UN COUP D ETAT 18S
milieu d'eunuques, de Temmes, de fonclîuiiBaires prosternés;!» jalousie de l'Empereur ou des régents les écarte des aifaires, retarde autant que possiblit leur initiatiOD au gouvernement ; en montant sur le trône ou prenant fi sa majorité les rênes du pouvoir, le jeune Empereur n'a aucune connaissance des hommes qui vivent, des choses qui existent; les eunuques et les femmes qui peuplent le Palais, les ministres qui forment le Conseil, sont également intéressés à le tromper pour le maintenir dans la dépendance. Au milieu de ces coteries rivales, en l'absence de tout pouvoir régulier capable de vouloir et d'agir, constitué pour soutenir, au besoin pour remplacer, l'énergie défaillante du maître, l'autorité échoit naturellement au plus apte, et on t'a vue, suivant les époques, tomber aux mains des Impératrices douairières, des princes du sang, des ministres, des généraux, des eunuques.
L'Empereur actuel, mis sur le trône à l'âge de quatre ans, d'une santé délicate, affaibli par la vie de harem, a été facilement et longtemps maintenu dans l'ombre par l'impérieuse personnahlé de l'Impératrice Tsheu-hi ; doué, semble-l-tl, d'une intelligence ouverte et frappé des leçons que la guerre et la diplomatie ont récemment infligées à la Chine, il a tenté avec une ardeur et une inexpérience juvéniles un bouleversement [complet de l'Empire. Mais, dans l'ébranlement qn'il a lui-même causé, il était naturel que le sceptre échappât de ses mains débiles et, par son propre poids, retombât dans celles de l'Impératrice douairière qui l'ont déjà tenu pendant de longues années : pour ménager les apparences, c'est un décret de l'Empereur même qui a remis l'autorité à sa mère adoptive; auprès du trône de celle-ci un autre trône a été dressé pour le souverain ; mais son règne semble bien fini, jusqu'au jour du moins
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où viendrait fi faiblir l'cnei^ie de celle qui, depuis la mort du prince de Kong, est le seul homme de la dynastie- Dès son retoui- aux affaires, rimpératrice-douairière a prouvé qu'elle est vraiment capable d'eJiercer le pouvoir : satis doute la réaction a été cruelle ; mais elle n'a pas dépassé ni même atteint ce que présentent bien d'autres pages des annales asiatiques. Et, en même temps, l'Impératrice a compris sans hésiter que les réformes entamées ne pouvaient être toutes abolies : ainsi l'Université de Péking subsiste, les écoles d'agriculture et d'industrie, les associations agricoles et industrielles sont autorisées; rappetlerai-je que l'Empereut- a été soumis à l'examen d'un médecin français, que les dames du corps diplomatique ont été reçues en audience par l'Impératrice douairière, par l'Empereur et l'Impératrice? Ce sont de petits faits; mais ils sont nouveaux; et il est vt-al que les réfortnes les pliis importantes ont éléabrogées; cela mofllrcloulerois qu'avec un sentiment juste de la situation, on n'essaye pas de reprendre toutes les concessions faites aux nécessités présentes; l'initiative généreuse et téméraire de l'Emperelir aura servi à répandre ces ferments de progrès et l'on doit souhaiter qu'ils se développent, mais plus lentement, avec un moindre bouleversement.
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LA S[TUATIOPi DAKS I.E KOno EN 1900
Peu d'évënemeots ont fail naître plus de rapports détaillés et contradictoires, que ceux qui se sont déroulés l'an dernier à Péking et autour de Péktng. L'imprévu de In situation, le silence menaçant de la capitale, les coups de théâtre qu'annonçaient avec fracas des télégrammes émanant de Chang-hai, de Hong-kong, fabriques habituelles de Tausses nouvelles, situées à plus de dix jours de distance de la scène principale et coupées alors de toute communication rapide avec elle ; les soupçons, semblant trop justiliés, que faisait naitre la position de moins de six cents Européens assiégés par des armées chinoises : tout cela a fait vivre à l'Europe et à l'Amérique quelques semaines dramatiques. Si le dénouement, d'après le ferme espoir du plus petit nombre, a été heureux, on peut dire que ia pièce n'est toutefois pas terminée et que, pour traîner en longueur, elle est loin d'être dépourvue d'intérêt. Pour en comprendre l'acte le plus émouvant aussi bien que la suite, il faut mettre de côté et nos préjugés occidenlaux et ces sympathies ou antipathies pour tel ou tel t< parti » chinois qu'ont fait naitre ou qu'entretiennent surtout les joumaus. anglais : eu dehors de toute falsillcation volontaire ou cou-
scienle, cenx-cî ne savent plus voir ù la Cour de Chine que les pires désordres, les pins viles inramies, les plus noirs desseins depuis que l'Impénitrice douairières chassé le protégé ei ami des missionnaires méthodistes, KfaangYeouoei, conseiller ambitieux et brouillon d'un Empereur généreux, mais trop confiant et trop faible. Quand nous aurons ainsi fait lable nse, nous pourrons considérer les choses mêmes et lâcher de connaître tes principaux personnages pour démêler leur rôle.
Le peuple chinois n'a point de part au gouvernement du pays: cependant, en tous temps, l'opinion, appuyée sur la coutume, exerce une grande influence et, au milieu de troubles, lorsqu'elle peut se traduire par l'action de millions d'hommes, elle doit entrer en compte. Ce peuple est essentiellement pacifique el maniable ; habituellement les mandarins sont obéis, les étrangers peuvent voyager dans l'înlérieur sans être molestés, l'ordre règne; et cependant les forces chargées de le maintenir sont infimes : un sous-préfet, qui gouverne un district de 300.000 ilmes, n'a pas à sa disposition SOC hommes représentant la police et l'armée ; les troupes, massées sur un petit nombre de points (surtout les loii-ying, qui ne sont guère qu'une garde nationale), sont peu nombreuses, mal recrutées, mal payées, mal armées, mal exercées, encore plus mal commandées (cela dit en général, il peut y avoir des exceptions). Le Chinois connaît très nettement la limite entre les droits de l'État et ceux des individus on des associations.
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bieo qu'aucun texte ne la définisse ; cette limite, variable suivant les régions, est toiyours tracée, spécialement pour les impAls et la justice, de manière à favoriser l'État et ses représentants ; tant qu'elle n'est pas transgressée, le peuple obéit de bonne grâce ; si elle est franchie, il murmure et fait connaître sou niéconlentement bien avant de se décider à résister. Si la Chine n'est pas constamment en révolte sur tous les points, c'est que le peuple est naltirelleuient respectueux des lois et de l'autorité : il obéit parce qu'il le veut, parce qu'il est tout à son travail et à son commerce. Surtout agricole, la population se presse sur un territoire insuffisant, insuflisamment exploité ; en peinant du malin au soir, du début de l'année à la fin, elle arrache au sol le strict nécessaire comme nourriture et comme vêtement; elle est trop pauvre pour songer à mieux et se résigne, dès qu'elle ne meurt pas de faim. Aussi est-il de principe que cltacua donne tout son temps à son métier ; personne ne prend intérêt aux alTaires générales, à la direction du gouvernement que dans la mesure où il enest affecté. Ce qu'on demande, c'est qu'im impôt pas trop lourd soit perçu sans trop de veiations. c'est que la Justice des mandarins et leur adminislralion s'ingèrent aussi peu que possible dans les affaires privées, parce que leurs moindres démarches sont coûteuses et parce que leur rôle est tenu souvent, et avec avantage, pai' les associations multiples où l'individu est engagé. C'est donc, avec l'ordre matériel, un large laisser-faire que désire le peuple chinois, sachant l'utiliser avec ténacité pour gagner sa vie, tout prêta user de nouveaux instruments de travail, dès que, sa méfiance apprivoisée, il en aura senti la valeur pratique ; gràcit à qui et de par quels principes il jouit de cet ordre, de cette tolérance, de ces moyens de
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subsistance, peu lui importe; si, lui permettant de gagner sa vie, vous ne touchez ni à ses cercueils, iii à ses fêtes rel igieuses, ni à ses habitudes quotidiennes, il vous tiendra quittes de tout le reste. Encore peut-on (l'expérieDce faite Kur les concessions et dans les Missions l'a démontré), si l'on sait s'y prendre el s'il n'y a pas trop d'excitations extérieupes, désaffecter des terrains consacrés, habiiuer les gens au spectacle de coutumes .élrangères, les soumettre aux règles d'une police et d'une voirie européennes et leur faire peu à peu apprécier par fragments notre civilisntion qui leur répugne en bloc : le tout est d'user de ménagements et de discrétion.
Dans ce peuple maniable et crédule, si facile à conduire comme à exciter, il existe bien des tempéraments provinciaux divers, depuis l'esprit d'aventure des hommes du Fou-kien, l'ardent patriotisme local, l'orgueil des Hounannais, les qualités littéraires de ceux du Kiang-sou, jusqu'à l'àprelé au gain, l'habileté aux affaires d'argent des indigènes du Chan-si. Les hommes du nord, et principalement ceux du Tchi-li, sont d'un tempérament calme, d'un esprit lent, mais solide, accordant difficilement leur confiance, mais susceptibles de l'accorder même à des étrangers, capables alors de dévouement. Plus pauvres que les habitants de la plupart des autres provinces, peu raffinés, peu littéraires, ils connaissent moins que d'autres les réunions clandestines où les lettrés pérorent, censurent le pouvoir, attaquent les étrangers ; les lettrés sont peu nombreux, moins remuants, moins influents qu'ailleurs ; le sentiment hostile à l'aubain, à l'étranger de Chine ou à l'étranger d'Occident est moins vif: l'existence d'une nombreuse population musulmane au milieu des sectateurs du boud" dhisme et du taoïsme a habitué à la tolérance religieuse
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et, sai)s être aimés des païens, les chrétiens, soit 4i| village voUio, soi! vivaot dans le même vill^^e, sont tolérés facilemem, parfois sont estimés : c'est au contraire chez la minorité musulmane que des résidents bien informés s'accordent à reconnaître une opposition marquée aux étrangers, aux chrétiens. Moins excitables que leurs compatriotes, moins prompts à s'armer contre l'arbitraire d'un mandarin, contre l'attaque d'une bande pillarde, lesbommes du Tchilî, poussés à bout, luttent avec énergie : ainsi quand les Nien-fei, dernier remous causé par la grande insurrection des Thai-phing, arrivèrent dans le sud de la province à la fin de 1867, les paysans apeurés commencèrent par fuir, mais, après avoir vu pendant plusieurs semaines le pillage, l'incendie, le massacre, la dévastation exercée indistinctement contre chrétiens et noQ-chrétiens, tous s'armèrent de bâtons, de couteaux, de piques, coururent sus aux brigands, les luant, enterrant vifs ceux qui étaient pris, et en peu de temps les rejetèrent hors des limites de la provioce.
Malgré les dispositions pacifiques du peuple, l'ordre est loin de régner partout et toujours en Chine et, s'il est violé, l'autorité reste longtemps incapable de le rétablir, insuffîsanie à réprimer les troubles dès leur début aussi bien qu'à en prévenir la naissance. Parmi les causes qui produisent tes mouvements populaires. Je n'en signalerai que deus. Dans la plupart des provinces, la population est tellement dense qu'eu temps normal la m;:ueure partie a le
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sirict nécessaire pour ne pas mourir de faim ; mais les inondations, les sécheresses sont fréquentes et terribles sous un climat plus estriîme que celui de l'Europe ; sur une pareille étendue de lerritoire, il ne peut se faire que, chiique année, la récoke ne manque dans quelques districts ; le grain y devrait alors venir d'autres districts plus favorisés et, par suite de l'étendue même, la Chine devrait en tout temps suffire à ses propres besoins. Mais l'industrie étant rare, la production étant avant tout agricole, le paysan privé de sii récolte n'a pas d'argent pour acheter de quoi subsister ; en eût-il, il ne trouverait pas où se fournir, parce que les octrois intérieurs et l'état des routes empêchent la circulation des marchandises : au delà de 100 // (iO lieues), les céréales ne peuvent se transporter, le prix en devenant exorbitant ei montant de 50 p. 100. En cas de disette, les autorités prennent quelques mesures, achètent des grains et les mettent en vente, ainsi que ceux des greniers publics, diminuent ou suppriment les octrois dans les districts menacés, font des distributions gratuites ; mais la libre circulation n'existe pas partout et, dans d'autres districts, on interdit l'exportation, de peur d'insuffisance : si bien que la faim règne toujours sur quelque partie de la Chine, tandis que dans le reste les grains se veodent au cours normal ou à vil prix ; parfois la vraie famine s'étend à une province entière, à plusieurs provinces, causant la mort de millions d'hommes. Aussi les désordres commencent presque toujours en hiveret s'accentuent au printemps, quand, les provisions étant épuisées, la moisson nouvelle est encore sur pied. On voit des familles, des villages entiers partir en campagne de mendicité ; souvent tout se borne là, souvent il s'organise des bandes qui prennent au lieu de demander ; puis d'autres bandes se forment qui. prétex-
tant de la raim d'aotrui, font méiier de piller les voyagenrs, les liabilaais des villages isolés ; ceux-ci, lorsqu'ils sont ruinés, oe sont pas loin de se joindre aux premiers, qui se grossissent encore des soldats impayés, de ceux qui, après licenciement, se trouvent incapables de travailler pour vivre : entre les brigands et les soldats chinois, il y a peu de distance, des troupes des uns aux bandes des autres, et inversement, les échanges sont fréquents. Le brigandage est donc endémique dans plus d'une région ; après quelques mauvaises années, il s'étend et parait de tous côtés ; parfois les brigands se montrent chaque hiver, comme Taisaient vers 1890 les ma-lsei (voleurs à cheval) qui opéraient dans le sud ei l'ouest de la Mantchourie ; parfois ils tronvent un chef, s'organisent, s'installent dans quelques dîstricU), font partie des pouvoirs locaux, traitent avec les mandarins, ainsi qu'il est arrivé pendant plus de dix ans à Yu Man-tseu et à ses Gdèles dans le Seu-tchhoan oriental. C'est par des campagnes d'hiver au Ho-nan que les Nienfei ont débuté pendant six ans avant d'arriver à une rébellion ouverte ; c'est dans des circonstances analogues que se sont fait connaître les Siao-tao du Ngan-hoei dont l'Europe a appris le nom l'hiver dernier, les Ta lao du Chan-tong et des provinces voisines, qui se sont transformés en Yi-hokbiuen, << poings de la justice et de la concorde », nommés Boxeurs par les journaux d 'Extrême-Orient. D'habitude, ' les Puissances ne sont que peu émues de ces secousses de l'Empire Chinois, Si l'atleniion s'est fixée sur la rébellion de ces derniers, ce n'est pas tant à cause de sa gravité propre que de l'importance des intérêts moraux et matériels engagés dans cette région, où est établi depuis peu d'années, autour de la capitale, te centre de l'exploitation industrielle du nord.
