LE GLASS DAY
La lin d'année dans les Universités privées d'Amérique se célèbre en grande pompe, avec un cérémonial traditionnel. A Harvard surtout, la ferveur des habitants de Cambridge pour leur vieille Université, « l'étoile dans le désert », et l'enthousiasme des étudiants donnent aux deux jours de fête qui clôturent l'année scolaire un éclat tout particulier.
C'est d'abord le class day, le jour de gaieté bruyante avant le jour ofliciel, le commencement day^ le jour solennel où l'on délivre les diplômes.
Le class day, c'est le jour de réjouissaQce pour les élèves qui ont fini dignement ou indignementleurs cours, pourleurs parents, pour leurs amis. Dès le matin, une foule brillante se promène dans les jardins de TUniversité. Sous les vieux arbres, à travers lesquels on voit flotter les étoiles américaines, passent de graves étudiants en robe noire, coiiïés du petit bonnet carré des écoles anglaises, et des bandes de jeunes (illes, amusées et fières de se promener là. De temps à autre, un groupe avance lentement, tranquillement, robes en satin noii' et redingotes en drap : anciens élèves peut-être, parents venant se réjouir du succès de leurs enfants.
C'est un grand jour pour tous; une
classe qui s'en va, le début d'une carrière, le commencement de la vie. Avant de se quitter, après quatre années de vie commune, tous ces jeunes gens aiment à se grouper une dernière fois pour se convaincre de leur solidarité, pour montrer à leurs parents, à leurs amis, leur gaieté, leur santé robuste, leur confiance dans l'avenir, pour partager avec eux leur joie, leur bonheur.
Le matin, tous les élèves se réunissent à la chapelle. On récite le poème de la classe qui a terminé son cours, on chante l'ode composée en son honneur. Puis tous se dispersent pour recevoir des amis dans leur appartement d'étudiant ou promener leurs parents, leur montrer les bâtiments de la vieille Université. Jusqu'à trois
heures, ensuite, on reste dans les différents clubs où sont dressés des buffets pour le lunch, où des orchestres jouent des valses pour les jeunes lauréats et leurs amies.
Après, on se rend au stadium. C'est une innovation, un changement dans les traditions qui, depuis cent cinquante ans, réglaient les exercices du class daij. Jadis on se réunisi^ait autour de la stahie de John Harvard pour écouter un discours, puis autour de l'arbre de la classe. On plaçait des fleurs très hnut sur le Ironc, dans les branches d'un arbre et tous les étudiants se ruaient à TassauL lullaient, grimpaient les uns sur les auhes pour attein(h*e ces ileurs. Cette année, à cause du nombre sans cesse croissant des parents et des amis, on a jugé ces estrades en bois insuflisanles et
dangereuses. L'on se rend sur le terrain des jeux au stadium, un superbe stadium en demi-cercle, tout en maçonnerie, donné par la classe 79 et l'Association athlétique d'Harvard.
Près de quinze mille personnes attendent l'arrivée des étudiants. Enfin débouche une fanfare, suivie d'une file compacte d'hommes de tout âge marchant par rangs de quatre. Ils portent sur leurs chapeaux des étiquettes bleues, graduated, diplômé. Ce sont les anciens élèves d'Harvard groupés par classe. Ils avancent en chantant les vieux refrains de l'Université, levant et baissant leurs chapeaux en cadence. Ils se rangent le long du stadium, laissant le centre libre pour les plus jeunes. Us crient le numéro de leur classe, 98, 1902,
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19-2, puis tous, sur le signe d'un chef, poussent le cri de Harvard : RahIRah!
Rail ! Harvard ! Harvard !
Enfin un groupe sombre s'avance, une oriflamme en têle : ce sont les nouveaux graduated^ en robe avec le bonnet carré, suivis des élèves de troisième, de seconde année, des fy^eshmen. Alors, surlesgradins, court un frémissement. Toutes les jolies tètes se penchent anxieuses pour reconnaître un frère, un parent, im ami; les mouchoirs s'agitent, les applaudissements éclatent.
Les étudiants se rangent au pied de l'estrade garnie de verdure, dressée au milieu du demi-cercle, puis tous, anciens et jeunes, entonnent le chant de Harvard, Fair Harvard. Le président de la classe qui s'en
va présente aux freshmem roritlamme à leurs couleurs, bleu et blanc, 1904-1907. Encore des hourrahs, puis un étudiant en robe monte sur l'estrade. Il est chargé de faire le discours d'usage, Vivy oration., le discours du laurier.
Ce nom vient d'une ancienne coutume tombée en désuétude. Jadis, chaque classe plantait un laurier dans le parc de l'Université et les élèves mettaient leurs soins à le conserver, prenaient orgueil à le voir grandir. Cet usage à la longue menaçait d'encombrer le parc ; on l'a supprimé. Mais le discours reste, plein d'humour, retraçant les principaux faits de l'année écoulée, mêlé de caricatures fines et cordiales.
Le discours fini, des hourrahs éclatent,
frénétiques: puis, dans le stadium, sur les gradins, se produit un grand remous. Et soudain, de tous côtés, se déroulent mille serpentins, tandis que les confettis cinglent les visages, volent, tourbillonnent, retombent en légers flocons, finement irisés.
La bataille finie, les étudiants se tournent vers les gradins et tous, tête nue, en chœur, adressent un salut au président de rUniversité, puis à toutes les dames. Ensuite les rangs se reforment, la fanfare joue une marche. Sous une dernière pluie de confettis, anciens et nouveaux défilent lentement, cette fois les robes noires en tête, et sortent du stadium.
L'on reloiirnc à Cambridge et là, de nouveau, tout le monde se disperse dans
les différents clubs pour dîner et danser.
Le soir, le parc s'éclaire de mille lanternes japonaises. Des fanfares se font entendre de tous côtés et aussi des chœurs de \oix d'hommes. Sous les arbres centenaires illuminés par ces guirlandes de feux joliment entrelacées, la foule évolue lentement, une foule calme, silencieuse, presque triste, comme toute foule américaine quand elle n'est pas vulgaire et bruyante. Par-ci par-là, sur le gazon, des taches blanches : couples amoureux qui ont délaissé les différents halls où l'on danse pour venir rêver sous cette voûte lumineuse qui semble un beau ciel sombre piqué d'étoiles descendu vers eux.
Après une promenade dans ce parc, on retourne dans les salles de danse, et cette
fête tiuit. mon Dieu! comme toutes les fêtes. juir une coupe de puncli et un tour de valse.
Boston, juillet 1904.