LA NOUVELLE-ORLÉANS
Assis sur la plate-forme à l'arrière du Pullman, je somnole doucement. On arrive dans le Sud; demain matin nous serons à la Xouvelle-Orléans. Déjà, aux stations, une brise tiède vous effleure, des voitures légères, couvertes d'un dais, attendent. Sous le beau ciel bleu, les petites maisons en bois resplendissent avec leurs couleurs fraîches et douces, leurs auvents gracieux formant galerie, supportés par des colonnes doubles peintes en blanc, dans le style colonial.
Le soir, quelle volupté profonde que ce
silence plein de langueurs, cet apaisement de toute la nature qui s'endort lourde de soleil ! Quel délice que ce calme après la course haletante à travers les grandes cités américaines empestées par la fumée de leurs milliers d'usines, assourdissantes!
La Nouvelle-Orléans ! C'est à la fois Nice, Marseille et Barcelone, avec sa belle avenue Saint-Charles ombragée de |)almiers, bordée de villas, sa large rue du Canal aboutissant au port, grouillante de monde, encombrée de voitures, avec ses chariots attelés de mules, ses rues étroites, ses arcades. Klle n'a malheureusement pas échappé à l'enlaidissement américain; ses maisons ont déjà treize et quatorze étages, ses murs sont bariolés d'affiches, de réclames. Ce n'est plus la jolie ville nonclia-
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lante d'autrefois, épanouie au beau soleil de la Louisiane. Elle est la Crescent City^ la Ville du Croissant, le port du golfe du Mexique, la ville d'affaires du Sud, du Sud régénéré, transformé, guéri des blessures de la guerre. Grâce au commerce du coton, elle se développe sans cesse, c'est la ville d'avenir. Quand le canal de Panama sera ouvert, elle deviendra le grand port des Etats-Unis.
Malgré cette poussée d'affaires, l'afflux de capitaux, d'énergies nouvelles, la ?souvelle-Orléans a su conserver un peu de son charme de ville créole, de ville du Midi. Pas jolie, pas très propre non plus, mais si différente des autres villes américaines, si intéressante, si pittoresque. On y sent un peu d'histoire, un passé, des traditions.
Dans les rues, les gens sont plus calmes, aimables; ce n'est plus l'affolement de New- York ou de Chicago. Sous les arcades de Canal Street, cette large artère qui sépare la ville en deux parties, on pourrait presque dire en deux pays, des groupes se forment; les gens s'accostent avec bonhomie, se causent, des passants s'arrêtent même pour donner un renseignement.
Sur cette vaste avenue, sillonnée de tramways électriques, encombrée de marchandises près du port, bordée plus loin de beaux magasins, évolue une foule heureuse, bon enfant. Les femmes gracieuses ont de fins sourires sur de jolies dents blanches, des regards langoureux dans leurs prunelles noires ombragées parfois par la mantille.
L'on ne s'étonne pas d'entendre parler français. Sous ce beau ciel, parmi cette gaieté, cette courtoisie, c'est un peu de la France qui revit, qui survit. D'un côté de la rue du Canal se trouve le quartier français; beaucoup parmi les vieux créoles n'ont jamais voulu traverser cette avenue, la frontière. Tous les noms sont restés français, rue Royale, rue Bourbon, rue de Chartres, de Toulouse, la Place d'Armes. A côté de l'Opéra français est une vieille bicoque, le vieux café renommé pour ses absinthes. C'est un vrai coin de France, de l'ancienne France, une petite ville près de l'Espagne, avec ses rues étroites, ses arcades, ses maisons basses flanquées de balcons en fer forgé, ses petites fenêtres closes par des volets verts.
Quelques vieux hôtels subsislent encore avec des façades très simples. Par Tembrasure des lourdes portes cochères, on aperçoit au milieu de la cour un jardin, le patio espagnol. Mais comme ils sont tristes ! avec leurs volets clos ils semblent inhabités. Un regret, une pitié vous prend à suivre ces ruelles solitaires, bordées de pauvres boutiques, à voir si mornes ces maisons jadis si gaies, si brillantes où vécurent Lafayelte et Louis-Philip|)e.
Hélas, depuis la guerre, le quartier français est devenu le quartier pauvre. On le délnisse aujourd'hui, ou se porte de l'autre côté, vers le quartier améiicain, vers les artères nouvelles. Mais la plupail des vieilles familles créoles sont resl(''es fidèles à leur vi(Mi\ (|uai'liei-, à leur belle ave-
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nue de TEsplanade. Elles restent fières de leur langue, de leur origine, de leur passé, de l'héroïsme des leurs. Jadis elles ont tout sacrifié pour la cause, aujourd'hui elles ne sacrifient rien de leur fierté, de leur attachement aux anciennes traditions.
On ne passe pas indifférent à la Nouvelle- Orléans et l'accueil, si affable, si cordial, reçu dans la société, fait aimer encore plus cette ville si vivante de nos souvenirs. Certes, ceux d'aujourd'hui n'ont rien perdu de la politesse, de la cordialité des grandes familles d'autrefois. La noblesse, la délicatesse des sentiments ne se sont pas émoussées au contact des affaires.
Les femmes ont conservé leur grâce, les hommes leur galanterie. Ainsi restent-ils
dignes des vieux gentilshommes de la Louisiane, auxquels on reprochait jadis leur indolence et qui surent tous, à l'heure voulue, devenir des héros.
La Nouvelle-OrlL-ans, février 190