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MaiB, chez les Boxeurs comme chez Nien-fei, il y a aulre diose que du simple brigaodage; les uns et les anlres sont des associations t visées politiques et touchant auxsociétés secrètes. Gèlles-ci ont souvent pour élément principal le» lettrés. Les concours, ou le sait, sont la plus importante des voies d'accès aux Tonctions publiques, et toute l'instruction n'a d'autre objet que d'y préparer, car c'est seulement UQ apprentissage pratique qui initie ausproTessions diverses de cultivateur, ouvrier, marchand, médecin, juriste, géoscope, etc.; est donc lettré en général tout homme qui a étudié pour se présenter aux concours, mais surtout celui qui, arrêté à un point quelconque de celte préparation, n'a pas réussi à obtenir une chaîne, à devenir mandarin ; on peut donc dire que les letirés sont des ratés, des déclasses. Leurs études antérieures de morale et d'histoire, de rhétorique ont mis en jeu uniquement la mémoire et une certaine ingéniosilé verbale, aux dépens de la connaissance des Taits et des choses, aux dépens du simple bon sens; elles ont fait d'eux presque toujours des sois incapables d'un travail utile, mais remplis de leur importance; et le respect conçu pour l'instruction est tel que le peuple, assez fin pour percer àjour la vanité ei l'incapacité des letirés, les vénère tout en se moquant d'eux et se laisse prendre à leurs paroles creuses. Ces letirés, innombrables (il n'y a pas un docteur reçu sur dix mille candidats qui se sont présentés aux concours successifs), réduits à un petit nombre de proressions précaires et peu lucratives, deviennent des mécontents: quelques-uns, à l'imagination plus échauflTée, h la langue plus agile, prêchent la réforme d'une société qui les méconnaît, dont eux-mêmes ignorent la vie, ne sentent pas l'activilé féconde; ils s'attaqnent, en des réunioDS secrètes, aux instiiutions, à la dynastie ré-
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gnante, précbent le retoar à l'antiquité qui est leur âge d'or, mêlent aux théories sociales les abstinences, les observances reli^euses, les croyances qu'ils inventent ; parla ils ont prise surles hommes qui, en toutes situations, recherchent le mystère, aimeni les mots vides et se conforment volontiers à des rites puérils et solennels. Ainsi se recrutent les adhérents dans le peuple et parmi les mandarins, et ils sont retenus par des iaitialions bizarres, des serments et des menaces parfois terribles. La Chine est couverte de ces soiciétcs secrètes qui se perpétuent ou se transmuent les unes dans les autres, changent de nom pour dérouter les recherches de l'autorité, sont traquées après une rébellion ou une conspiration, puis sont oubliées, tolérées, protégées. Malgré l'ombre dont elles s'entourent et la fluidité déconcertante de leur oature, on a sur elle quelques renseignements, trop maigres encore, par suite de leur apparition au jour dans tel ou tel mouvement, par le moyen de transfuges qui en ont dévoilé les principes à quelques missionnaires.
Les sociétés secrètes sont pour les soulèvements popu-: laires un état-major toujours prêt; si elles ne les font naître, elles leur tracent la voie et elles les encadrent : c'est ce que l'on a vu avec les Tchhang-mao ouThai-phing, avec les Nîen-fei, ainsi que dans les troubles moins importants, quoique graves encore, qui depuis trente ans ont éclaté à un moment ou à un aiftre dans toutes les parties de la Chine. Parfois ces bandes s'attaquent uniquement ou d'abord aux chrétiens ou aux étrangers, comme à Thieu- Isin en 1870, comme dans la vallée du Yang-tseu en 1891 : c'est que les lettrés voient dans les n barbares » des ennemis de leur civilisation, dans les indigènes convertis des traîtres aux principes du confucianisme et de la société, et
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que le gouvernemeat laisse faire, n'étant pas mécoDtent d'effrayer un peu les « diables étrangers ». Mais, dès qu'un ntouvetnenl est plus étendu, plus or^nisé, ses visées ne sont pas moindres que de renverser l'Empereur, de substituer une dynastie nationale aux souverains mantchous, motif persislant ou prétexte réitéré des soulèvements, comme on l'a vu pour la conspiration de 1813, ponr la rébellion des Thai-plitng, pour celle des Nien-fei. De même, c'est parmi les Tsai-li et les Ta-lao que la rébellion actuelle a trouvé ses cadres; les chefs n'ont pas caché d'abord qu'ils eu veulent au souverain et à tout l'état de choses actuel ; le nom pris par les rebelles est une invocation it la justice, yi, dans les mêmes termes qu'emploient depuis plus de deux mille ans ceux qui méconnaissent le pouvoir d'une dynastie : quand on veut la combattre, on la déclare injuste, on dit que le << mandai du ciel » lui a été retiré. Les Boxeurs ont lutté dès l'origine contre les mandarins représentants de l'Empereur, ils ont pillé le trésor et les greniers de plusieurs sous- préfectures, ils ont attaqué les Chinois non chrcti<>ns comme les chrétiens, ils ont résisté aux troupes impériales envoyées pour les réduire et, du Chan-tong, ils ont passé dans le Tchî-li. On les voit d'abord ruiner sans distinction le peuple qui ne demande que l'ordre pour travailler et pour gagner sa yie; on les voit s'attaquer à l'autorité et au titre même de l'Em^ pereur.
Le mouvement u'a donc été à ses débuts ni officiel, ni national, et l'on se tromperait si l'on y rattachait l'effervescence qui a pu régner sur le Yang-tseu et au Hoti-pei, les troubles qui, au Yun-nan, ont compromis la sécurité de n^'is compatriotes. La présence dans les chantiers à Hanklieou, à titre d'agents subalternes, contremaîtres ou autres,
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LA SITUATION DANS Lt NORD EN 1900 1"'
d'Européens dépourrus d'ëducalion, grosiiiers, peuriicommaudables même, a déjà été signalée comme cause de d'ifficultés sérieuses; et quant à Yua-nan-fou et Mong-lseu. il suffit de rappeler l'incendie de la douane, l'attaque du consulat de France en juin 1899, pour prouver que l'irritation, quelle qu'en soit la cause, est bien antérieure. Seulement la révolte locale entourant Péking a ébranlé en ondes concentriques tout l'Empire, et de ces oudes sont nés des remous plus ou moins violents, là où il se trouvait quelque obstacle, quelque cause préexistante.
Toutefois, att début du mois de juin, le mouvement fut orienté contre les étrangers. Éludions donc les tendances, les antécédents de ceux qui, étant au pouvoir, avaient charge de maînteuîr ou de rétablir l'ordre. Ceux-là, ce sont les mandarins, civils et militaires, c'est la Cour,avecrEmpereur et l'Impératrice douairière.
Les mandarins civils, pas plus que les lettrés, n'ont de raison de nous aimer ; esprits de pure formation confuciauiste, ils voient en nous des barbares ignorants qui ne veulent pas courber leur orgueil devant la seule civilisation, qui bien souvent ne dissimulent même pas leur mépris ; serviteurs de l'État, ilsn'ouhlientpas lousiescbocs, tous les frottements qui forment la trame des relations entre la Chine et l'étranger, ils savent que, venus sans être invités, nous nous sommes imposés par la force, que la plupart des Européens condamnent sans examen tout l'édifice chinois et y veulent introduire des principes dangereux pour son
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ordonnance et sa solidité; foDclionnaires ayaot travaillé et dépensé pour se faire une situation, ils n'ont pas de peine à démêler combien nos études scientifiques et spécialisées sont contraires à leur éducation qui ne tient compte (jue de l'eAsemble moral et de la forme littéraire, combien notre recherche de la précision est hostile à leur laisser-aller administra tir, à leur saas-géne financier ; aristocratie, per- Mmnelle et non pas héréditaire, mais enviée, respectée et admise sans discussion, ils n'ignorent pas que leur suprématie ne saurait résister à l'extension des idées européennes. Mais ils ont horreur des troubles, des luttes, des séditions ; la prospérité du peuple qui leur est confié n'importe guère, il est vrai, à beaucoup d'«ntreeux; par contre tous savent qu'il est deux choses que le gouvernement ne pardonne pas, et que c'est de ne pas faire rentrer les impAls, de créer des alTaircs : malheur à ceux qui irritent le peuple, qui, par excès d'oppression ou de négligence, laissent les troubles s'ctendrc en massacres, en révoltes. La crainte des complications est pour le fonctionnaire lecommencement de la sagesse : il faut d'ailleurs reconnaître que les difficultés avec l'étranger sont, fréquemment et suivant tes dispositions de la Cour, péché véniel à ses yeux. Parmi les mandarins ayant eu des rapports directs avec les étrangers et avec les représentants des Puissances, beaucoup ont vu ei, aveuglés d'orgueil confucianisle, n'ont pas perçu; une minorité a senti la force des étrangers et en a gardé une impression salutaire, a compris qu'il faut accepter l'inévitable, vivre avec ceux qu'on ne peut chasser, se mettre même à leur école pour leur ravir le secret de leur pouvoir; de ce type sont ou ont été les hommes d'Élat tels qoe les princes de Kong et de Cboen, Li Hong-tcbang et Tdiang Tchi-tong. On rencontre donc, chez les adminis-
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traceurs responsables des provinces, habituellement l'hostilité dé^isée sous la courtoisie, toujours la crainte de la violence : une entente entre eux et les rebelles, fut-ce contre les cbrélieos et les étraugers, semble donc impossible. Aussi l'on a tu les vice-rois des provinces du Yang-tseu prendre des mesures pour maintenir l'ordre et y réussir en somme durant toute la crise ; le vice-roi du Yunkoei armer d'abord ses troupes régulières et ses milices, puis, quand le consul français et ses compaguons eurent échappé à l'attaque qu'il pouvait préteudre ignorer, retenir DOS compatriotes, pour les empêcher de courir l'aventure de quinze jours de marche au travers d'un pays troublé, puis les faireescorter jusqu'à lafronliève; le vice-roi des Deu^ Koaug, Li Hong-tchang, accepter ouVecbercberle rôle de médiateur entre Péking et l'étranger : symptômes qui, en opposition avec les événements du nord, marquent la diversité des opinions chinoises et l'indépendance gardée par les chefs des provinces sous la lointame direction de la ■Cour.
Bien diiïérents sout les hauts mandarins militaires, souvent grossiers, divers d'origine et de formation, n'ayant, sauf de rares exceptions, aucuns rapports avec les étrangers, ignorant habituellement tout des armées étrangères puisque les troupes exercées à l'européenne, si peu nombreuses, sont dans la dépendance immédiate des vice-rois. Les officiers chinois, imbus de stratégie chinoise, commandent et exercent à la cbinoise des troupes qui ne sont souvent quedesbandesdémarquéesde brigands, qui sont payées mal et irrégalièrement, où il n'existe aucun servi<;e régulier d'intendance: quand de pareils corps s'abattent sur un district, ils y font autant et plus de dévastation que les bandits qu'ils doivent combattre. Le peuple redoute les uns autant
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que les autres. Les inandarias militaires n'ont pas char^fe d'administrer, mais de soumettre ; l'usage de la force, qui répugne aux mandarins civils, est au contraire ce qu'on leur demande. Comme ils sont beaucoup moins connus des Européens que leurs collègues civils, il est difficile d'avoir idée de leurs seniimenis, malgré les informations à'uati précision niTectée qui ont été publiées sur certains d'entre eus. Il est bien croyable que, dans les conseils de l'Empire, ils sont du parti de l'ignorance aveugle el de la violence, tout prêts •> laisser leurs troupes fraterniser avec les brigands, piller et incendier de compagnie des villageois sans défense, des étrangers peu nombreux, plutAt que de combattre les rebelles chinois et de s'e\poser à leurs coups. Mais d'habitude ils n'ont aucun prestige, aucune influence dans l'État : si Thien-tsïn ei les environs de Péking ont été en proie aux forces combinées de la rébellion ei du gouvernement, c'est que cette alliance étrange, dangereuse surtout pour la dynastie, a été autorisée ou tolérée par ceux qui, à Péking, détenaient le pouvoir, ou par quelques-uns d'entre
Depuis l'ouverture des rapports réguliers avec les étrangers, il a toujours existé, à la Cour et autour d'elle, un parti intransigeant formé de ceux qui, ne connaissant pas les Européens, fermant les yeux aux manifestations de leur puissance, croient ou veulent croire facile de se débarrasser d'eux par la force; formé des ambitieux aussi qui, à défaut d'une conviction, pensent qu'il est de l'intérêt de leur car-
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LA SITUATION n\NS LE NORD ES ICOO TOI
rière de s'uppuycr »ur les seatiments hostîtes aux ùirangrrs. Recrutés parmi ceux qui sont confinés dans les emplois de la Cour el élprgnés des affaires, parmi les membres de In famille impériale à qui sont fermées la plupart des fonctions provinciales, ces irréductibles comptent dans leurs rangs et des Manlchous ordinaires et des Cliinois; il n'y a donc pas de raison de tes tenir pour un parti mantchou, d'autant que la race dominante n'est pas sans avoir fourni plus d'un homme ayant su comprendre les nécessilés que l'extension de la politique européenne impose à la Chine. Ce parti n'est uni que par l'antipathie pour l'étranger et par l'ignorance de la politique extérieure, il n'a pas de plan de gonvcmement; d'ailleurs il n'existe à l'intérieur aucun parti muni d'un programme, mais seulement des intérêts rivaux, des coteries personnelles Ces hommes, qui veulent restaurer le passé et fermer la Chine, ne trouvent pas d'opposilion sérieuse parmi la foule des mandarins, dont les désirs, sinon les plans, ne sont guère difTérents des leurs; ils ne rencontrent de résistance que parmi ceux qui, ayant eu à faire les traités avec les Puissances, à résoudre des questions diplomatiques épineuses, ont pu se convaincre de la folie des visées ultra-conservatrices ; mais ces hommes sont rares, dispersés et ne forment pas un parti.
