressés pouvaient compter que, les principes s'émoussant vite à la pratique, il leur serait facile de retrouver d'un côté ce qu'ils auraient perdu de l'autre. Aussi bien, la prétendue immobilité de la Chine n'est pas ce que l'Europe imagine et sa fidélité aux principes se réduit souvent à un prétexte. Les télégraphes, ardemment combattus au nom des croyances religieuses, portent aujourd'hui dans toutes les provinces, autant que les ordres du gouvernement, les messages des particuliers et des commerçants ; la petite ligne de chemin de fer, ouverte d'abord de Clian-hai-itoan à Tiiien-tsin et prolongée en 1891' jusqu'à Péking, est utilisée par les Chinois de toute classe, officiels et marchands pour leurs all'aires, désœuvrés pour leurs plaisirs. C'est que le Chinois sait à merveille se plier aux circonstances, les tirer à son avantage, et que toujours il fait nettement le départ entre ce qui le touche et ce qui lui est étranger. Or, les affaires publiques ne concernent que l'Ëtat, et ni le mandarin en dehors de sa chaire, ni le marchand, ni l'agriculteur ne croient devoir s'en inquiéter ; l'État reste donc libre dans son action, tant que les particuliers et les groupements sont ménagés.
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Mais, à côté des décrets que j'ai indiqués, d'autres heurtaient de front et les piincipes de la Chine moderae et les intérêts des classes privilégiées. Le 21 juillet, le Chi oou pao, monileur des questions contemporaines, dirigé à Chang-hai par un ami et partisan de Khang Yeou-oei, était transformé en un journal officiel « chargé d'éclairer le pnblic sur les intérêts de l'Empire et de faire connaître les vœux de la population >> ; la publication de tous les journaux étail autorisée et il leur était recommandé « de travailler à manifester le vrai et l'ulile et à dénoncer les abus, de développer les connaissances du peuple: ainsi il sera permis d'exposer en termes exacts les diverses questions relatives à la Chine et aux pays étrangers, sans avoir à taire rien de ce qui, auparavant, devait être passé sous silence». Le droit d'adresser des rapports au Trône cessaitenmémetemps d'être réservé aux grands conseillers, ministres, censeurs, vice-rois et gouverneurs ; il était éienda jusqu'aux intendants de cercle et aux [préfets, jusqu'aux sous-préfets et aux simples lettrés ; les fonctioonaires supérieurs étaient astreints ù transmettre les rapports de leurs subordonnés, il leur était même interdit d'en prendre connaissance. L'une des théories les plus chères aux moralistes chinois est le devoir qui incombe au souverain de se tenir sans cesse informé de l'opinion publique et d'y conformer sa conduite ; mais ce principe a été rarement appliqué et, depuis longtemps, il n'est aucun moyen pour la population, pour les petits mandarins même, de faire entendre leurs doléances ; entre le prince et les sujets, entre les vice-rois et les peuples de leurs immenses provinces, bien plus, entre les sous-préfets et leurs administrés, tout contact est rompu par l'inlerposilion d'intermédiaires qui ont intérêt à Imposer le silence on qui vendent leur complai-
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sance, par les clercs de yamen, par tout le corps des foactionnaires, par la Cour, enfin, dignitaires et eunuques. Le droit de mémorial au Trône el la liberté de la presse étaient doac, en somme, le retour aux anciens principes, mais l'abandon aussi d'une pratique vieille de plusieurs siècles : en pareil cas, les préceptes des classiques doivent avoir tort, trop nombreux et puissants sont les intérêts opposés. D'ailleurs, l'Empereur ne chercliait pas les suffrages des amateurs de l'antiquité : • L'administration ancienne n'est plus de saison, disait-il dans un décret du 11 juin : it faut marcher avec le monde, il faut étudier l'Occident, qui est, aujourd'hui à la tête de la civilisation. " Et, autre part, il parlait du u fatras et de la lie <>, que contiennent les anciens livres et qu'il en faut écarter. Le point capital du plan de réformes, c'était, en effet, la réorganisation de l'instruction. On sait que l'instruction en Chine est toute privée ; chacun peut enseigner s'il trouve des élèves, et il existe, en fait, de nombreuses écoles, les unes payantes, d'autres gratuites et de bienfaisance, d'autres entretenues par un clan ou une famille ; à peine pourrait-on citer trois ou quatre écoles officielles, qui, ù Péking, instruisent un petit nombre d'enfants mantchous. Mais, par les examens que font passer les fonctionnaires et qui sont la principale porte d'entrée pour les fonctions publiques, l'Ëtal a dans ia main le couronnement de toutesles études ; sans y intervenir directement, il en est le maître. Dépourvus d'un programme défini, les examens portent uniquement sur les anciens auteurs philosophiques, historiques, poétiques; les compositions sont des pièces de vers et des dissertations d'une rhétorique très stricte {oen-lckang), les qualités requisessontune mémoire exercée, une habiletéde mosaïste pour agencer les phrases retenues; la connaissance pratique Maurice Courant. — Eb Chine. 13
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des choses, le sens critii;|ue p'oat aucune place. Assiégés par une foule de candidats, les grades ne sont pas accordés à un centlcme d'eqlre eus ei, parmi les élus, seuls les docteurs et une partie des licenciés obtiennent des ctiarges ; tout le reste, licenciés, bacheliers, simples lettrés, rorme une classe famélique. Incapable d^ travail productif, fière cependant d'avoir passe par les concours, source de tous les honneurs, alTermie dans sa sotte vanité par le respect des populations. Ce système n'a pris sou complet développement que depuis quelques siècles; mais ses racines plongent beaucoup plus profondément ; il est vraiment l'essence de la vie officielle, d'une grande partie de la vie sociale ; s toucher, c'est attaquer toute l'aristocratie, celle des fonctionnaires comme celle des lettrés, aristocratie malgré tout révérée par le peuple, parce que chacun es|)èro d'y voir parvenir un des siens. Sans respect pour ces institutions (mois de juin et juillet), l'Empereur supprima des esamens le oeft-fc/ia/i^, institua un baccalauréat, une licence, un doctorat nouveaus, prescrivit la fondation d'une Université à Péking, d'écoles officielles de deux degrés dans tout l'Empire, engagea ses sujets à remplacer par des écoles modernes les temples de famille et les bonzeries superilus, mît au programme des nouvelles études les langues étrangères, les sciences physiques, naturelles, économiques et ne laissa à la philosophie, à la littérature, à l'histoire chinoises qu'une place parcimonieuse m en! mesurée. Bien plus, un commencement d'exécution suivit : un terrain fut donne pour l'Université, un grand-maître fut nommé ; on vit au Seu-tchhoan,à un examen secondaire, des candidats admis en tête de liste pour leur connaissance des questions étrangères ; dans quelques villages, les habitants voulurent expulser les divinités de leurs temples et y ouvrir des écoles.
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