‹ En Chine: mœurs et institutions, hommes et faitsChapitre 6 sur 8 · UN COUP D E · texte numérisé non relu

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En face d'un pareil bouleversement, il n'est pas surprenant que les hauts ronctionnaires aient montré beaucoup de mauvaise grâce cl mis une extrême lenteur à étudier, comme il leur fut prescrit, la mise en pratique des nouveaux décrets; des délais donnés pour l'envoi des rapports furent dépassés. Le souverain patienta quelque temps; puis des décrets (36 juin, 24 août, 5 septembre), rédigés en termes ass«z durs et qui furent rendus publics, gourmandèrent Tinertie du Grand Conseil et du Tsong-li yamen, le mauvais vouloir des vice-rois; quelques-uns de ceux-ci, pour s'excuser, prétendirent n'avoir pu se conformera des ordres transmis par télégraplie et en avoir attendu la cotflîrmation par les courriers impériaux; un blâme sévère leur fut infligé, et il leur fut enjoint de se soumettre désoi'mais aux instructions télégraphiques ou autres. Entre temps, l'Empereur s'adressait, en termes émus, à ses serviteurs, les adjurant de lui montrer leur fidélité en s'associant sans réserve à la réforme que nécessite la situation de la Chine ; il prenait aussi à partie quelques-uns des antiréformistes et les sommait d'expliquer les motifs de leurs convictions, admettant ainsi la discussion de ses propres idées .

Tout en prescrivant, ou du moins en projetant la formalion d'un Conseil de dix membres pour diriger l'Empire dans les voies nouvelles, il ne négligeait pas de chercher à persuader les opposants, ordonnait que quelques censeurs et quelques académiciens assistassent aux délibérations

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lenuea eo sa présence et fussenl mis a même de se faire une idée des nécessités politiques moderoes; bien plus, par une impulsîoa géaëreuse peut-être, mais trop hâtive, il prévoyait, dit-on, l'inslilution du régime parlementaire, engagé dans cette voie par Kliaug Yeou-oci et les plus ardents réformistes, retenu, au contraire, par tous ceux qui avaient quelque pratique des affaires. Non content d'interdire d'une façon précise les malversations et les squeezes (sans lesquelles le traitement des mandarins serait déri. soire), le souverain décida de Taire des économies immédiates par la suppression des rouages inutiles de l'administralion : il abolit (décrets du 31 août et du 8 septembre) six yamens de Péking trois charges de gouverneur (Koangtong, Yun-nan, llou-pei), celle d'inspecteur général {taong- Igu) du Hoang-ho, de nombreux postes dans la gabelle, tous ceux des assistants sous-préfets;d'uQe façon générale, tous les bureaux superflus durent disparaître : ua délai d'un mois fut accordé pour t'esécuiion des décrets. Parmi les mandarins privés de leur charge, les plus actifs et les plus intelligents durent être employés dans les nouvelles administrations des mines et des chemins de fer; mais beaucoup d'autres restaient inoccupés, malgré leurs services passés, peul-f'tre longs et intègres; dans la classe subalterne des clercs de yamen, plus de o.OOO hommes, à Piiking seulement, étaient ainsi privés de ressources, en dépit de véritables droits acquis : il est, en effet, admis que tous ces postes inférieurs sont la propriété des titulaires qui, sous l'approbation des mandarins, les achètent, les vendent, les laissent à leurs héritiers. Cependant une affaire soulevée par l'exercice du droit de mémorial montra aux grands fonctionnaires que l'Empereur entendait être obéi : Oang SiuQ, secrétaire du Ministère des Rites, ayant pré-

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paré un mémoire, où il proposait de nombreuses modiGca- Lions à l'oi^anisation des bureaux et où il ne ménageait paa les critiques aux fonctionnaires supérieurs, pria ses chefs de le transmettre au Palais; les deux ministres et les quatre vice-ministres, après en avoir pris connaissance (cette procédure fut interdite à propos du fait même que je rappelle), tancèrent vertement leur subordonné, lui infligèrent une peine disciplinaire et refusèrent de transmettre son mémorial; l'Empereur, ayant appris ce qui se passait, déféra les chefs des Hites au Jugement du Ministère des Fonctionnaires ; ils furent cassés (1 i septembre] et Oang Siun reçut un avancement inusité.

C'en était trop, tous les hauts dignitaires se sentaient atteints. L'Impératrice douairière, protectrice attitrée de plusieurs d'entre ceux qui ét.iient menacés ou qui avaient déjà été sacrifiés, voyait son crédit ébranlé, moins peutêtre par la chute de ses créatures que par les manifestations insolites de la volonté impériale ; il semble bien qu'elle n'était réellement pas en sûreté et qu'il fut question de lui ôter le droit d'accorder des audiences, de l'enlever de son palais de Yi-bo aux portes de Péking pour la faire garder élroitement dans une résidence plus éloignée. Il ne faut pas oublier que rimpéralrice douairière a droit à tous les respects, surtout de la part de l'Empereur, qu'elle est une divinité sur terre, placée dans les formules du langage officiel sur le même rang que les anciens Empereurs et que le Ciel même; il ne faut pas davantage perdre de vue que l'Impératrice douairière actuelle, Tsbeuhi, a mis l'Empereur régnant sur le trône; que, coTinic régente, elle a exercé le pouvoir près de trente ans ; qu'elle a su tenir lëte à la révolte des Thai-pbing, reconquérir le Yun-nan et le Turkestan, refaire la Chine après la guerre