En cesdemières années, et jusque aujourd'hui, on a beaucoup parlé des réformateurs et de leurs sympathies pour l'Europe. Mais transformer les finances et l'armée, renverser l'élude des classiques.lesexamenssurquoi tout repose, installer dans les bonzeries des écoles, créer une Université européenne, accorder la liberté de la presse, généraliser le droit de mémorialàrEmpereur, parler du régime représentatif, supprimer trois gouvernements provinciaux, six administrations de la capitale, d'innombrables postes subal-
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ternes, priver de moyens d'existence plusieurs milliers de fonctionnaires et d'employés sans tenir compte des droits acquis : faire tout cela à la t'ois, en quelques semaines, est-ce réformer, est-ce bouleversera et entntprendre cette œuvre sans se préoccuper des moyens financiers, sans songer à s'assurer d'une force pour contraindre les récalci- Cranls, esl-ce le t^t d'un homme d'État qui a un plan, on d'un fou hanté par son idée fixe et qui brise tout autour de loi? El les membres de cette cabale, Khang Yeou-o«, le <t Confucius moderne », Thau Seu-thong, Tchang Yin-hoan et les autres, qu'ont-ils de commun sinon une ambition inquiète, peut-être généreuse, un superbe mépris de tout ce qui existe dans l'Empire, une teinture superticielle des idées européennes, teinture toute de marque anglaise? Quand ont-ils fait l'apprentissage des affaires, surtout du gouvernement intérieur? dans cette cohue y avait-il un chef connaissant les hommes et sachant les conduire? Tchang Tcbi-tong même, le promoteur des chemins de fer, le créateur d'usines, l'initiateur de lu frappe de monnaies en argent, le promoteur de l'instrucliou, malgré la communauté d'idées sur quelques points, en était-il? Quant aux sentiments des réformateurs pour les étrangers, oo peut, dans les publications de Liang Khi-tchhao, l'un des leurs, juger de leur oi^ueil chinois, de leur antipathie. H n'y avait pas là un parti capable de soutenir les intérêts européens, mais une association d'ambitieux et d'utopistes pouvant tout désorganiser et réduire l'Empire à la merci de l'étranger. De là l'exaspération du parti national et conservateur. S'il est vrai que l'Angleterre ait été l'inspirairice et le soutien de Khang Yeou-oei, les journaux anglais auraient puà plus juste titre accuser ses menées qu'incriminer l'ambition russe, d'avoir amené la crise qui dure encore.
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De l'échec inévitable des rël'onnateurs, de l'humiliation de ta Chine forcée d'ouvrir ses provinces, de céder Kiaotcheou, Port-Arthur et Ta-lien-oan, Koang-tcheou-oan, Oeihai-oei, les ultra-conservateurs ont tiré plus de force qu'ils n'en avaient eu depuis I ongtemps. Le pouvoir impérial s'était appuyé sur eux pour réagir, ils l'ont teiitement investi, ont massé les troupes dans le Tchi-li (plus de 70.000 soldats mantcbous), écarté les hommes gt^nanu comme Li Honp-tchang nommé vice-roi des Deux Koang, enfin misde côté le prince de Khing, prcsideni du Tsong-li yamen, fait échec à l'influence des modérés tels que Yong-lou, neveu de l'Impératrice douairière. Dès lors, toute l'influence appartint à Kang-yi, d'abord chargé de hautes missions dans les provinces, puis conseiller écoulé à la Cour, à Tong Fou-siang, musulman, chef de l'armée aguerrie et demi-sauvage du Kan-sou dont une partie avait été appelée au Tchi-li; au prince de Toan, cousin germain de l'Empereur, appartenant à une branche ainée, comme fils du Cinquième Prince, longtemps exilé à Moukden, ignorant de tout ce qui est moderne, père enfin du j eune prince nommé en janvier 19('0 héritier présomplir. Entre les modérés et les violents, la iuttea été vive; elle s'est propagée, dit-on, sousformes d'allercatîons vioIeotes,jusquedans le Grand Conseil malgré la présence des souverains; elle a duré pendant toute la période des troubles el elle dure encore à Si-ngan-fou. Selon que les uns ou les autres remportaient, l'attaque a été plus ou moins vive contre les Légations qui n'eussent pas résisté à un ennemi uni et persévérant. Dans les journaux du siè'ge, celui de M. Pichon, celui de sir Claude Macdonald, qui noient tantôt le bombardement et l'assaut furieux, tantôt de demi-armistices, on sent que tantôt les violents «e croient sûrs du triomphe, tantôt les modérés, compre-
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iOi EN CHINE
nant le [toids de la responsabilité encourue, essaient limidement, avec des Taux-ruyanls, de protéger les étrangers. Dans ces alternatives on voit aussi le contre-coup de ce qui se passe hors de Péking, Un décret de novembre 1899 avait ordonné aux vice-rois de résister par la force à toute tentative de violence de la part des étrangers, obviant ainsi à la répétition du coup de main de Kiac tcheou. Aussi, quand les amiraux eurent ouven le feu sur les Torts de Ta-kou, les autorités cEiinoises attaquées devaient se défendre. Je ne préteods pas juger si la prise des forts s'imposait; dès qu'OD y recourait, il rallait être prêt à aller jusqu'au bout et ne pas difTorcr pendant six semaines la marche sur Péking, que l'on eût eu peut-être le moyen d effectuer, non pas immédiatement, mais plus tôt. Cette mesure incomplète exaspérait les ullra-conservaleurs chinois et leur faisait croire à l'impuissance des ennemis. Sans doute, auparavant, une entente s'était déjà établie entre divers personnages de la Cour et les Boxeurs, ceuxci commençaient d'entrer dans la ville; mais seulement, après la prise des forts connue le 19 juin ù Péking, eurent lieu l'attaque de la colonne Seymour par les forces régulières, le meurtre du baron von Ketleler, le siège des Légations par les troupes oflicielles jointes aux Boxeurs. Dès lors et jusqu'au milieu de juillet, les modérés furent debordés, et l'anarchie régna dans la ville pendant que résistaient vaillamment les Occidentaux des Légations et du Pei-thang. La suite chronologique des événements depuis i898 montre le progrès du parti et explique la crise qui a éclaté au mois de juin 1900; dans tous ces faits on retrouve l'adresse et la duplicité de tous, la violence aveugle de quelques-uns en face du peu d'énergie du grand nombre, et surtout l'ignorance, la présomption de ceux auxquels la
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LA SITUATION DANS LE >ORD EN 1903 lOô
déraite n'apprend rien. Les ultra-conservateurs ont oublié la leçon de la guerre avec le Japon, ou plutôt ils ne t'ont jamais comprise. C'est un parti semblable qui entourait l'empereur Hien-fong quand les forts de Ta-kou canonnërenl les vaisseaux Trançais et anglais venant échanger les ratiiicalions du traité de Thien-tsin (18o9), quand le prince Seng prépara le guet-apens de Tchang-kia-oan (1860), quand l'Empereur, réfugié à Jehol el sur le point de mourir (1861), institua un conseil de régence formé des princes de Yi et de Tcheng, de Sou-choen et autres, ennemis de ses propres fr&res, les princes de Kong et de Ohoen, el opposés à toute entente avec les étrangers. Alors comme aujourd'hui, Itt parti vieux-chinois n'avait rien appris, rien oublié.
Mais, en dernière analyse, c'est à l'tlmpereur qu'appartient la décision, et c'est la nullité de Hien-fong qui laissa l'orgueil, l'ignorance, la faiblesse des minislrcs et des vicerois déchaîner sur l'Empire le fléau de la guerre civile et étrangère. Aujourd'hui il y a au Palais deux pouvoirs, l'Kmpereur et l'Impératrice douairière, sa mère adoptive el doublement sa tunie.
Agé de quatre ans à son avènement (187S), Koang-.siu prit le pouvoir en 1889 ; intelligi'nl et bien intentionné, paralt-il, mais d'une santé faible et d'un caractère indécis, d'aucuns disent puéril, l'Empereur, devenu majeur, suivit d'abord les conseils de l'ancienne régente; d'autres indu nces prirent le dessus, et alors fut engagée la guerre contre le Japon ; puis parut Khang Yeou-oei, qui capia
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l'esprit du souverain et l'engagea dans la politique rérormatrice que l'on sait: au jour du péril, l'Empereur sut avertir son conseiller menacé, mais auparavant, ajant bien lard songé à appeler les troupes de Yuen Chi-kbai, il ne put se décider à sceller l'ordre de les faire venir. Remis dans l'ombre parle coup d'État de septembre 18%, il n'a plus de part aux afTaires du gouvernement : il n'a jamais été qu'un instrument dans les mains de la régente ou de ceux qui ont su l'accaparer.
Depuis la fuite et la condamnation de Khang Yeou-oei, l'Impératrice douairière Tsheu-hi a été dépeinte des plus noires couleurs par les journaux anglais et par des journaux français à leur suite. Quelques mois sur sa carrière feront justice de la plupart de ces impuutions. Née en 1834 d'une bonne ramille niantchoue du nom de Yé-hona-la, elle entra vers iSSHou I S">\ au harem impérial en qualitéd'épouseinférieure(ce qui n'estnullementunedécbéance dans les idées chinoises), comme aa sœur devint épouse principale du prince de Clioen, frère de l'Empereur ; celuici, régnant sous le nom de Hien-fong, était devenu veuf en 1849, avant son avènement ; monté sur le trône, il accorda ft sa femme principale le titre elles honneurs posthumes d'une Impératrice, puis en 1853 Qt impératrice l'une de ses femmes, de la famille Nîeou-kou-lou, qui était au harem au moins depuis le début de l'année et qui resta sans enfants. L'Empereur n'avait pas de fils : on sait quelle est l'importance d'un fils pour tout Chinois, à plus forle raison pour le souverain . En 1856, la jeune concubine Yého-na-la lui en donna un ; elle fut élevée par suite jusqu'au grade de koei-fei, sans devenir Impératrice ; c'est seulement au lendemain de la mort de Hien-fong (1861) que l'Empereur Thong-tchî, son fils, donna h l'impérairice
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Nîeou-kou-lou el à »a propre mère le titre d'Impératrices douairières, la première consérvanl la préséance et résidant au palais de l'Est, tandis que la seconde devenait Impératrice de l'Ouest ; ni l'une ni l'autre ne fut d'abord tenue pour complètement égale à l'Impératrice principale morte en 18i9^ mais, au bout de quelques mois, le jeune Empereur accorda aux: ancêlres des deux Impératrices régentes le rang ducal qui appartient légitimement au père et aux aïeux de ta véritable Impératrice. Il n'y a pas làtrace de faveurs scandaleuses pour nue ancienne esclave, comme on en a parlé. Quand l'Empereur Thong-tcbi mourut sans enfants, des suilesde ses débauches (janvier 1875), a-t-pn dit, l'Impératrice de l'Ouest éleva au irdne Tsai-lbien, fils de sa propre sœur et du prince de Choen et doublement cousin germain du défunt. Ce cboix put être dicté par la double parenté du jeune pnace avec l'Impératrice douairière Tsheu-hî : susceptible d'objections, il n'était pas incorrect. L'Empereur aurait dû avoir pour successeur un prince d'une génération inférieure, fils, neveu, fils de cousin-germain ; mais, si cette génération n'était pas encore représentée, il fallait chercher ailleurs ; le prince de Choen, il est vrai, n'était que le Septième Prince, septième fils de Taa-koang et moins qualifié que ses aînés pour fournir ud héritier impérial ; mais les premier, deuxième, troisième princes étaient morts en bas ûge, la lignée de l'Empereur Hiea-fong, quatrième prince, venait de s'éteindre ; le Gnquième Prince était sorti par adoption de la descendance de Tao-koang, le Sixième Prince, autant que je puis savoir, n'avait alors qu'un fils et ne pouvait en être privé ; il faut dire de plus que la dévolution de la couronne ne suit pas forcément l'ordre de la naissance et qu'un souverain peut toujours choisir comme héritier l'un quelconque de ses
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lils. Tsai-thien, cousia-germaia de l'Empereur ThODg-tchi, ne pouvaDt devenir son fiUadoptïr, fut (eau pour son Rrère. pour le Dis adoptir de Hien-ron^r ; mais, conformément ù la coutume chinoise, il fut décidé que le fils issu de Tsai-thien ou Koang-siu serait donne en adoptiou posthume à Ttiongtchi, pour que ce souverain, l'aîné de lu famille, ne fût pas privé d'héritier et de sacrifices. Depuis longtemps l'état de santé de l'Empereur Koang-siu a permis de croire qu'il n'aurait pas d'enfants : lors donc qu'au mois de janvier dernier on a désigné le fils du prince de Toan comme héritier présomptif et fils adoptif de Thong-lcbi, on n'a fait que tenir les eugagemenis de 187f>.
Sous d'autres dynasties, il s'est trouvé des Impératrices douairières pour déposer formellement l'Empereurel s'emparer ouverteraent du pouvoir, les historiens sont uoa- QÎmes ù condamner ces usurpations. Aujourd'hui les faits sont différents: l'Empereur continue de régner,mais l'exercice de l'autorité lui a été enlevé ; le fond peut être le même, la forme diffère. Usurpatrice peut élre d'après les idées européennes, l'Impératrice Tsheu-hi doit sans doute litre jugée moins sévèrement du point de vue chinois: comme mère adoptive, elle a droit à tout respect, à toute obéissance de la part de son fils adoptif ; comme Impératrice douairière, elle peut donner des ordres à l'Empereur et, tant qu'elle est en vie, elle seule est qualifiée pour prendre certaines décisions relatives au statut personnel de celui-ci et de son père, le feu prince de Choen, ainsi qu'à quelques affaires de deuil et autres. Sans doute, quand l'Empereur est majeur, ce sont des prérogatives plutôt honorifiques ; mais la limite est bien difficile à tracer enirc l'usage légitime et l'abus : une aussi délicate question du droit dynastique n'est pas de la compétence des étrangers.
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LA SITUATIOrt DANS LE NORD EN ;900 20}
quelque désinvolture qu'apporteDt certains publieisles à la trancher. Aussi bien, qu'aurait pu gagner l'Europe à soulever un débat de légitimité et à répondre au prétendu appel de l'Empereur, appuyé, dit-on, par des vice-rois, aux protestations de bonne volonté et de soumission qu'on lui , attribue? Ne serait-ce pas froisser inutilement les seatiments des Chinois, qui diraient, à hon droit celte fois, que notre ingérence outrepasse les limites de la raison? Ce qu'on doit demander au gouvernement chinois, c'est de rétablir et de gai'antir l'ordre : peu importe qui donne ces garanties.
