UN BAL
Quand on [)arle de bals de carnaval, de suite on évoque les joyeux vegliones où masques et dominos se coudoient dans une atmosphère d'intrigue et de mystère, où souffle sur tous un vent de plaisir, de folie. Ici, dans la vaste salle de TOpéra français, au-dessus de la scène prolongée jusqu'au milieu des fauteuils d'orchestre, plane aussi uu peu de mystère, mais un mvstère plein de solennité.
En bas, toul un essaim de jolies ligures et de fraîches toilettes; ce sont les Called out, les privilégiées, jeunes filles et jeunes
femmes, qui auront la faveur de danser avec les masques. Chacune d'elles a reçu, très mystérieusement, une ou plusieurs invitations spéciales pour danser. C'est une grande faveur, une marque de popularité; aussi attendent-elles avec impatience le moment où ce cavalier inconnu viendra les chercher et les entraîner dans le tourbillon d'une valse. Leur curiosité et leur amour-propre sont en jeu; n'est-ce pas assez pour causer de l'émoi à une femme? Au balcon, dans les loges, se pressent celles qui ne dansent plus, et celles dont les amis n'appartiennent pas sans doute à la société qui donne le bal. Aux galeries supérieures ou debout dans les couloirs, les innombrables habits noirs attendent résignés. Dans les avant-scènes,
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des taches sombres ressortent sur la blancheur des robes, ce sont des officiers de marine français, l'amiral aux cheveux grisonnants, son état-major, quelques aspirants si jeunes, si heureux. Et tout ce monde est grave, comme dans l'attente de quelque mystère redoutable qui va se dévoiler.
Enfin le rideau se lève; un silence profond se fait dans la salle. Pendant que ces tableaux se succèdent, à peine entend-on quelques chuchotements, un murmure discret comme aux lundis de l'Opéra. C'est la vie de l'ancienne Grèce, de l'Egypte, de contrées encore barbares, du Japon, qui se déroulent en scènes brillantes, admirables de vie. de réalité. Ou bien c'est une grotte obscure dans laquelle
erre un pauvre diable, un poêle. Tout à coup elle s'illumine, des pans de rocs s'écroulent, laissent passage à un flot d'émeraudes, de saphirs, de rubis et de diamants. Et dans le tableau linal, en une apothéose, le roi et la reine de la soirée apparaissent sur un trône entre des colonnes gigantesques, parmi des pierreries otincelantes ou sous la coupole rose de cerisiers en fleurs.
Le roi ensuite descend de son trône, fait le tour de la scène, présente la reine à ses sujets qui Tacclament par des iiurralis frénétiques. Ceux-ci se groupent, et, devant leurs souverains, ils exécutent des pas, des ligui'es, gravement, en une cadence très bien rc'glée. Ils se mêlent, se séparent, dessinent des courbes gi'acieuscs
pour se réunir encore. Et sous les feux des arcs électriques, les couleurs s'harnrionisent en de mulliples nuances, les costumes ont des reflets étranges.
Sur un coup de sifflet, c'est une débandade ; les masques tous ensemble se précipitent vers le bout de la scène, chucbotent à l'oreille des commissaires le nom de la danseuse qu'ils clioisissent. Puis, masques et jeuncN Pilles, robes blanches et roses, brillants costumes de chevaliers brodés d'or et d'argent, péplums légers, tuniques de velours, se mêlent en un quadrille général. Après, commence une série de valses et de tico steps. Chaque cavalier remet à sa danseuse un souvenir, une broche d'un dessin en rapport avec le sujet des tableaux. C'est là un des traits
de cette galanterie charmante qui subsiste dans le Sud. Beaucoup de jeunes gens profitent de cette occasion pour faire de véritables cadeaux à leurs amies, et il me semble que rien n'est plus délicat que cet hommage public rendu d'une façon si discrète.
Au balcon, parmi celles qui ne dansent pas, on en sent toute la valeur.
— Oh! Regarde Alice qui a déjà trois broches.
— Et là-bas, Kiltie. On lui donne un collier de perles. Qui cela peut-il être ?
— Mais voyons, c'est son père.
— Oh! Tu sais, j'ai deux calh pour Comus.
— Ah!
— Regarde ce grand qui danse là-bas
avec ces jambes maigres. Je parle que c'est Jim M...
— Tu la trouves jolie, la reine?
— Oh ! Alice qui danse encore une fois!
Brusquement un grand remous se produit. Les habits noirs descendent précipitamment les escaliers, le balcon se vide. Il est onze heures et demie, tous ont le droit de monter sur la scène, peuvent admirer les joyaux de la reine, danser. Je rejoins quelques amies, je reste un instant à regarder tourbillonner ces couples un peu disparates et je m'enfuis pour ne pas assister à ce spectacle toujours laid, souvent triste, qu'est une fin de bal.
La Nouvelle-Orléans, 1903.