‹ En courant le monde: Canada, États-Unis, Corée, Japon, MexiqueChapitre 22 sur 24 · DANS LA FORET · texte numérisé non relu

DANS LA FORET

Aujourd'hui, un Aïno converli au christianisme nous a menés à cheval dans la forêt. Toute la journée, nous avons erré dans la fraîcheur des bois louH'us et silencieux, tapissés de fougères et de j)lantes aux feuilles immenses qui s'étalent en larges taches vertes, parmi les hêtres majestueux, les frênes et les châtaigniers. Ce furent des montées et des descentes à pic, des promenades vertigineuses sur le flanc des collines, des passages de rivières que Ton traversait a la nage cramponné

sur l'encolure, les jambes dans l'eau jusqu'au genou.

De temps à autre, à proximité d'un cours d'eau, on rencontre un village aïno, purement aïno. Étranges ces villages!

D'un côté de la route se trouvent les maisons avec leur carcasse rectangulaire, leur toit oblique fait de roseaux et le petit porche accolé sur le côté. Au lieu d'avoir la façade principale sur la route, elles sont toutes perpendiculaires au chemin. Tout près, derrière la façade est, on aperçoit une rangée de bâtons plantés dans la terre; c'est la nusa, groupe de féliches, d'mao*, morceaux de bois dont l'extrémité taillée à coups de couteau frise comme un toupet. Certains portent des crânes d'animaux. De l'autre côté de la roule sont le grenier

DANS L HOKKAIDO 177

pour le mais et le riz, petite hutte juchée à une certaine hauteur sur quatre piliers en bois, et la cage pour l'ours.

Les Aïnos considèrent Tours comme une divinité, et les chasseurs sont très fiers quand ils peuvent attraper un tout jeune ourson et le rapporter chez eux. On le traite avec beaucoup de soin, il vit dans la maison et les femmes vont jusqu'à le nourrir elles-mêmes. Quand il devient trop grand et commence à être dangereux, on le met dans cette cage où on le conserve jusqu'à l'âge de deux ou trois ans pour la fête de l'ours, cérémonie religieuse, barbare et cruelle.

En sacrifiant l'animal, les Aïnos, dans leur idée, le vénèrent et l'honorent. Ils croient à une communion avec les puis-

sances supérieures, et le peuple imagine que manger ainsi la propre chair de leurs (lieux rend la communion plus parfaite.

Hommes et femmes viennent en grand nombre à cette fête, de tous les villages environnants, parés de leurs plus beaux vêtements. Tous s'assoient autour du feu, les femmes par derrière, mangent des gâteaux de maïs et boivent du sahê. Ils fabriquent des inaos qu'ils plantent dans le sol, adorent et portent ensuite à la nusa. Les hommes, coiffés de la couronne en bois à tète d'animal, marchent solennellement vers la cage, suivis des femmes et des enfants dansant, chantant, battant des mains. Un Aïno s'approche et adresse à l'ours un discours, lui demande pardon des soutlVances qu il va hii canser, lui

DANS L HOKKAIDO 179

explique l'honneur qu'on lui fait : « 0 précieuse divinité, nous t'adorons, écoute nos prières. Nous te renvoyons à tes parents, intercède pour nous auprès d'eux. »

Cette prière achevée, on passe une corde autour du cou et des pattes de devant de la victime et on la pousse hors de la cage. La foule crie, applaudit et, pour exciter le pauvre animal effaré, le frappe avec des flèches nonépointées. Puis on l'attache à un pieu près de la nusa, où tous se rassemblent, les vieillards au premier rang. De nouveau, on le frappe et l'agace. Les plus braves s'approchent de la brute qui se débat avec rage, la saisissent par les oreilles, et l'un d'eux, profitant d'un moment propice, place entre ses dents une rondelle de bois pour

tenir sa gueule ouverte. In chasseur enlin tue la pauvre bête d'un coup de flèche au cœur, et chacun se précipite, s'empresse pour la toucher tandis qu'elle palpite encore.

L'animal dépecé, on porte sa fourrure dans la maison en la faisant passer par la fenêtre sacrée et on la place sur une natte. L'on dépose près de la tête des gâteaux de maïs et du sakè^ et on lui adresse des prières. On offre au dieu d'abondantes libations auxquelles tous participent, puis chacun mange sa part de viande alin d'obtenir le courage et les autres qualités de la précieuse divinité.

Le soir, à notre retour à Pii'atori, dans une dernière promenade, nous rencontrons le vi»'ii\ clicl' iN'Mi'i cliaiihiiil ot dansant an

DANS l'hOKKAIDO i81

milieu de la route. Dès qu'il nous aperçoit, il vient à nous, nous serre dans ses bras, nous prend les mains, les cogne contre son front en signe de grande affection, puis continue sa danse en frappant du pied et en agitant son sabre. Les hommes du village restent là aie regarder, sans ironie, prêts à secourir leur vieux chef s'il chancelle.

Braves gens! Natures primitives, un peu sauvages encoi'e, mais bonnes î Intéressé par leurs mœurs dont on saisit à chaque instant un nouveau détail, on voudrait rester davantage, les connaître mieux, écouter leurs légendes, apprendre leurs idées religieuses, leurs superstitions naïves.

Page 1