L'Empereur, depuis vingt-cinq ans qu'il règne, n'a montré que de bonnes intentions sans aucune capacité politique. L'Impératrice Tsheu-hi s'est révélée au lendemain de la mort de Hien-fong. Dominant l'Impératrice de l'Est, Tsheungan, et d'accord avec leur beau-frère, le prince de Kong, qui venait de traiter avec les alliés, elle a dispersé et fait metireà mort le conseil de régence hostile aux étrangers et qui voulait confisquer le jeune Empereur ; à la mort de celuici, appelant secrètementLiUoag-lchang et ses troupes, elle a su éviter les troubles possibles par la prompte désignation d'un successeur ; sous ses ordres de régente ou sous son influence d'impératrice douairière, les rebelles ThaiphÎDg et Nien-fei, les musulmans du Yun-nan, du Chàn-si, du Kan-sou, de l'Asie centrale ont été dispersés et soumis, Konldja a été recouvré, le Turkestan et Formose ont été organisés en provinces, le télégraphe a rayonné sur tout l'Empire, les premières lignes de chemins de fer se sont construites, le nombre des ports ouverts s'est multiplié, le Si-kiang et le Yang-tseu ont reçu les vapeurs sur tout leur parcours navigable, les armées des vice-rois ont éié organisées à l'européenne, les arsenaux, ron-tcheou, Oei-hai- Maarice Courant. — En Chine. 14
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oei, Port-Arthur, ont été fondés. Sans doate le progrès a été lent : mais il serait absurde d'exiger de la Chine autant de rapidité à la transformation qu'en a montré le Japon. L'Impératrice Tsheu-bi faîl preuve depuis quarante ans des qualités d'un homme d'État éminent; elle a reçu l'Empire presque ruiné et elle l'a relevé de façon h faire illusion à toat l'Occident jusqu'à la guerre sino-japonaîse entreprise malgré elle : nous n'avons pas à nous occuper des passions, des vices privés dont on l'accuse, et nous devons, pour étrejustes, reconnaître en elle une grande souveraine, comparable. aui plus grandes qui ont régné dans les siècles passés. Ses aniécédents répondaient d'elle, quand elle a repris le pouvoir en f 89fi,et les étrangers, pas plus que les Chinois, n'avaient à concevoir d'inquiétudes sur le gouvernement de celle qui a su choisir ou maintenir pour ministres et pour vice-rois le prince de Kong, Tseng Koe-fan, Tseng Koe-tshiuen, Tso Tsong-thang, Li Hung-tchan^, Tchang Tchi-tong. Comment auourd'buî ce gouvernement peut-il être accusé d'avoir pactisé avec les rebelles, déchiré les traités, violé cyniquement le droit des gens î comment admettre que tant d'imprudence, qu'un si grand acte de folie ait été le fait de l'impératrice Tslieu-hi, telle qu'on la connaît par ses actes antérieurs ? S'étant appuyre contre Khang Yeou-oeî sur la réaction ultra-conservatrice, elteest devenue prisonnière du prince de Toan et de ses acoljtes ; ayaut eu le tort d'hésiter au début, elle a glissé dans l'aventure où son pouvoir a été balbué et a failli périr. Celte défaillance politique est couciliableavec le reste de sa carrière, ce qu'on ne saurait dire du guet-apens insensé dont on l'accuse (i).
Aujourd'hui qu'il s'agit de réorganiser lordre, espérons que l'on saura quelles sont les volontés, quelles les iorces, quels les intérêts capables de fournir un pojut d'appui — et pour cette œuvre on peut espérer trouver l'Impératrice douairière et un certain nombre de mandarins qui sont, l'une comme les antres, de véritables hommes d'État, le peuple travailleur aussi, qui souffre des troubles et ne demande que l'ordre ; — où se tronvent au contraire l'irrésolution et les violences vaines, l'ignorance présomptueuse et les utopies puériles — en ce sens les réformateurs sont aussi dangereux que les ultra-conservateurs : il faudra savoir se servir des uns, se méfier des antres cl ne pas confondre tous les partis, toutes les classes dans la même réprobation.
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Les cvéDcmeats qui ont eu lieu l'an dernier en Mantcliourie ainsi qu'au Tchi-li, et dont l'issue ne saurait encore élre prévue, ont posé une Tois de plus la question des rapports entre la Cliîne et les étrangers. Le Congrès de la Pais a alors évoqué l'affaire,' délerminé les causes des troubles, parmi lesquelles il ne semble avoir oublié que les causes intérieures, et volé une résolution se terminant par ce paragraphe : « La seule politique commandée par les circonstances présentes consiste à préparer l'abandon formel du protectorat religieux, à favoriser la constitution en Chine d'un gouvernement indigène fort et sagement progressiste, capable d'accomplir les réformes intérieures indispensables, et à assurer, sous le régime de la parle ouverte, l'efficacfi protection du commerce étranger honnête l>our le plus grand bien de la civilisation. » (Le Temps. n°'des4et5 octobre 1900.) Userait trop long de discuter en détail ce programme politique; j'ai déjà dépeint brièvement la face interne de la situation en riiine, je voudrais donner quelques indications sur les relations entre les étrangers, missionnaires ou autres, et les Chinois; pour les rendre plus claires, je dois d'abord tracer une esquisse du carac-
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1ère (le ces derRÏers : de celle élude et de cet examen de coDScieoce soniront quelques conclusions susceptibles d'application procliaine.
Le Irait dominant du Chinois, c'est un esprit très pratique, padeni et avisé, jointà une innaginalion pauvre et impersonnelle. D'une situation, le Cliînois sait tirer toutes les applications utiles; le régime patriarcal lui a ofTerl la première oi^nisalion régulière de la famille, de la gens, fondée sur le A/cro, c'est-H-dire sur le culte filial; depuis lors, il n'a pas cherché autre chose. La famille, la gens sont aujourd'hui ce qu'elles élaienl deux cenu ans avant notre ère, presque les mêmes qu'au temps de Confucius. De cet oi^nisme primitif, la race, ingénieuse, a déduit toutes les instiiulions nécessaires .i son évolution comme peuple : d'abord, une féodalité patriarcale, qui semble avoir duré environ neuf siècles; puis, à la chute de celle-ci f 33 lavant notre ère], une monarchie absolue, patriarcale aussi, où l'Empereur est le chef des familles, le « père et la mère » de ses sujets; enfin, après quelques oscillations entre les deux formes de gouvernement, la monarchie s'est fisée depuis l'époque des Thang (61ÎH-9U7). Plus récemment, aux familles et aux ^ei/es se sonl ajoutées d'autres associations, communes rurales (depuis le xi° siècle), corporations commerciales (avant le xvt" siècle), qui ont imité la forme de l'association familiale. C'est toujours au même principe de groupement que le Chinois a eu recours ; manquant de personnalité, il ne peut vivre seul et ne sait rien être sinon
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uDe cellule d'un OF^aaisme, mais il ne conçoit pas de groupe plus vasie que celoi que son œil embrasse à la fois : famille, association communale, commerciale ou autre. Au vu' siècle avant notre ère, ia Chine, ne s'étendaoi guère au delà des sites où sont Péking, Si-ogan, Han-kheou, Chang-hai, comprenant moins de sept des provinces d'aujourd'hui, était déjà en voie de concentration et ne renfermait pa» moins d'une trentaine de royaumes unis par un lien féodal trèslSche, sans compter plusieurs tribus barbares indépendantes ; le Chinois d'alors ne connaissait pas autre chose que ces petits États; son descendant n'élève pas sa conception plus haut que la sous-préfecture oiiilestnéetdont les intérêts le touchent ; s'il n'est pas mandarin, la province, l'Empire ne sont pour lui que des mots, et leurs affaires ne le concernent pas.
Habile à employer ce qu'elle a sous la main, cette race redoute l'inconnu : aussi l'amour de la tradition a-t-il été érigé en principe, comme respect des anciens et de l'autorité. Cinq cents ans avant l'ère chrétienne, il s'est trouvé un homme, Confucius, qui réunissait à un degré émineni les meilleurs traits du caractère national, respect de l'antiquité, amour de la justice, modération, sens pratique. Après avoir été pendant sa vie un conseiller souvent peu écouté, mort, il est devenu le type même de la race, « l'instituteur de toutes les générations, >' et, pour observateur soumis des idées et des formes léguées à son époque par les ancêtres, qu'ait été le « Saint », il a compris assez la variété chinoise de la nature humaine ponr que sa doctrine, résistant aux bouleversements politiques et sociaux, s'applique encore à la famille et à Tindividu comme aux jours de sa vie. De là, la fortune de cet hon>me qui ne s'est donné ni comme dieu ni comme prophète, et qui, depul»
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plus de deus. mille ans, reçoit l'hommage d'une vénératioa semblable à un culte. 1!n souverain chinois a rendu au con- ^cianisme un service de premier ordre : deux cent cinquante ans après la mort du maître, à l'heure où sa mémoire encore vivace s'était déjà nimbée de légendes, mais où, de sa doctrine, exposée et déformée par dÎTerses écoles, n'était pas encore né de système capable de la supplanter, Chi-hoGDg-li, ayant anéanti la féodalité, fut bljlmé par les lettrés disciples de Confucius. A leur interprétation politique de la doctrine, il n'eut pas l'esprit d'en opposée. une autre plus large et seulement humaine ; il mit à mort les lettrés et brûla leurs livres- 11 en résulta qu'à la cbute de sa dynastie, qui lui survécut à peine, le confu'^ianisme qui n'était qu'une morale privée et publique, sans aucun dogme, sans aucun culte, s'était mué en une sorte de reli-, giOD. Les lettrés en furent les prêtres laïques, les Kîng ou Livres canonique s, recouvrés à graud'peioc en furent la Bible.. Hais ces King correspondaient à un état de civilisation incompris désormais par suite de la violence même des convulsions qui l'avaient ruiné ; ils étaient écrits dans une langue archaïque, en caractères anciens, et présentaient des rédactions divergentes; les lettrés ne furent plus seulement des moralistes continuant la pensée du maître, ils deviarent des philologues étudiant la lettre encore plus que l'esprit, des ardiéologues cherchant à reconstituer la société antique. Ainsi naquit autour des textes sacrés une littérature exégétique, bien différente des œuvres antérieures d'esprit plus indépendant ; l'histoire, la poésie, la philosophie, la critique des anciens textes sont issues, plus ou moins directement, de celte source orthodoxe et, même au temps de leur plus brillante lloraison, en ont gardé la saveur ; les rejetons des autres écoles, soit de l'antiquité, soit de l'étran-
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aie EX CHINE
ger, tenus en défiance, se sont maigrement développes; les formes nouvelles, méprisées, laissées au peuple grossier, sont restées sans influence.
Confucius, semblable à ses compairiotes.liomme de sens pratique, manquait de l'imagination qui construit, était peu capable de l'abstraction qui généralise ; analyste des hommes et des institutions, il voulait les ramener à leur pureté antique; mais il ignorait la nature matérielle où l'homme est plongé ; du mystère du monde, il n'avait pafi ce sentiment si remarquable dans les écrits taoïstes ; il ne tressaillait pas de cette universelle sympathie, si marquée dans le bouddhisme qui ne devait parvenir eu Chine que cinq siècles après sa mort; il était étranger à cette curiosité des idées qui aiguillonnait \vs Grecs dès avant Socrate et Euclide. Comme lui, ses disciples ne connaissent ni la science ni la métaphysique, ai la charité ni l'amour de la vérité : c'est pourquoi, depuis deux mille ans, frappés par l'éducation de cette empreinte unique, les Chinois, surtout ceux des classes supérieures, restent volontiers fermés à tout sentiment d'expansion, confinés dans leur admiration pour les formes orthodoxes de la morale et de la littérature. Aussi, dans ce pays où l'on a peut-être plus écrit, étudié avec plus de patience que dans aucune autre région de la terre, la science n'existe pas : l'histoire naturelle n'est qu'un catalogue de faits il peine classés, rapportés à unusage médical, agricole ou industriel; l'alchimie, négligée aujourd'hui, semfo)e-t-il, l'astrologie toujours en honneur, n'ont jamais eu d'autre but que de connaître et de modifier la destinée de l'homme, de satisfaire ses passions, jamais d'autres règles que des recettes qui ne sont liées en aucun système clair prétendant traduire la réalité ; les mathématiques se composent de formules empiriques, destinéesàla solution
de problèmes parliculiers, et ignoreDt cet enchaînement de propositions dont les Grecs ont posé les premiers termes.
Ce qui manque partout, c'est l'idée de la loi scientifique ; la coBceplîon des séries de faits liés constamment ou taabituetlement a jusqu'ici dépassé la Force d'abstraction du Chinois. Dans| son esprit, les phénomènes s'associent par eoatiguïté. A cens qui n'ont pas d'explication voisine, on suppose des causes mystérieuses. Pour le lettré, toutruni- Ters se réduit aux combinaisons de deux principes, le 'yin et le gang; tout le raisonnement scientifique aboulit à un cliquetis de mots. Pour l'ignorant, tout résulte de l'action d'esprits innombrables, doués de peu d'attributs distincts; les uns, sans figure, animant des animaux, des objets, parfois étant ces objets m^mes ; les autres, conçus comme des hommes, personnages historiques ou anecdotiques qui ont acquis un nouveau ^enre d'existence. De cette absence de notions scientifiques, naissent h la Fois te scepticisme et la crédulité : on' n'admet pas les constatations les plus simples de la physiologie, de la physique, des mathématiques ; et l'on croit que de la place d'un tombeau dépend la ruine d'une famille; que des démons en papier peuvent couper les nattes de toute une population ; que des exercices, des formules, des méditations permettent de traverser 1rs murs ourendentiavulnérable. Comme les deux principes, comme les esprits déchaînent les maladies, les inondations, les sauterelles, l'incendie, comme ils régissent les fléaux et la prospérité des familles et de l'Empire, l'acte le plus simple, interprété par le croyant ou le malveillant, peut soulever une tempête de fanatisme, qu'une explication con. forme auK préjugés pourra seule à son tour apaiser.
Interrogé sur les esprits et sur l'au-delà, Confucius répondit : H Je ne sais pas encore les choses de la vie, com-
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ment saurais-je les choses de la mort? » et il conseilla, pour les rapports avec les divinités, de se conformer aux coutumes desaaciens. Fidèles h cet enseignemeat, ses disciples font des sacriGces en l'honoeur de leurs ancêtres, des héros bienraiteurs et protecteurs, des dieux qui président aux phénomènes de la vie et de la nature, ils prennent part aux cérémonies du Uioïsme et du bouddhisme; mais de tout ceU ils ne cherchent pas la signification, ils ne se demandent pas s'ils croient ; le mot de foi n'a pas de sens pour eux, et leur morale a sa base ailleurs. Quant à l'ignorant, il croît indistinctement à tous les esprits dont on lui a parlé, et s'efforce d'avoir des inlelligeoces parmi eux; c'est là une foi intéressée, individuelle, susceptible de réunir les hommes seulement si quelque offense conlre les esprits, commise ou supposée, fait redouter leur vengeance. TouteToix il y a eu souvent en Chine des hommes qui, udopianl la foi en un esprit quelconque, ont, en son nom, imposé des épreuves d'iniliaiion, ont formulé des règles de morale, ont organisé une hiérarchie et un culte, ont enfin formé des sectes ressemblant à des religions agissantes ; cet élément est présent dans la plupart des sociétés secrètes ; mais jusqu'ici, ces confréries fluides, sans durée, sans extension, n'ont rien organisé, n'ont même pu soulever de troubles que pour des motifs étrangers, économiques ou politiques.