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de 1860 : les desseins formés contre elle par l'Empereur, en admettant qu'ils aient été formés, étaient doue doublement contraires à la piété filiale, base delorganisation sociale chinoise. L'impératrice Tslieu-hi, prévoyant la lutte, avait réussi à donner la vice-royauté du Tcliî-liet le commandement en chef du nord à son neveu Yong-lou; elle s'était ainsi assuré l'appui des troupes de terre et de mer de la province ; l'Empereur avait répondu à ce coup en mettant comme second auprès de Yong-Lou, avec des pouvoirs très étendus, Yuen Chi-khai, ancien résident en Corée et membre du parti de la réforme. Jusque-là, d'ailleurs, il ne parait pas (jue l'Empereur ait cherché d'appui dans l'armée et il était bien tard pour y songer ; plus peut-être que l'étendue démesurée des réformes, cet oubli de la part du souverain et de celle de Khang Yeou-oei fait sentir combien ce plan était improvisé, combien peu les inspirateurs méthodistes de Khang ont montré des qualités d'hommes d'Etat, s'il est vrai que le réformateur, le " Sage moderne > des journauii anglais de Chine, ait cherché de ce câté ses iaspiralions. Jamais sans doute on ne saura exactement ce qui se passa à partir du 13 septembre, puisque l'on n'a d'autres sources que les dires des parties intéressées. Deux décrets secrets adressés à Khang (16 et 17 septembre), et publiés par lui après le coup d'Etal, montrent quelles étaient les craintes de l'Empereur : t Nous craignons de ne pouvoir conserver notre Irdne... Voici comment vous pourrez nous sauver... Il faut que vous quittiez Péking sans délai, et que vous cherchiez des moyens de venir à notre secours. » L'Empereur croyait pouvoir compter sur Yuen Clii-khai, et il lui commanda, verbalement, sans consentir à donner un ordre écrit, d'amener ses troupes à Péking (20 septembre) ; a son retour àlhien-tsin, Yuen, eiTrayé de cette mission périlleuse,

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raconta totit à son chef Yong-IoU, qui avertit l'Impératrice doaaîrîère. Le résultat ne se fit pas attendre : en laissant de côté les détails mal connus, l'Empereur disparut (22 septetnbre), un décret fut publié qui remettait à l'Impératrice Tsheu-hi tous les pouvoirs ; un grand nombre d'eunuques et de femmes du Palais furent massacrés pour leur dévouement à l'Empereur; les partisans de la réforme, à Pékiog,puis en province, fui-ent arrclés, et parmi eux des censeurs, académiciens, vice-ministres, membres du Tsongli yamen; les uns furenl condamnés à la prison perpétuelle, d'autres, à l'exil ; six furent exécutés le 38 septembre; les inimitiés et les ambitions privées profitant des circonstances et usant de délation, ce fut pendant plusieurs semaines le règne de la terreur dans tous tes milieux officiels de la Chine, parmi les hauts dignitaires de Péking et parmi les eunuques et servatites de la Cour. Toutefois, Khang Yeou-oei, après avoir, dit-on, cherché un appui à la légation d'Angleterre (sir Claude Macdonald était et) villégiature au bord de la mer) et avoir passé une dernière nuit à la légation du Japon, avait réusai 6 gagner Thien-tsin (20 septembre) et à s'embarquer incognito sur le Chung king; prévenue Oou-song par le consul britannique, il fut transféré à bord du Ballaaral, partant pour Hong-koDg, d'où il put gagner le Japon. Cependant, à Péking, des pouvoirs extraordinaires furent remis à Yong-lou et h deux princes mantchous, investis, dit-oti, du droit de mettre à mort sans enquête et sans en rendre compte toute personne qu'ils soupçonneraient de mauvais desseins.

Hais, quelque curieux que soient les dstails de la réaction et de la terreur qui suivit, je n'y veux pas insister, et je préfère indiquer comment le coup d'Etat a été possible sans qu'une protestation se soit élevée. Rien dans la cons-

litutioD de la dyuasiie D'auiorise l'Impératrice douairière à assumer l'exercice du pouvoir, hors le cas de régence ; comment donc a-t-il été admis qu elle subslituât son autorité à celte de l'Empereur et qu'elle retînt celui-ci en captivité? Il n'existe d'autre pouvoir que celui de l'Empereur ; ni les provinces ni la capitale n'ont d'aristocratie héréditaire ni terrienne ayant à la fois prise sur les populations et iofluence dans l'Ëtat; les fonctionnaires provinciaux, nommés par le souverain, révocables ad nulum, sont étrangers à la province qu'ils adotinistrent, dont ils ignorent les coutumes et l'esprit; d'ailleurs, la surveillance qu'ils exercent les uns sur les autres est ingénieusement combinée pour arrêter tpute velléité de résistance au pouvoir central; il n'est pas jusqu'aux vice-rois, véritables chefs d'État par certains côtés, dont l'autorité ne soii balancée par celle des maréchaux tartares et gouverneurs, et qu'un décret de dégradation ne prive instantanément de toute influence, de tout appui. Pour les grands conseils qui siègent à Péking, rien qui rappelle la propriété des charges telle qu'elle existait dans nos Parlements, ni même la situation, ferme en somme, de beaucoup de nos fonctionnaires; tous leurs membres dépendent de la volonté du maître. Il n'est donc rien qui puisse contrebalancer la puissance impériale, rien non plus qui la puisse soutenir ; il faut que l'Empereur connaisse et dirige tout par luimême, que ce rouage central soit d'une puissance et d'une précision surhumaines; si l'Empereur n'est pas un grand bomme, toute la machine s'arrête, ou, du moins, les fonctionnaires n'agissent plus que par caprice individuel; la population, les innombrables associations qui la groupent, n'étant plus dirigées, vivent pour elles-mêmes. Or, les princes sont élevés presque toujours dans le harem, au

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