‹ En courant le monde: Canada, États-Unis, Corée, Japon, MexiqueChapitre 3 sur 24 · BLONDES ET CAVALIERS · texte numérisé non relu

BLONDES ET CAVALIERS

On n'entend plus le tintement joyeux, des clochettes de traîneaux qui glissent rapides et légers. Les arbres dégouttent lamentablement et, le long des rues, les gros tas de neige commencent à fondre, prennent des tons noirâtres, comme d'épaisses taches sur un manteau d'hermine.

On ne voit plus, le soir, des couples suivre la lue Sherbrooke, l'homme en couverte^ une corde passée autour des épaules, traînant un ^o6o^^a;i, la jeune tille en jupe courte avec la tuque et la ceinture de laine. Les bandes joyeuses des raquet-

leurs ne passent plus, jetant une note de gaielé sur la blancheur uniforme du chemin. On n'entend plus les cris et les appels des glisseurs dans la rue Peel.

C'est fini, tout cela. La neige devient de la boue, les pianos ambulants promènent par les rues leurs monotones mélodies.

C'est le printemps.

De nouveau la rue Sainle-Caliicrine et la rue Sherbrooke vont prendre leur aspect animé des beaux jours. Le samedi et le dimanche, ce sera de nouveau hi lilc interminable de couples, blondes et cavaliers, se promenant vers W'estmounl ou Maisonneuve.

nioudes et cavaliers! jolis mois (jui semblent désigner quehiue chose de tendre,

de délicat, de galant, comme Merveilleuses et Incroyables, lis ont quelque chose de plus doux, de plus intime que les anciens mots de dames et chevaliers. Au lieu d'un chevalier partant en guerre pour défendre sa dame, on se figure plutôt un cavalier aux genoux de sa blonde et lui murmurant de jolies phrases d'amour.

Jeunes gens et jeunes filles s'en vont, deux par deux, se hâtant vers les ombrages de la montagne pour être plus loin de tous, plus près Fun' de l'autre. Et depuis les classes les plus humbles jusqu'aux plus élevées, depuis les fillettes de quinze ans jusqu'aux jeunes filles de vingt et au delà, chaque blonde a son cavalier. Le cavalier, c'est le flirt en titre, celui avec lequel on sort de préférence, celui que tout

le monde connaît. On se promène avec lui, on va au théâtre, on soupe au bal avec lui, on danse avec lui plusieurs valses. Pour la jeune fille, ce n'est pas un flirt, c'est son flirt.

Et même quelquefois ce mot gracieux de cavalier prend une note grave, presque officielle. On ne fait plus allusion à une chose très tendre, à une amitié amoureuse, mais à quelque chose de convenu, de presque fait.

On est au bal, on cause, l.'n jeune homme passe; votre danseuse se penche vers vous et, en ie désignant, d'un air très naturel, elle dit : C'est le cavalier de Mademoiselle... On s'étonne un peu de cette façon de dévoiler les affections de chacun, de nommer leur Uirl. Mais 1 on suit du regard

le jeune homme qui s'en va, on cherche des yeux sa blonde et on saisit le sens de la phrase. Il arrive près d'elle, lui adresse quelques mots aimables, d'un ton léger, familier, puis la quitte. C'est le fiancé.

L'on voit passer aussi des couples indifférents où le cavalier n'est qu'un accompagnateur. Car c'est presque une injure pour une jeune fille de ne pas avoir un garçon pour elle, un cavalier qui sorte avec elle, qui la promène.

Aux premiers beaux jours, ils iront tous, indifférents, tendres ou joyeux, dans la fraîcheur des bois, causer des spectacles de la semaine, murmurer leur amour ou faire de beaux projets d'avenir.

Aux cahots de la neige aplatie ont succédé les cahots de la terre défoncée. L'eau ruis-

selle dans les rues; les pianos ambulants font entendre leurs monotones mélodies.

C'est le printemps.

Montréal, avril 1902.

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