La religion proprement dite n'est donc pas une force ea Cbine ;et il en est de même de cette autre religion, quia aussi sa foi et ses martyrs, je veux dire le patriotisme. Concevoir un pays comme uoétrequi vit et se développe, qui peut souffrir et périr, exige une puissance d'abstraction rare ou absente dans l'esprit chinois. Le paysan défend son champ et sa maison, il s'inquiète des troubles qui ont lieu dans son
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district ou dans le district voisin et dont le coDtre-coup peut l'atteindre ; mais rhomme du Chan-tong ne se soucie pas de l'iovasion qui menace le Tchi-li et qui sans doute ne s'étendra pas jusqu'à lui. Quand les troupes franco-anglaises, ou japonaises, ont occupé des provinces chinoises, la population s'esl aisément soumise et a vaqué à ses travaux, dès que l'ordre a été assuré : bien plus, des coulis chinois, loués par les armées étrangères, ont bravement fuit le service pour lequel ils étaient engagés, même contre les troupes impériales. En raison de ce manque de cohésion, les Chinois ont fini par subir toutes les invasions, depuis les peuples tartares, To-ba, Mou-yong et autres dans les premiers siècles de l'ère cliréiienne jusqu'aux Mantchous au xvii^ siècle ; ils ont accueilli tous les maîtres, du moment que ceux-ci, s'étant élablis par la force, ont à peu près respecté les propriétés, les coutumes des vaiucus. D'ailleurs, tout en attendant la mort avec indifférence, le Cliinois redoute la guerre intérieure ou extérieure, qui l'arrache à son champ ou à son métier, ha perte immédiate qu'il subit en cessant de travailler est plus grave à ses yeux que le danger éloigné et incertain qu'il faudrait combattre; l'organisation patriarcale et égalilaire des associations de tous genres s'accoi-de mal avec la discipline d'une armée, si vague soil-elle : ni la nécessité, ni les principes d'une forte organisation militaire ne sont compris ; et l'on voit ce Irait se marquer, snrlout depuis que, la féodalité ayant définitivementdisparu.la propriété individuelle a, au vii°siècle, remplacé la propriété de l'État, qui était en partie concédée aux nobles, en partie partagée périodiquement. Dès lors, les fortunes privées ont pu s'édifier, le commerce s'est développé. l<a Chine est assez riche en produits naturels, le Chinois sait assez tirer parti de ces produits pour
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2iû EN CHINE
rournir aus besoins du plus grand nombi'e : les industries multiples et rarfinëes, louctiant à l'art, mais n'y atteignant pas souvent, satisfont aux recherches de l'élégance et de lu sensualité ; l'organisation démocratique permet à chacun d'aspirer, pour lui ou pour les siens, à. l'instruction, aux examens, aux charges ; la famille et les autres associations guident, de la naissance à la mort, l'individu qui a peu de personnalité et redoute l'isolement ; la littérature et ta morale orthodoxes, en théorie bien commun de tons, sont, pourle lettré, l'expression adéquate de toute beauté, de toute vérité. De cette civilisation, le Chinois jouit avec amour ; il ne conçoit rien en dehors, est même incapable de percevoir ce qui lui est étranger, et il reporte sur elle tout le dévouement qu'il n'a pas pour sa patrie.
Ce dévouement n'est pas sans égof sme, mais il n'est pas dépourvu de désintéressement, puisque, dans cette civilisation complexe, comme dans d'autres, se mêlent les idées élevées et les jouissances matérielles. L'esprit terre à terre du peuple s'est appliqué avec succès à tout ce qui facilite la vie : il est superflu d'insister sur l'activité des Chinois, sur leur ingéniosité à gagner de l'argent. Chez le travailleur, l'avidité est tenue en bride par l'intérêt bien entendu : les commerçants sont renommés pour leur honnêteté, et je ne pense pas que sur ce point, surtout dans la population rurale, le niveau moral difTère sensiblement de ce qu'il est autre part. Chez le mandarin, l'avidité, qui est la même, ne trouve pas à se satisfaire par des gains licites, les Iraitemenls étant notoirement insuffisants : il ne reste de ressource que la concussion sous les formes les plus variées. Les moralistes la condamnent; mais l'État la tolère, l'opinion l'absout et la coutume ancienne la consacre ; la corruption est telle cependant qu'elle sei-a bien difficile à
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guérir et qu'elle arrêtera, on peut le craindre, loules les rcforiDes tentées . Le désintëressement dVd est pas moins prAché par les lettrés, alors qu'ils ne le pratiquent pas; les enfants soat Dourris d'exemples de fidélité au souverain, d'amour de l'étude ', de mépris des riciiesses : ces préceptes influent parfois sur la vie: En Face des mandarins rapaces, on en cite qui instruisent, secourent leurs adminisii'és ; en face des lettrés qui, par l'étude, ne poursuivent que les honneurs lucratifs, on en trouve qui ont entrepris de longues recherches, composé des œuvres importantes, dont ils ne tirent aucun profit, puisqu'il n'y a pas de propriété littéraire et que souvent tes ouvrages sont publiés apr-ès la mort de l'auteur. On rencontre aussi des hommes qui consacrent leur fortune à secourir les lettrés sans ressources, ù imprimer des livresécHis par des savants pauvres, aidant ainsi doublement le peuple, par l'argent et parl'instruction qu'ils répandent. 11 serait peut-être paradoxal, mais vrai, de dire que le Chinois instruit méprise l'argent, ou du moins ne le recherche que pour les satisfactions élevées qu'il en tire.
La civilisation chinoise, totalement diiréreute, n'est donc ni moins complexe, ni moins raffinée que la civilisation européenne, mais, encore moins que celle-ci, elle inspire aux hommes l'intelligence et la tolérance des idées étrangères. L'Européen de valeur moyenne ne comprend pas, d'habitude, les Asiatiques et. dans leurs coutumes les plus indifférentes ou les plus louables, ne trouve qu'objet de
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raillerie ou de dédain; le Chinois grossier, comme le cultivé, n'a pour nons que du mépris, ou, s'il e»t singulièrement biaireiDant, de la pitié. L'isolement séculaire où la Chine a vécn explique en partie ces sentiments. Jusqu'au iu* siècle avant l'ère chrétienne, les petits États qui composaient l'Empire étaient liés surlont par la communauté de langue et d'institutions; la Chine antique ressemblait à l'Europe du moyen âge, oit de nomlveux souverains indépendants se partageaient les populations de civilisation ehoétienne et reconnaissaient la suprématie plus ou moins efficace du Pape et de l'Empereur. Entre les royaumes chinois existaient des relations r^lées par un véritable droit des gens; mais de ces rapports r^liers étaient exclues les tribus barbares, c'est-à-dire de langue différente, d'organisation primitive, qui peuplaient le pourtour de la confédération et vivaient à l'intérieur même de ses limites, comme, en Occident, l'Islam fut longtemps privé des droits admis en faveur des chrétiens. La chute des petits royaumes féodaus, substituant aux relations iniernalionales celles de province à province dans un même empire, ruina à sa base l'idée du droit des gens; et, comme cet événement coïncida avec une subite extension de puissance qui porta l'autorité du Ris du Ciel approximativement jusqu'aux fronlières de ce que nous appelons )a Chiae propre, l'Empire n'eut plus d'autres voisins que des peuples encore barbares, dont un bon nombre étaient nomades et dont les plus avancés connurent l'écriture cinq ou six siècles plus lard. Quelques-uns de ces peuples copièrent son organisation, apprirent ses industries; tous voulurent avoir part aux élégances de sa civilisation et subirent son ascendant. Centre d'où rayonnait tout ce qu'il y avait d'art et de science dans la moitié orientale de l'Asie, foyer de la pro-
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pagande bouddhique qu'elle avait d'abord accueillie, puis à son tour entreprise, source de richesses naturelles et fabriquées, la Chine domina, souvent par les armes et la diplomatie, toujours par l'industrie et l'iatelligence, tout le monde connu d'elle, monde dont elle emplissait en réalité la plus grande partie. Car, au delà des barbares soumis à son influence ou à son autorité, de l'autre câté des océans, des uioDiagoes, des déserts, il existait sans doute encore des hommes, voire des empires : mais l'éloignement, la difficulté et la lenteur des voyages faisaient de ces peuples \ine autre humanité, de ces régions les confins à demi fabuleux de l'univers. Isolé et par la conSguration du sol, et par sa propre supénorité intellectuelle, il n'est pas étonnant que le Chinois ait conçu de lui-même un contentement exagéré, où il était déjù porté par la nature de son esprit, qu'il ait tenu l'étranger pour un barbare, ignorant, sans lois, sans droits; deux mille ans de cette orgueilleuse solitude l'ont rendu presque incapable de voir ; car l'Annam et la Corée copiaient la Chine, leur suzeraine, le Japon vivait îsolé par ses mers, ses luttes internes, sa politique; au XIX* siècle seulement, le développement économique et les inventions industrielles ont établi le contact permanent entre la Chine el l'Occident et le reste du monde.
Toutefois l'expansion maritime de l'Europe au xvi" siècle avait déjà raccourci les distances et jeté sur les cAtes extrêmes de l'Asie des hommes hardis qui, par leurs entreprises et celles de leurs successeurs pendant trois siècles, fournirent aux Chinois la première occasion d'apprécier notre monde moderne. A l'époque où Corlez renversait l'empire des Aztèques, où Vasco de Gama et les Albuquerq ne venaient de soumettre dilTérents princes sur les côtes des Indes et de la Malaisie, les Portugais arrivaient i
CaQioD (ISU), j étaient assez bien accneillia et obieDaient d'envoyer une ambassade à la Cour; Mais, émules des grands pirates qui fondaient les colonies de l'Espagne et du Portugal, ils ne s'aperçurent pas qu'ils n'avaient pas affaire à des Américains, des nègres ou des Hindous, et^ dans cet Ëlat organisé, ils voulurent parler en maîtres, acheter des esclaves, violer impudemment les lois; ils furent aussitôt chassés de Canton, leurs envoyés furent emprisonnés (1522 ou iS23), puis relégués dans des provinces éloignées, où le principal, Pirez, se maria et acheva ses jours. Plus tard, établis près de Ning-po.ils lurent massacrés pnnr avoir fait violence à des femmes indigènes (154a) ; de même ils furent chassés d'Ëmoui, de Tshiuen-tcheou (1549); enfin, des trois localités qu'ils avaient occupées sur les cùu-s méridionales, Macao seul leur resta : on leur abandonna cette lie déserte, où ils construisirent une ville et où, moins arrogants que par le passé, ils acceptèrent la surveillance la plus rigoureuse des mandarins. En 18W seulement, ils furent autorisés à construire de nouvelles églises et exemptés de l'ingérence des autorités chinoises dans les affaires de la ville ; mais ce n'est qu'en 1887 que la propriété en fut reconnue au Portugal. Jusque-là, les Portugais étaient tolérés comme vassaux; on peut s'expliquer cette tolérance par l'infime importance d'une poignée d'étrangers installés au bord de la mer, sur les confins d'un immense empire, aussi bien que par les profits de toute nature qu'apportait aux mandarins et à la population le commerce d'oulre-mer. Mais, si les Chinois, moins patients et plus prévoyants, avaient dès l'abord réglé plus nettement la situation de ces premiers étrangers et de ceux qui les suivirent, le cours de l'histoire chinoise eût pu être changé. Les Hollandais, en 1622, attaquèrent Macao, puis
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s'établirent aux Pescadores, d'où, sur l'ordre des Chinois ils se retirèrent à Formose, encore sauvage et indépendante. Les Anglais, en {637, débutèrent par s'emparer des Torts de Canton. Les relations entre Chinois et étrangers étaient à peu près celles de pirates qui attaquent et d'habitants qui se défendent; parfois ceux-ci, instruits par les violences précédentes, ouvraient le feu, repoussaient les vaisseaux, enrermaient les envoyés. Les Hollandais, h Batavia, répondaient à des soupçons de conspiration par le massacre des Chinois; à Manille, les Espagnols avaient institué un système de taxes, de surveillance, d'oppression qui inspira peut-être l'organisation des marchands hannistes de Canton. Les Européens, entre eux, usaient des mêmes procédés qu'envers les Chinois; les intrigues, la calomnie, la piraterie, les attaques jusque dans les eaux chinoises étaient Tréquenles et bien faites pour douoer aus. Asiatiques une juste idée de la concorde régnant alors en Europe. Parfois les étrangers se montraient aussi souples qu'ils avaient été arrogants ; les coupables de meurtre étaient livrés à la justice chinoise, même, à la fin du xviii* siècle et au début du xix*, si l'homme tué était un étranger. Les marchands et leurs employés ne pouvaient résider à Canton, seul port qui soit resté constamment ouvert de 1684 à 1842, que pendant la saison des affaires et seulement dans d'étroites factoreries où ils étaient parqués. Les envoyés des souverains étaient conduits à Péking sous bonne escorte et se prosternaient devant l'Empereur, acceptant ainsi pour leurs maîtres la qualité de tributaires. Parfois, sans motif apparent, on résistait à ces exigences pour les subir bientôt après : ainsi les Chinois ne pouvaient voir aucune raison dans une conduite aussi contradictoire. C'était, de la part des étrangers, accréditer l'idée qu'ils Maurice Couiunt. — En Cbine. 15
n'étaient que des barbares, prêts à subir toutes les avanies, pourvu que leur commerce prospérât.
Les guerres et les relations d'affaires, depuis 1849, ont montré à la Cliiae que les l^tats étrangers sont plus forts qu'rtlle, que, sur un petit nombre de points, ils sont toujours d'accord, mais que , dans la plupart des cas, il est facile de les opposer les unâ aux autres ; silaraisonn'est pas la même à Londres ou à Berlin qu'à Pétersbour^, en quoi celle qAie l'on suit à Pékin^ serait-elle inférieure t et si l'usage de la Torce a trabi la Chine, la fortune ne peut-elle pas tourner? Ce ne sont pas, je le veux bien, les sentiments de tout un peuple, mais ce sont sans doute les vues de ceux qui dirigent, soit qu'ils cherchent à nous imiter pour nous résister, soit que, de nous, ils repoussent tout indistinctement. Les traités imposés ont introduit, au moyen du canon, les principes d'un droit des gens nouveau pour la Chine, après quoi les meilleurs ouvrages ont été traduits pour les lui faire connaître. Ces principes, résultant chez nous d'une évolution séculaire, les Chinoiseupourraient jugera l'usage; mais, qu'il s'agisse de guerre ou de paix, lequel de ces principes n'a pas été violé par un État civilisé ù l'égard d'un autre ? L'histoire, depuis cent ans, sultit à répondre. Que si l'information des Chinois est trop pauvre en cette matière, ils peuvent serappelerleurs relations avec l'élrangcr, depuis qu'ils ont été tirés de force dans la société des nations. L'Europe lenr a imposé l'opium, leur a fait la guerre sans déclaration, s'est emparée de leurs ports sans état de guerre ; tout cela était amené par leurs coniiscationa, par leur mauvaise foi, par leurs meurtres, je l'accorde. Mais, si nous sommes en droit de nous plaindre, avons-nous lieu d'être surpris qu'ils oublient àl'égard de nos ambassadeurs ce droit international qui n'est pas le leur, alors que nos
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iatéi'èts le méconnaittsent si Tacilemeiit ? Un oïliule de noire credo iuiernational, c'est le droit des peuples « civilisés > û commercer partout suivant leurs propres usages. Incontestable du point de vue desdits peuples, l'utilité du commerce extérieur est réelle même ponr les autres, pourvu toutefois que ces derniers soient assez, tortement organises pour supporter l'état économique plus tenduque nous leur imposons. C'est ainsi que la nation japonaise, avec son unité profonde et son admirable ressort, a presque immédiatement tiré avantage de la transformation subie d'abord et bientôt consentie. Mais la Chine actuelle, issue d'une évo- Eutiou qui n'a eu de pareille ni au Japon ni en Europe, n'est pas prête pour notre régime économique et social ; sans tenir compte de ses répugnances légitimes, on a d'abord ouvert ses ports et ses villes les uns après les autres; depuis iSOS, et tout à la fois, on a voulu la sillonner de trains de cliemio de fer et de bateaux à vapeur, la couvrir d'usines, éventrer ses mines, bouleverser ses coutumes. L'Angleterre ppéteudrait- elle de mt^me imposer seshabiiudeséconomiques a la Russie, ou l'Allemagne aux l'Ltâts-Unis ? En agir autrement avec la Chine était peu généreux et peu profitable. Si la Cliine n'était pas prête, il fallait la préparer, et je sais bien que la persuasion n'y eut pas suffi : du moins fallait-il agir avec moins de bâte et plus de discernement. Notre impatience el notre brutalité ne sont pas de natureà donner une baute idée d'une civilisation qui ne trouve pas d'autres arguments.
