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LE CARNAVAL

Très différent de celui de Nice ou de Venise, le carnaval de la Nouvelle-Orléans est unique, remarquable par son importance, son luxe et surtout par son organisation. La première tentative remonte à 1827, au temps prospère et heureux de la Louisiane. Marchands et planteurs tournent sans cesse les yeux vers la France, vers la mère patrie. Ils envoient leurs enfants à Paris finir leur éducation ; ils se règlent sur Paris pour leurs modes, leurs plaisirs, leur littérature. Revenus au pays, quelques jeunes gens tentent une procession bur-

lesqiie le jour du Mardi gras pour imiter celle de nos boulevards. Une autre plus grande est organisée dix ans plus tard, et peu à peu cette fête devient une habitude, entre dans les mœurs de la ville, du pays.

Mais il n'y a encore aucune organisation précise, et c'est en 1857 seulement que les personnages les plus influents, les chefs des vieilles familles, se groupent et forment une soci'Hé, les Chevaliers de Comus. Kn secrctetavecle plusgiandsoin, ils préparent chaque année une superbe parade avec des sujols cinprniilés à la mythologie, à l'histoire de leur pays ou à la simple fantaisie.

La vogue du Carnaval i^iaiidil l'apidement, s'étend par tout l'I'^lat, attire de nombreux visileurs. I)rs lors, Tinlérèt

commercial entre en jeu; on voit l'occasion de faire de ces fêtes une source de revenus pour la Nouvelle-Orléans, on sent le besoin d'une organisation spéciale. Sur l'initiative de quelques hommes entreprenants, le roi Carnaval est élu. Son élection est accueillie avec enthousiasme, les commerçants prennent à leur charge les frais de sa réception, de son cortège. Et le 18 février 1872, Sa Majesté, la tigure mystérieusement couverte d'un masque, fait son entrée au bruit des cymbales et des trompettes, reçue par les autorités de la ville qui lui présentent les clefs d'or des portes.

Les nouveaux chevaliers de Protée elles chevaliers de Cornus organisent de somptueuses processions, avec des chars magni-

fiques, tout scintillants d'or et d'argent sous la lumière des torches. Puis, le mouvement étant donné par la haute société, il se forme rapidement d'autres groupes, pouraugmenterlenomhre de réjouissances, pour organiser des bals durant la saison. Peu à peu on voit naîlre les Atlantéens, les Grands Prêtres de Mythras. les Chevaliers de Nérée, les Elfs d'Obéron, Cousus, Momus. Chaque classe sociale veut avoir sa ou ses sociétés, et certaines sont très exclusives. Quoique rivales, elles tendent toutes au même but, sont toutes absolument secrètes, avec des règles très sévères.

Dès qu'un carnaval est fini, on se met aussitôt à l'œuvre pour organiser le prochain ; et avec quel enthousiasme, quelle

patience chacun y coopère, jeunes et vieux! Pour tout Louisianais il semble que ce soit un des actes fondamentaux de la vie.

Avec un soin minutieux, tout se prépare dans le plus grand mystère. Un comité, composé des membres les plus compétents en matière d'art, se forme dans chaque société, discute, toujours en secret, le choix du sujet pour le bal ou la parade. Tâche bien difficile maintenant !

Une fois le sujet choisi, il faut dessiner les chars, les costumes. Ceux-ci sont toujours neufs, en satin, en soie ou en velours, faits sur mesure, généralement à Paris.

Jadis, les chars aussi étaient fabriqués à Paris, mais depuis quelques années on a fait venir les artistes à la Nouvelle-Orléans, on les a installés dans de vastes ateliers

appartenant aux diverses sociétés. C'est là que, pendant des mois, ils travaillent en secret, qu'ils modèlent, ornent de brillantes couleurs les grands chars en papier mâché qui représenteront Neptune et sa cour marine, les Pharaons superbes ou les simples héros des légendes de la Louisiane.

Le lundi, c'est l'arrivée du roi. Il vient par le Mississipi, sur son yacht, accompagné de sa cour, escorté par une flottille de petits bateaux enguirlandés de fleurs, pavoises de multiples oriflammes. Les gros bateaux de commerce ancrés dans le fleuve poussent de longs appels de sirène, et les vaisseaux de guerre le saluent du (lra|)eau et h. coups de canon. A terre, deux compagnies de soldats et une batterie d'artillerie

ratleiîdent, Tescortenl à travers la rue du Canal où flottent à toutes les fenêtres les couleurs du roi, violet, jaune et vert.

Le spectacle est beau, grandiose, avec le décor somptueux de l'immense fleuve et du ciel si bleu. Le soir, pour la grande parade des Chevaliers de Protée, la ville s'embrase de mille feux faisant étinceler sur les chars fantastiques les costumes chatoyants des masques. Pourtant, malgré tout cet éclat, ces fêtes sont un peu tristes ; la foule est trop grave. La froideur anglosaxonne a triomphé de la gaieté française. Parmi tous ces gens qui évoluent lentement, pas un cri, pas de joyeux éclats de rire, pas de reparties drôles ; de la bonne humeur, mais pas d'entrain. Ils regardent passer les chars, les critiquent ou les ap-

plaudissent,piiisilsse dispersent et rentrent paisiblement.

D'ailleurs, les acteurs eux-mêmes, les masques, appartenant tous à la meilleure société, apportent un air de gravité à la fête. Ils prennent la farce au sérieux, mettent une certaine dignité à bien remplir leur rôle. Il semble qu'ici on cherche moins à s'amuser qu'à exécuter d'une façon parfaite une œuvre d'art longuement étudiée, minutieusement préparée.

La Nouvelle-Orléans, février 1903.

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