UNE BARBE
Je remontais Iranquillement la Fifth avenue. Tout en évitant les bousculades des gens pressés qui dévalaient vers Broadiaay^ j'admirais l'harmonie étonnante de ces maisons à deux et à vingt étages placées côte à côte. L'on me regardait un peu. Je me promenais, j'avais des gants, je tenais une canne à la main, je demandais pardon lorsque je heurtais quelqu'un. A New- York ! En effet je devais avoir l'air bien étrange.
Tout en marchant, je cherchais un coiffeur. Impossible de trouver une boutique.
Je n'osais plus m'adresser à un passant, j'avais été trop bien reçu une première fois. Sans même écouter ma question, pourtant formulée en bon anglais, il avaitgrommelé quelque chose et continué sa course. Je consultai donc un agent qui semblait moins affolé. Il répondit à mon salut militaire et me dit avec un sourire, sans doute de pitié : Barhershop . ^Vhy ? right there.
Comment? Juste là. J'avais beau regarder autour de moi, je ne voyais aucune boutique qui ressemblât à un salon de coiffure. Enfin j'aperçus une plaque BavbersJiop fixée sur un piquet on fer à la tête d'un petit escalier. Je ne savais pas encore qu'aux Ktuts-Unis tous les coiffeurs, même dans les grands hôtels, se trouvent toujours dans h' sous-sol. ils \
sont d'ailleurs fort bien installés. Le plancher est remplacé par une mosaïque ou par de larges dalles en marbre blanc.
D'immenses glaces cachent les murs ; tout autour de la salle sont placés de grands lavabos en marbre et devant de vastes fauteuils en velours vert comme ceux de nos dentistes.
Je descends donc le petit escalier. Un nègre ouvre la porte et m'arrache presque mon chapeau des mains. Deux fauteuils sont inoccupés près desquels se tiennent deux individus affublés d'un veston en toile blanche. Je m'installe dans l'un d'eux et j'explique que je désire me faire raser.
L'employé presse un bouton et le fauteuil bascule lourdement en arrière.
Bientôt je sens sur ma joue la caresse d'un blaireau mousseux et je me rassure. Mais une main rude remplace vite l'instrument soyeux et me frictionne la peau avec vigueur. Par mouvements saccadés, rapides, l'employé me rase ; une joue achevée, il me prend la tête entre ses doigts ouverts, la retourne brusquement.
Pendant cette opération, tout d'un coup, quelqu'un me tire le pied en murmurant de vagues paroles que je n'entends pas. Je cherche à soulever la tête pour me rendre compte, mais là main terrible s'abat sur mon front. Terrassé, je m'abandonne. L'autre continue à me tirer le pied et, prenant mon silence pour une affirmation, commence sa besogne. Une odeur insupportable me monte aux narines;
c'est un nègre qui cire mes chaussures.
Enfin je suis rasé, je respire. Mais le fauteuil reste toujours incliné en arrière; impossible de se lever. Un linge mouillé brillant, appliqué sur mon visage, me surprend, me fait pousser un cri. Trois fois mon bourreau change ce linge, me le presse sur la figure, puis demande : Bay rhum or Wliicli Hezel. Dans un souffle, je réponds au hasard : Bay rhum. Et la main de nouveau s'abat, m'inonde le visage, me frotte avec énergie. De ses deux pouces l'homme me presse les ailes du nez, les tempes, le tour des yeux. Enfin le fauteuil se relève; un coup de peigne et c'est fini.
A la porte, le nègre me tend mon chapeau et ma canne, m'époussèle avec rage à l'aide d'un petit balai. Et, tandis que je
monte l'escalier, tout étourdi encore, j'entends la voix de l'homme en blanc qui appelle une nouvelle victime : Next. Au suivant.
New-York, juin 1901.