Malheureusement, la conduite individuelle des Européens ne peut parfois que confirmer les Chinois dans leur antipathie. Je ne parle pas des vols, des actes de violence et d'immoralité qui sont commis dans toute agglomération bumaine. Flncore est-il fâcheux de voir des étrangers pro-
poser à d'hoDoétes indigènes qu'ils odi à leur s rôle de pourvoyeur de plaisirs qui n'est pas plus estimé eu Chine qu'en Europe; d'autres, après avoir fait sur le paquebot étalage de sentiments humanitaires, dès la première escale chinoise, eacourager de la canne les coulis qui tirent leur zinrikcha ou portent leur chaise ; d'autres, explorant quelque province de l'intérieur, se frayer à coups de fouet un passage sur une route encombrée. Mais que dire, quand un personuage, muni des meilleures recommandations pour un résident européen de l'intérieur, use de l'hospitalité qu'il reçoit pour cliercher à faire violence aux femmes et aux ûllesdes Chinois du voisinage et n'arrête même pas ses entreprises aux portes de l'orphelinat qui est proche î II y a déjà bon nombre d'années, des étrangers, visitant le Temple du Ciel, souillèrent d'une manière immonde la salle même où l'Empereur vient s'asseoir avant et après le sacrifice : ils avaient déjà quitté Péking, quand le ministre de leur nationalité les lit poursuivre et ramener pour présenter des excuses au Tsong-li yamen; depuis lors, rentrée du temple a été strictement interdite. Uo vol ayant été commis par des étrangers aux dépens d'un riche Cliinois, le représentant de leur pays les fit partir par le premier paquebot pour ne pas avoir, en les châtiant, à humilier la supériorité européenne devant des Asiatiques. Mais le crime impuni d'un seul retombe alors sur toute la communauté. De pareils faits sont rares, il est vrai; les étrangers résidants ne sont pas, et de beaucoup, assez nombreux pour tyranniser les Chinois ; mais ce qui frappe l'esprit, ce sont les actes anormaux et blâmables. Différents des Chinois et par le visage et par le costume et par les habitudes, par là même ridicules à leurs yeux, nous devrions veiller d'autant plus sévèrement sur notre conduite, leur
montrer que nous sommes des hommes et des civilisés. Il faudrait qu'il u'alll\t en Chine que des gens capables de comprendre ce qui s'y trouve de respectable et d'enseigner ce que nous avons de bon ; il faudrait bannir cette impudeoce, ce laisser-aller dont on rongiraiten Europe, et cette gaminerie malsaine qui pousse quelques-uns à ÎDJurîer les indigènes, cet esprit de raillerie qui se moque ouvertement de leurs habitudes et d'eux-mêmes ; et, pour être traités par eux en hommes, il nous faudrait ne pas commencer par voir en eux des brutes.
Laissant ce sujet pénible et rentrant dans la vie régulière, voyons quelles sont avec les Chinois les relations d'un Européen résidant dans un port, d'un commerçant par exemple. Ignorant le chinois et sans employé européen qui le sache, il vit au milieu d'un personnel indigène : d'abord le comprador, à la fois caissier, intendant, courtier, négociant même pour sou propre compte, associé à la maison en qualité de premier des subalternes, représentant d'un groupe de maisons chinoises qui le garantissent ; ensuite les employés chinois, scribes, skroffs et autres ; entin les boys et coulis, domestiques privés, garçons de bureau, hommes de peine, h^ituellement présentes et garantis par le comprador. Ce personnel sait plus ou moins le pidgin english, jargon mixte, tout juste suffisant pour exprimer les idées tes plus simples et traiter les aiïaires ordinaires, et est l'intermédiaire obligé de toute communication entre la maison européenne et le monde extérieur chinois. Centre d'une association de parasites qui le servent et qui l'exploitent, le négociant étranger est ainsi plus séparé aujourd'hui du monde où il vit, qu'à l'époque où, parqué dans les factoreries, il avait au moins avec les marchands hannistes, véritable aristocratie commerciale, des rapports suivis,
souvent cordiaux. Cette Bolilude ne lui pèse pas, car il a, pour se délasser, pour donner carrière à son esprîl. à ses sentiments élevés, à sa philanthropie, une société européenne plus ou moins considérable, avec ses aspirations nobles et sa frivolité, son brillant et ses misères : à l'égard de ses compatriotes ou des étrangers en général, il joue souvent le râle d'un homme inslruil et intelligent, il dépense son aident, il paie de sa personne pour faire le bien. Mais ses sentiments humains s'arrêtent presque toujours au seuil de la cité chinoise, dont, en vingt ans de séjour, il ne franchit pas une fois les portes. Du peuple au milieu duquel il vit, il ne connaît ni les mœurs, ni les idées, ni les besoins : jeune homme, il y prendra peut-être sa maîtresse, mais il sera incapable d'adresser une phrase banale au négociant avec qui il est en affaires quotidiennes, de venir intelligemment en aide à un vieux serviteur dans la détresse. D'habitude (peut-être y a-l-il quelques exceptions), entre étrangers et indigènes, il n'y a que des rapports d'argent : les indigènes, aux yeux des Européens, sont des machines qui doivent produire nu certain travail et, par un Juste retour, ils nous regardent comme des machines faites pour acquérir et pour amasser l'argent. Le lettré et le mandarin peuvent répéter avec les Japonais des deux derniers siècles : <( Ce n'est pas la voie de l'humanité que le barbare recherche avant tout, c'est le gain; » et l'on a si souvent accepté, en compensation de vies européennes, des indemnités pécuniaires ou territoriales, qu'en vérité ils sont fondés à craire que la vie même de l'homme est tarifée pour une somme d'argent.
Seuls les Japonais el les Kusses savent en général que les Chinois sont des hommes : les uns, par l'antiquité du voisinage, les autres, grilce à cette souplesse intellectuelle, à
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ce seaiiment humanitaire qui leur août innés. Aussi loiton l'émigfrant de la Russie d'Europe témoigner un prorond respect au mandarin chinois, se soumettre sans surprise à la juridiction d'an Bouriate ; s'imagine- t-on un Anglais courbant son orgueil ou un Français sa vanité devant un foni:tionnaire hindou ou annamile? et a-t-on oublié les clameurs des commerçants européens du Japon, quaud il s'est agi de i^connaitre à cet Empire la pleine juridiction qu'exercent les pays de chrélienlé?
C'est au nom de la civilisation occidentale moderne que l'Europe, au xix° siècle, a proclamé la barbarie de tout le reste de l'univers et assume la mission de l'éclairer ; c'est le progrès moderne que l'on prétend introduire en Chine. Ce développement industriel et commercial, résultat un peu trouble de siècles de recherches scientifiques et d'aspirations vers la justice, vers le bien de tous, a-t-il par lui-même une verluéducatriceî Entre deux peuples de civilisation analogue, les échanges commerciaux sont accompagnés d'échange d'idées et de sympathies : il n'en est pas de même là où les esprits n'ont par avance aucun point de contact. Le commerce cuire Occidentaux et Chinois pourrait continuer pendant des siècles sur le pied actuel saus que de l'accord des comptes résultât celui des intelligences, saus qu'une pensée commune germilt dans le cerveau de ce blanc et de ce jaune qui trafiquent ensemble. Et quand tous les négociants et industriels occidentaux, à l'imilattou de quelques-uns d'entre eux, connalti-aient la langue de leurs clients, entreraient eu rapports directs avec eux, but qu'il faut atteindre pour développer sainement nos relations avec la Chine, ce ne serait pas encore assez. Nos techniciens, absorbés par leurs afTaires, d'esprit plus pratique qu'élevé, donneront des leçons de choses, montreront en
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acte notre esprit de justice et d'exactitude, notre prolnté morale et intellectuelle, notre dévouement à ce qui est généreux : ce pourrait être assez pour un peuple curieux et généralisateur, mais ce serait trop peu pour le Chinois, pratique, au plus analyste. Quand le Céleste Empire achèterait chez nous toutes ses cotonnades et toutes ses machines ; quand toutes ses mines seraient ouvertes, ses voies ferrées exploitées de Péking à Canton, de Ning-po ù Singan ; quand il aurait appris ou surpris tous nos secrets iodustriels, sans doute il aurait reçu de nous, avec de nouveaux besoins, le moyen d'y satisfaire ; la sensualité et l'avidité accrues le pousseraient davantage à ce matérialisme où il penche ; mais, pour avoir perdu l'amour de lu civilisation chinoise, le respect de l'autorité patriarcale, il ne comprendrait pas davantage l'élan vers le bien qui aiguillonne notre civilisation ; nous ne' serions pas plus hommes à ses yeux. L'àme européenne ne se dépense pas toute en résultats tangibles, et, pour montrer le reste, l'immatérielj il faudrait atteindre au cœur même de la civilisation chinoise, agir par l'éducation.
Depuis la mort de saint François Xavier dans une île inhabitée eu face de Canton (15S2), il s'écoula plus d'un quart de siècle avant que les missionnaires jésuites, enfermés à Macao comme les Portugais, pussent s'établir sur le sol chinois : le P. Matthieu Ricci, après plusieurs années de séjour aux portes de la Chine, fut enlîn autorisé (1583) a résider à Tcbao-khing, alors capitale de la province. II avait
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mis à profit sa longue attente et il connaissait d^à bien les hommes qu'il allait évangéliser. Il fallait avant tout ne pas choquer un peuple raffiné, inratué de ses coutumes. Les Jésuites ne pouvaient changer leur visage afin de ne pas prêter à rire aux Chinois ; du moins, ils prirent le vêtement du pays, d'abord celai des bonzes, et un peu plus lard, ayant reconnu le peu de cas que l'on fait de ces derniers, celui des lettrés. Alors ayant acquis la respectabilité que donne le costume, ils durent harmoniser leur genre de vie et leur maintien avec Ifur extérieur, renonceraux attitudes et aux gestes européens, à cette exubérance occidentale que le Chinois tient pour un signe de mauvaise éducation ; il leur fallut se composer ce masque sérieux et impassible qui est de bon ton, travail de chaque heure, difficile parce qu'il touche aux habitudes corporelles qui traduisent noire caractère même. Se faire Chinois avec les Chinois, telle était la première étape : du jour où il y avait à peu près réussi, le missîonuaire pouvait prêcher aux hommes du peuple, iimes simples et d'accès facile. ^Mais la prédication ' ouverte n'était guère de mise avec les lettrés, orgueilleux de leur science, rompus aux discussions subtiles ; avec eux il fallait se faire lettré, connaître leurs classiques, être en état d'écouter leurs dissertations et d'y répondre, pouvoir écrire leur langue avec agrément : plusieurs Jésuites y réussirent et leurs ouvrages, lus par tous, trouvèrent accès jusqu'à la bibliothèque impériale. Ce n'était pas assez de traiter de pair avec les gens cultivés ; combattre leurs idées sans préparation eût été maladroit. Les missionnaires travaillèrent à faire sentir la supériorité de la civilisation européenne ; ils furent savants, ils enseignèrent la géographie, l'histoire naturelle, la physique, les mathématiques ; Us furent cartographes, et dressèrent la première carte
déudllée de l'Empire ; astronomes, et calculèrent les éclipses, corrigèrent le calendrier ; ingénieurH, et construisireDl des canons, des lunettes, des horloges, des machines élévatoires ; ils furent peintres, musiciens, architectes, médecins ; ils furent diplomates, et personne ne contribua plus qu'eux à la signature du traité stno-russe de Nertchinsk (1689). Us établirent de toutes façons la supériorité intellectuelle des hommes d'Occident; leurs entretiens étaient recherchés par les lettrés, par les dignitaires, par les Empereurs : on sait quelle fut leur situation à Péking sous les deniîers des Ming, à partir de 1600, et coDunent ils tinrent ensuite une grande place ii la Cour de la dynastie mantchoue. Au milieu des recherches scientifiques et du tracas des alTaires, ils n'oubliaient jamais l'œuvre de l'évangélisation, préchaut les humbles dans un langage simple et, avec les autres, profitant des conversations scientifiques ou moi'ales pour insinuer la vérité chrétienne, la développer, la faire éclater aux yeux. La civihsalion de l'Europe, en effet, est assez imbue de christianisme pour que, aux yeux des penseurs d'Extrême-Orient, l'esprit chrétien se décèle même dans celles de nos idées que nous lui croirions étrangères ou opposées : le Cbinoïs qoi avait fréquenté les docteurs européens, qui s'était habitué a leurs vues scientifiques, littéraires, morales, était fami' liarisé et à demi conquis.
11 y eut des conversions dans toutes les provinces, et le nombre en fut considérable : en 1603, plus de llû.OUO chrétiens étaient répartis dans douze des provinces actuelles ; je n'ai pas de chiffres pour les aulres. La nouvelle religion avait rencontré des adeptes parmi les plus hauts fonctionnaires, tel le grand secrétaire Siu Koang-khi, et jusque dans hi fïunilLe impériale. Plusieui^ convertis donnèrent d'admi-
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rables esemples de venu et de charité ; d'autres proclamèrent leur fol, dans les prisons, dans l'exil, dans les supplices. Car la politique Impériale n'avait pas plus d'unité envers ' les missionnaires qu'envers les autres étrangers : le mËme souverain qui les. protégeait un jour, les bannissait bientôt après (160S), puis, les rappelant (1671), finissait par leur accorder la liberté du culte (1692). Il arriva parfois que les uns devaient continuer leur service d'astronomes impériaux, tandis que les autres étaient poursuivis, soit par ordre de l'Empereur, soit sur l'initiative des vice-rois. On vît même l'un de ceux-ci suivre pendant plusieurs années une politique persécutrice, malgré les injonctions de la Cour. Ces faits inontreot it la fois combien l'autorité des plus grands Empereurs s'exerçait difficilemcDl dans les provinces, et qu'à l'égard de la religion chrêlienne, il n'existait aucun sentiment général d'opposition : l'opinion était flottante. S'il eût été permis aux missionnaires jésuites de poursuivre l'œuvre commencée, leurs rapides et solides succès permettent de croire que les chrétiens se fussent multipliéH et que la Chine se fût peu à peu apprivoisée aux idées européennes,
La querelle des rites ruina rédifice. Fidèles à leur prini-ipe d'accepter des mœurs chinoises tout ce qui n'était pas directement contraire à la religion, se rappelant peut-être combien de formes païennes ont été empruntées par la primitive Église qui les a remplies d'un sens chrétien, les Jésuites avaient toléré chez leurs néophytes le culte des ancêtres, celui de Confucius et d'autres rites analogues, ayant reconnu, après discussion approfondie avec les lettrés, qu'il y avait là non une adoration païenne ou des pratiques superstitieuses, mais un hommage rendu aux morts : cette concession était encore justifiée par les décla-
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rations des chrétiens au sujet du sens qu'eux du moins attachaient à ces cérémonies. Vers 1630, des Dominicains espagnols entrèrent au Fou-kien ; en 1684, abordait Mgr Fallu, des Missions Étrangères. A cette époque, bien qu'il existât une division rudimentaire en provinces ecclésiastiques, des Missions d'origines diverses Iravaillaienl !e même terrain : entre les Jésuites de la vice-province de Chine, ceux de la province du Japon, ceux delà Mission française de Péking à partir de 1687 ; entre les Dominicains, les membres de la Société des Missions Étrangères, dont le premier porta le titre d'Administrateur général des Missions de Chine, les frontières et les attributions u'étaienl pas déterminées. Cette confusion eut des suites fâcheuses ; dès le lendemain de leur arrivée, les Dominicains, mal éclairés, dénoncèrent à Borne la tolérance des Jésuites pour les rites chinois ; la ([uestion fut tranchée en sens contraires, en 1645 et 1656 ; reprise par Mgr Maigrot, des Missions Étrangères (1693), elle fut, après de longs débats et des décisions contradictoires, résolue contre les Jésuites par la bulle Ex quo singularis (17i2). Désormais les chrétiens devaient s'abstenir des cérémonies en l'honneur des ancêtres ; renoncer à la piété filiale qui est la base de la société chinoise; creuser entre eux et leurs ancêtres, entre eux et leurs compatriotes, un fossé infranchissable. Or, tant qu'elle n'avait à lutter que contre le taoïsme et le bouddhisme, la propagande chrétienne pouvait espérer le succès; dès qu'elle s'attaquait au principe même de l'édifice social, alors que ce principe n'est pas intrinsèquement religieux et que les missionnaires le mieux informés, les chrétiens, l'Empereur même repoussaient toute idée superstitieuse, l'avenir lui semblait fermé. Cependant, malgré bien des pertes el des persécutions, le christianisme a survécu en Chine,
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surtout parmi les classes pauvres, parmi celles qui n'ont pas d'ancélres ou ne peuvent les vénérer comme il convient.
Cette allaire déplorable eut sans larder les plus fâcheux résultats. Un premier légat, Mgr de Tournon, reçu en audience par l'Empereur (170.'»] qui lui expliqua le vrai sens des rites, publia cependant un mandement qui les interdisait (1707) ; un autre, Mgr de Mezzabarba, vint pour aplanir les difficultés (1721) el permit les cérémonies sous certaines conditions. Cette double intervention d'un souverain européen dans les affaires chinoises et le dédain montré par Mgr de Tournon pour la parole impériale irritèrent l'empereur Khang-hi qui bannit immédiatement Mgr Maigrot et deux de ses prêtres, fit bientôt arrêter le légat luimême et l'envoya à Mncao, où les Portugais le gardèrent en prison jusqu'à sa mort (1710). Alors l'appui impérial commença d'être retiré aux missionnaires. Sous les successeurs de Khang-hi, la Cour fut constamment et plus ou moins ouverlemenl hostile à la propagande chrétienne, tout en gardant a Péking quelques Jésuites pour le service de l'Observatoire. Enfin la suppression de cet ordre, l'arrestation à Macao et l'expulsion par le gouvernement portugais de vingt-quatre de ses membres (1762) Turent le coup de grâce pour l'ancienne Mission de Chine. Les Jésuites eurent immédiatement des successeurs, mais peu nombreux, peu instruits des choses de Chine, mal vus des fonctionnaires et des lettrés, ils ne purent soutenir l'œuvre d'éducation entreprise et longtemps prospore. Un fossé plus profond que dans le passé fut creusé entre la Chine et l'Europe.
Aujourd'hui,la situation des Missions catholiquesen Chine est bien différente de ce qu'elle était au xviu" siècle. Depuis
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les traités et d'après diverses conventions, elles ont ea face du gouvernemeQt cliinois une existence of^cielle et ne dépendent plus de son bon plaisir ; elles se sont multipliées, s'étendent au delà de la Chine propre ; le nombre des chrétiens, qui aurait diminué jusque vers 1850, s'est accru de nouveau, et par suite le nombre de ceux qui dans l'étranger ne voient pas un barbare et un ennemi. L'autorité pontificale a divisé la Chine en vicariats apostoliques indépendants les uns des autres, confiés à des Missions différentes, et a ainsi prévenu le retour des conflits qui ont amené l'afTaîre des rites. Un péril vient toutefois aux Missions de leur existence oflicielle même: les Chinois sont processifs, et souvent il s'en est trouvé qui, ayant quelque litige, ont eu l'idée de se faire chrétiens, pour acquérir l'appui des missionnaires et, pareux, desagentsétrangers; ils auraient ainsi impliqué la Mission dans leursdébats. Mais lu durée de l'instruction religieuse, les conditions exigées des catéchumènes, l'enquête minutieuse gui précède l'admission, sont des garanties sulTisantes pour écarter le danger des conversions intéressées. En fait, il est bien peu d'affaires relatives aux chrétiens auxquelles on puisse attribuer une telle origine. Toujours, quand des actes graves se sont produits, c'a été du fait des bandes de pillards qui s'en prennent aux chrétiens comme aux Hutres, ou des sociétés secrètes qui en veulent et nu gouvernement et aux étrangers, ça été avec la connivence plus ou moins timide des autorités. Il faut ajouter que le missiounaire n'intervient que rarement et prudemment eu faveur de ses ouailles, cela surtout dans certaines Missions particulièrement bien organisées, où les rapports avec les mandarins locaux sont réservés à quelques missionnaires expérimentés. La sagesse montrée par ce? hommes dé-
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voués a reçu, il y a deux ans, sa récompense officielle, quand un décret impérial a réglé sur le pied d'égalité les rapports entre évëques et bauts fonctionnaires, entre missionnaires et mandarins (iS mars 1899), il s'agil d'ailleurs là de la forme des relations, et non pas d'un pouvoir d'inlerveniion concédé aux Missionn.
Depuis que les Missions se sont solidement établies sur le sol chinois, elles ont repris l'œuvre d'éducation de leurs prédé<:esseurs du xvii^ et du xviii° siècle. I.es moyens ne sont plus les mêmes : les lettrés n'oublient pas que les rites sont encore proscrits ; les mandarins se souviennent de la malveillance qui a longtemps régné h la Cour à l'endroit des chrétiens et qui subsiste chez un bon nombre dit grands personna^^es envers tous les étrangers; ils se tiennent donc à l'écart, n'ont avec les prêtres catholiques que les relations indispensables et ne viennent plus étudier près d'eux les sciences de l'Europe, qui ne piquent plus leur curiosité, mais qu'ils ignorent encore plus qu'auparavant. Toutefois les Jésuites ont à Zi-ka-wei un muséum et un observatoire qui reçoivent parfois la visite des mandarins ; ils ont aussi fondé un journal illustré qui expose et discute les choses d'Europe ; lu par un certain nombre d'indigènes, il est loin d'avoir la même popularilé que les publicalions analogues trouvent au Japon. C'est en commençant par la jeunesse que l'on lente de transformer l'esprit chinois. Des écoles ont été fondées et sont entretenues en partie par les Missions, en partie grâce ù des subventions reçues des municipalités françaises de Chine ou du gouvernement de rindo-Chine : elles sont ouvertes aux enfants sans distinction de religion, et il en est où les chrétiens sont beaucoup moins nombreux que les autres. La rétribution demandée est faible ; la gratuité est accordée, s'il
y a lieu. La propagande religieuse eu est absente : les Missions espèrent que l'habitude des Idées européennes préparera naturellement les esprits à la religion d'Occident : cette discrétion est récompensée par le succès des établissements. Une solide instruction élémentaire est donnée, portant principalement sur les sciences exactes, la géographie, la morale, le français qui sert de véhicule à l'ens^gnement ; on n'a garde de négliger le chinois, les enfants étudient les classiques sous des maîtres indigènes, de manière à pouvoir, s'ils le veulent, se préparer ensuite aus examens. Depuis une quinzaine d'années, plusieurs de ces institutions ont été fondées.à Péking, Thien-tsin, Changhai, Canton, etc., par les Lazaristes, par les Jésuites, par les Missions Étrangères avec t'aide des Frères Marisles ; mais l'argent n'abonde pas, et l'on ne peut laire tout ce que l'on voudrait. C'est là une œuvre toute française, de la plus grande importance pour l'avenir de notre influence en Chine et qui mériterait tous les encouragements.
Des résultats sérieux ont été obtenus ; les élèves ont été placés dans les consulats, dans les postes, dans les télégraphes, choz les commerçants et ingénieurs européens, dans les chemins de fer ; on n'en a pu fournir autant qu'il en était demandé ; après la crise actuelle, limitée d'ailleurs aunord,ily aurades ruines à relever, il faudra encore de l'argent et des dévouements ; mais, si l'Europe, et surtout la France, savent jouer leur rôle, les écoles devront prendre un nouvel essor. L'intérêt n'en est pas de fournir des moyens d'existence à des Chinois, mais de créer un noyau de jeunes gens intelligents, uneéliie (cette instruction mi-européenne ne pourra jamais s'adresser sous cette forme à la masse) capable de former trait d'union entre les Occidentaux et les indigènes. Ce n'est d'ailleurs pas assez de cette
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iDstniction élémentaire; il faudra, dès que les circonstances politiques de la Chine et l'état des londs le pennetironi, yjoindre une culture plus élevée, des études d'agriculture, de sériciculture, de mécanique, de tissage, de médecine, par exemple : quelques cours de ce genre existent déjà, QJnsi ceux que professait à Thien-tsin jusqu'aux derniers événements un médecin français, le D'' Dépasse, qui vient de mourir. Ce genre d'instruction sera rapidement apprécié des Chinois et commencera de réaliser entre les deux civilisations le rapprochement auquel il faut parvenir.
Telle est l'œuvre entreprise par les missionnaires catholiques contemporains, et tel est le champ qui s'ouvre à leur dévouement (l),'car, sinon eux, qui pourrait tenter l'éducation de cet Empire, avec la patience, la continuité, l'unité de direction nécessaires pour assurer le succès? Reste, pour qu'ils reconstruisent et agrandissent encore l'édifice de leurs prédécesseurs, un seul obstacle à écarter : l'interdiction des rites. Mais cette sentence, si souvent modifiée, est-elle irrévocable ? et n'en peut-on reprendre l'examen avecles idées plus éclairées et plus largement humaines qui régnent au Vatican aujourd'hui ?
Je ne veux pas négliger de mentionner les Missions protestantes qui ont paru en Chine en 1807 et qui, aussi bien que les catholiques, ont profité des traités conclus depuis 1842 ; outre l'évangélisation, elles se sont appliquées surtout, avec les ressources considérables dont elles disposent, à la fondation de dispensaires et d'écoles, dont quelquesunes portent le nom ambitieux d'Université. C'est un missionnaire américain, le ftev. Gilbert Reid, qui a récemment
(1) Voir plus bas, p. 266.
Maurice Courant. — ëd Chioe. LB
lance l'idée d'un institut international oii toutes les nations de bonne volonté concourraient, par leur argent et leurs professeurs, à l'éducation de la Chine, au moyen de conférences, bibliothèques, musées, latioratoires (1) : idée généreuse, mais utopique, car on ne voit pas d'où viendrait la direction. Je n'ai pas Si apprécier le succès en Chine dex diverses confessions protestantes, presque toutes de langue anglaise ; il est parfois compromis par un zèle peu éclairé, par un emploi indiscret de l'argent, mais il est diminué surtout par l'essence même du protestantisme : l'ubsence de hiérarchie, le principe de libre examen sont opposés au caractère des Chinois. On ne peut d'ailleurs que s'incliner devant le dévouement des missionnaires.
La Chine n'oppose aux étrangers ni le patriotisme, ni l'esprit militaire, ni le sentiment religieux, qui n'existent pas. La civilisation, dont elle s'enorgueillit à juste titre, mais non sans excès, n'est incouipatible ni avec les relations extérieures, ni avec la présence des Occidentaux dans l'Empire: Confucius a recommandé la justice et la bienveillance envers ceux qui viennent de l'extérieur. La morale confucianiste, loin de répugner aux idées chrétiennes, montre avec elles de remarquables coïncidences ; l'édifice social peut s'accommoder du christianisme; les chrétiens sont les serviteurs les plus fidèles, les sujets les plus obéissaols de l'Empereur; les ressemblances des deux morales
(1) Voir plus bas, p. 260.
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éclateraienl aux yeux et produiraient leur effel, le jour où la question des rites serait résolue selon les principes plus tolérants et plus charitables qui avaient guidé les théolofliens du xvii' siècle. On peut, au contraire, se demander si nos importations économiques n'attaquent pas la société chinoise beaucoup plus que ne le fait la religion chrétienne. Les grands ateliers de travail pour les femmes, sous une surveillance masculine plus ou moins directe, sont contraires à la morale reçue; les ingénieurs, qui ne sont guère aux yeux des Chinois que des docteurs en fong-chnei d'une école opposée, bouleversent les tombes, troublent les esprits des montagnes et les dragons des Heuves; les villes ouvertes donnent à ceux qui y ont vécu des habitudes d'indépendance qui sapent l'organisation communale et laniiliale ; les chemins de Ter, en facilitant les déplacements, rompent les cadres de la vie patriarcale, intacts depuis tant de siècles. Faut-il donc fermer les ports et les usiues, abandonner les mines, les voies ferrées? Évidemment non ; mais il faut introduire les nouveautés graduellement, les présenter aux Cliinois par le côté le plus pratique et le * moins choquant pour leurs idées, leur montrer dans leurs croyances et dans leurslivres ce qui concorde avec nos inventions et ce qui les fait prévoir, gagner par quelque déférence, au moyen d'un peu d'argent bien distribué, la neutralité, l'appui des lettrés et des géoscopes qui ont l'oreille du peuple ; surtout il faut laisser là cet orgueil agressif à propos de notre civilisation, orgueil qui n'est pas toujours justilié et qui est particulièrement otleusant pour des gens civilisés eux-mêmes. Mais ces préparations, cette patience, peut-on les demander à nos commerçants ou industriels ? Qu'ils s'associent à cette œuvre de rapprochement, fort bien; mais d'autres, des éducateurs, et les
Chinois mêmes formés par ces derniers, en doivent être les principaux ouvriers.
La classe des commerçants, des travailleurs a intérêt à notre présence dans l'Empire. Les lettrés et les mandarins nous sont hostiles : si les idées européennes se répandent, il leur faudra, pour conserver leur place, laisser l'éducation purement morale et littéraire dont ils sont fiers, s'adonner à des études scientifiques spécialisées qu'ils méprisentet dont ils n'ont aucune idée précise. Poor les apprivoiser, il n'est d'autre moyen que la conversation avec des hommes qui connaissent les méthodes occidentales et sachent en montrer adroitement la supériorité, que la lecture d'ouvrages conçus dans le même sens. Les mandarins redoutent encore que des procédés administratifs plus exacts, et dont la douane maritime leur est un exemple, attaquent leurlaisseraller, suppriment|les profits illégaux qui forment la majeure partie de leurs ressources ; ils sont gênés de trouver dans leurs administrés chrétiens, avec autant ou plus de respect pour les lois et d'exactitude au payement des impôts, un plus vif sentiment de leurs droits, une personnalité développée sous l'influence du christianisme. Si nous pouvons comprendre ces craintes, nous ne saurions que nous réjouir le jour où nous verrions, à la suite de la prédication religieuse, s'effacer quelques abus, se réaliser plus de justice et d'honnêteté.
Tout cela est encore œuvre d'éducation. Maintenir la Chine ouverte au commerce et à l'industrie, l'ouvrir plus largement et comptersur la vertu civilisatrice du télégraphe et du chemin de fer pour procurer" lesréformesintérieurcs indispensables », c'est se méprendre. La Chine pourra être ouverte de force comme aujourd'hui, accepter l'inévitable, ou se servir contre nous de nos enseignements; il faudra
i5trangers et chinois 2*5
alors que l'Europe à perpétuité monte la garde sur les côtes du grand Empire. Mais les « réformes intérieures iadïspensables», r «efficace protection du commerce étranger honnête ■> résulteront surtout d'un changement d'esprit. C'est l'esprit chinois qu'il nous faut comprendre; c'est lui qu'il nous fiiut modifier. Pour le comprendre, l'Europe doit étudier les choses de (Jiine; pour le modifier, si cela est possible, il n'y a que l'éducation, l'œuvre des Jésuites du xTn° siècle reprise et transformée par les missionnaires contemporains.
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LES COURS DE CIHNOIS A LYO>- (1)
Lorsque, après la guerre de ropitim, l'Angleterre établit des rapports diplomatiques réguliers avec la Chine par le traité de Nanking (18i2), les États-Unis, suivant immédiatemenl cet exemple, envoyèrent en Extrême-Orient une mission quiarrïva h Macao en février 184-1 et signa bientôt un traité à Wanghia (juillet IS-i^l), La France ne voulut pas rester en arrière ; elle avait dans le Céleste Empire des intérêts comnaerciaux et des intérêts relatifs au protectorat des Missions; notre consulat de Canton, fondé en 1776, rétabli en 1829, était chargé de défendre les uns et les auires; mais il était nécessaire qu'un instrument diplomatique intervînt pour régler une situation de fait. M. de Lagrené fut cliargé de la négociation; la mission qui l'accompagnait se composait de onze personnes attachées à différents titres et de quatre délégués du Ministère du Commerce, désignés par les Chambres de commerce de Lyon, Mulhouse, Paris,
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Iteims et Saint- Etienne ; parmi ces derniers était Nalalis Rondot, un Lyonnais d'adoption qui a rapporté de Chine des observations nombreuses et s'est fait connaitre par plusieurs ouvrages de valeur ; dernier survivant, je crois, de la mission Lagrené, il vient de mourir l'ëlé dernier, après une carrière longue et bien remplie. Outre le traité même, dont les principales clauses furent l'ouverture au commerce français des cinq ports (Canton, Emoui, Foutcheou, Ning-po, Chang-hai) et la reconnaissance du protectorat de la France sur tous les missiomiaires catholiques et sur leurs ouailles chinoises, la mission Lagrené eut à établir des tarifs de douane, à éludier les rapports des poids, mesures, monnaies de la Chine avec les nôtres; à ces travaux, elle joignit diverses négociations accessoires qui sont fort peu connues et qui mériteraient de l'être. Le traité fut mené à bien et signé fi Whampoa, le 24 octobre IBi'i. La France était ainsi la quatrième puissance chic-' lieuDe qui entrait en rapports officiels avec la Chine ; la Russie, en effet, par le traité de Nertdiinsii conclu uu xvir siècle (1689), avait de longtemps prévenu l'Angleterre.
Il faut remarquer la part indirecte, mais non sans importance, prise à la mission ollîcielle française par les Chambres de commerce de Lyon et de Saint-Étienne. Il n'était pas possible que le pays de la soie parût indiiïérent aux représentants de l'industrie de la soie en France. Toutefois il n'était pas encore question à cette époque d'importer la matière première chinoise; ce n'est qu'entre 1853 et 1860 que la maladie des vers à soie lit chercher de nouvelles régions productrices et, mit diverses maisons de la région lyonnaise en relations directes avec la Chine, avec le Japon nouvellement ouvert ; ainsi Lyon entrait en contact
avec l'Extrême-Orient et ce coataet ne devait plus cesser. I^endant une période d'une trentaine d'années, les maisons lyonnaises se multiplièrent, étendirent leurs affaires, maintenant avec persévérance le commerce français à (ravers les vicissitudes de notre fortune nationale tant en Europe qu'en Extrême-Orient. Lorsque l'acquisition du Tonkin, l'établissement du protectorat sur l'Annam, la paix avec la Chine eurent complété et aiTermi notre empire indo-cbinoîs, dont la CochincliiDe avait «té la base, le commerce lyonnais était prêt; il s'intéressa activement aux entreprises coloniales et prit dans les nouveaux débouchés ouverts, àHaïphongparexemple ainsi qu'au Yun-uan, la place qui lui revenait de droit. Les derniers événements de l'Asie orientale, guerre sino-japonaise, intervention de la France, de la Russie, de l'Allema^^ne après Simonoséki, concession dévoies ferrées de pénétration vers Long-tcbeou et leKoang-si, vers \urt-nan-tchheng en remontant le fleuve Rouge, régularisation de notre situation au Laos, ont rendu plus intimes les liens qui nous unissent à la Chine et ouvert les marchés méridionaux de cet Empire aux entreprises de nos négociants. Les désordres qui bouleversent aujourd'hui les provinces du nord et lacapitale sont-ils dénature à interrompre ces relations? on ne saurait le croire, car ils sont le fait d'un nombre relativement peu important de rebelles, soulevés par la disette et encadrés par les sociétés secrètes ; ils ont trouvé un appui sérieux près d'un parti animé d'une haine farouche contre l'étranger, poussé aussi par l'ambition ; mais le plus grand nombre des mandarins dirigeants se rend trop bien compte de la faiblesse de la Chine contre les Puissances pour avoir escompté le succès de pareilles violences, au plus quelques-uns d'enire eux auront-ils eu l'idée de nous effrayer
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et de nous rendre plus mRniables, prêts à répudier toute compromission avec les Boxeurs, dès que notre foi'ce aurait cotnmeDcé de se manirester. Uuaut à un soulèvement national des marchands et des travailleurs contre l'intrus d'outre-mer, il esttrop contraire à leurs intérêts privés cl corporatifs, â leur indiftérence politique, pour qu'on le puisse admettre; les Boxeurs n'ont irouvi^ dans le peuple que ces sympathies qui naissent de la terreur. Si l'union des alliés s'alïirmail, elle ne tarderait pas à venir à bout des mandarins, de la Cour que l'on a malheureusement laissé échapper ; l'ordre renaissant, il faudra songer à l'organiser de façon durable en tenant compte du tempérament chinois; les entreprises commerciales et industrielles, un moment interrompues, prendront, après cette convulsion d'un moment, un nouvel essor.
La France a aujourd'hui en Estrême-Orient une situation unique : protectrices des Missions catholiques, représentant de cODsid érables intérêts commerciaux, elle a de plus pour sujets et protégés des millions d'hommes de race jaune, elle est limitrophe du Celesle Empire sur une frontière plus étendue que nulle autre puissance, la Russie exceptée. Elle a immédiatement compris les exigences de cette position privilégiée, et ici encore je trouve au premier rang la ville de Lyon. Avant même que les événements récents que je viens de rappeler fussent tous accomphs, la Chambre de commerce de Lyon, montrant une fois de plus son esprit d'entreprise, se mil d'accord avec les Chambres de commerce de Bordeaux, Lille, Marseille, Boanne et Houhaix et fit partir une Mission dirigée par M. Hocher, consul de France, puis par M. Brenicr ; celte délégation était chargée d'étudier les industries, le commerce, la situation économique du Tonkin, du sud de la Chine, de la
vallée du Yang iseu ; on sait quelle abondante moisson de documents, d'observations précises a été recueillie parces missionnaires d'un nouveau genre. Une partie en a été publiée dans un ouvrage qui fait date pour la connaissance pratique de la Chine (1) ; et déjà plusieurs des membres de la Mission sont retournés dans les régions qu'ils avaient explorées, et y ont fondé de nouvelles maisons françaises.
Mais, ainsi qu'on peut le prévoir et qu'on le sait déjà, ainsi que la Mission lyonnaise en a fait plus d'une fois la remarque, il ne suffit pas, pour faire des affaires avec les Chinois, de vivre dans leur pays et de se présenter à eux. Les préjugés contre les Européens, contre leurs idées et leurs méthodes, sont tenaces partout en Chine, et sur tout dans les régions le plus récemment ouvertes ; si peut être dans les plus anciens ports les préjugés sont moindres, ils se doublent d'une antipathie profonde, explicable en partie par l'attitude de quelques-uns des étrangers, beaucoup par les excitations des mandarins et des lettrés. Ces sentiments plus ou moins hostiles régnent, bien qu'atténués, même dans la classe commerçante, celle dont l'esprit est le moins fermé et qui n'a qu'à gagner à l'ouverture du pays. Le Chinois ressent toujours une pitié méprisante pour celui qui n'a pas le bonheur d'avoir part à sa civilisation : ses
(l) La Mission lyonnaise d'exploration commerciale en Chin 1895-I8S7 (1 vol. gr. in-8, Lyoo, 1898).
instilutions familiales, fortes et respectables, ses associations communales et commerciales, les théories de ses anciens sages qui, à ses yeux, ont assez connu la nature humaine pour que leurs œuvres dament interprétées contiennent la réponse à tous les problèmes qui se sont posés et se poseront à l'Iiumimité, toulcela forme pour lui un corps de dogmes intangibles, en dehors desquels il ne conçoit que barbarie. A combattre ses idées, l'étranger risque d'accroître le mépris dont il est l'objet ; à les dédaigner ouvertement, il ne réussira qu'à s'attirer une hostilité plus vive. Quelle que soit la valeur de la civilisation chinoise, il faut et il faudra longtemps encore la prendre telle qu'elle est : si l'on veut faire des transactions avec les indigènes, il faut s'accommoder à leurs coutumes et à leurs goîlls. ne chercher à innover qu'avec une extrême prudence, quand on est dix fois si\r du terrain acquis, quand on peut faire toucher du doigt la supériorité des procédés d'outre-mer. Il ne suffit donc pas de vivre, fût-ce pendant vingt ans, an milieu des Chinois: il faul les comprendre, connaître leurs moeurs pour pénétrer leurs goûts, savoir quels sont leurs besoins et leurs ressources, profiter de l'heure où ils sont disposés à acheter el en mesure de le faire, deviner la forme sous laquelle ils accepteront lelle entreprise industrielle et voudront la seconder, gagner par quelques mar ques de déférence l'appui de ceux qui dirigent l'esprit du peuple. La sédition chinoise qui a déjà fait trop de victimes et causé trop d'inquiétudes, est due pour une certaine part à l'oubli de quelques-uns de ces principes. On a trop affiché le mépris des Chinois, on a voulu brusquer leur transformation; ils protestent et ils regimbent. L'Europe, par ses compélilions et par son esprit mercantile, s'est montrée désunie, et inrérieure à la civilisation qu'elle prêche; les
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Chinois qui peasent, ae voîeat en nous que des adoi'aieurs de l'or, gens sans foi ni loi, dépourvus de toul principe élevé, tandis que leurs politiques ont pu espérer venir à bout de nous par nos divisions. Si le nombre des hommes qui connaissent ia Chine avait été plus gnind, peut-être ces écueils auraient-ils été évités, quelques-uns dumoins; peulëtre les troubles, prévus par les missionnaires seuls, n'auraient-ils pas trop longtemps échappé à la vue des autres, et peut-être y aurait-on obvié d'avance. C'est donc à répandre la connaissance des Cliinois que doivent tendre les efforts .
Pour connaître un peuple étranger avec qui l'on doit entretenir des rapports suivis, il ne suffit pas d'être au fait théoriquement de sa vie quotidienne, des idées qui forment la trame de son esprit, il faut savoir sa langue, puisque c'est la langue qui nous permet de pénétrer ces formes de pensée différentes des nôtres, qui fait saisir sur le vif les mille deuils de ces manières de sentir ; puisque, en un mot, c'est la langue qui nous met directement en contact avec lui. Mais, dira-t-on, il existe de nombreux Chinois qui parlent soit le français, soit le russe, ou surtout l'anglais; outre les interprètes, il y a les compradors, ces personnages mi- interprète s, mi-négociants, qui servent partout d'intermédiaires entre les maisons européennes et les maisons chinoises. Il faut remarquer d'abord qu'assez nombreux dans les grands ports, les interprètes, les compradors, â'une façon plus générale, les Chinois qui parlent une langue européenne, sont rares dans les places ouvertes d'importance inférieure et n'existent pas dans l'Intérieur oii il faut les faire venir de la côte ; attendre pour multiplier en Chine nos entreprises commerciales et autres, que l'on puisse avoir partout des Chinois parlant le français.
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