‹ En courant le monde: Canada, États-Unis, Corée, Japon, MexiqueChapitre 9 sur 24 · DANS LE FAR WEST · texte numérisé non relu

DANS LE FAR WEST

L'Ouest. — Comme on le méprise à New-York, Newport, Boston et Philadelphie ! Les nobles descendants des passagers du Mayflower dédaignent les hardis pionniers du Far Wc'^t, mineurs ou marchands de bestiaux, dont la fortune ne remonte même pas à une génération. Le mot est presque devenu synonyme de rudesse, de vulgarité, de manque absolu d'éducation et d'instruction. (Juand on parle à New-York ou à Newport d'un nouvel arrivé dans la société, ou plutôt d'un nouvel arriviste, on répond invariablement : Ces gens-là ! Nous

ne les connaissons pas ; ils viennent de l'Ouest. Ou si l'on s'étonne du manque de tact de quelqu'un, on sourit: Oh! Vous savez, il est de l'Ouest.

Et pourtant quel beau pays que ce Far West, la Californie et la région des Montagnes Rocheuses, avec son climat invariablement doux, son ciel si pur, sa végétation luxuriante. Quel charme a San Francisco avec sa baie admirable, ses jardins remplis de fleurs! Quelle société gaie, aimable et hospitalière! Les rues sont animées; les gens se pressent, mais sans brusquerie. On travaille beaucoiij), on songe aux affaires, on y songe même très sérieusement, mais on pense aussi ;\ autre chose. L'argent gagné, on lient à le dépenser, à en profiter, et rallure de

tous est plus franche, plus gaie. Pas d'hypocrisie, pas d'égoïsme, mais beaucoup de cordialité, d'affabilité, de bonne humeur. On a tort d'englober dans la même appellation Chicago et San Francisco, la Californie. Quelle différence!

Le développement de ces villes du Far West est prodigieux. 11 y a cinquante ans, San Francisco, Portland, Seattle et Tacoma, les quatre ports du Pacifique, existaient à peine. Avec rapidité ils ont grandi presque simultanément, rivaux et jaloux l'un de l'autre.

Seattle s'est développé d'une façon extraordinaire durant ces dernières années. Là où il n'y avait que quelques misérables huttes s'élève aujourd'hui une grande ville de près de cent mille habitants, grouillante

d'activité, se développant sans cesse par la création d'industries nouvelles, l'établissement de chantiers de constructions navales. Elle est sillonnée par de nombreux tramways électriques qui, au moyen d'un système ingénieux de câbles souterrains, montent et dévalent à toute vitesse les collines sur lesquelles elle est construite. Si Seattle n'a pas acquis l'importance de San Francisco, c'est parce qu'on n'a |)as trouvé de mines dans ses environs comme en Californie. Le mineur est toujours plus entreprenant. Illusionné par la vision de l'or, il passe les montagnes sans s'inquiéter des obstacles, tandis que le commerçant est moins hardi, plus patient. Il attend le chemin de fer.

l'oiiil (le (li'pari jHMir les halciuix qui se

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rendent au Klondyke et à l'Alaska, la ville a une physionomie toute spéciale. Des représentants de toutes les nationalités se pressent sur ses quais, se promènent dans les rues. On y voit toutes sortes de costumes, on y rencontre côte à côte tous les types. Paysans polonais aux fortes carrures, coiffés d'un bonnet d'astrakan, vêtus de tuniques sordides, Italiens avec les oreilles percées d'anneaux d'or, Orientaux au regard louche, quelques Américains aussi, l'air décidé sous le large feutre gris. Figures brunes avec des prunelles ardentes, têtes blondes aux yeux bleus rêveurs, masques fins et grossiers, faciès pâles, énergiques, indifférents et résignés : aventuriers, désespérés et brutes insouciantes.

L'activité est prodigieuse, générale; tout

le monde se presse toujours . on est tou-

joursoccupé, on parle beaucoup, on faitbeaucoup de bruit. 11 n'est pas étonnant qu'ils aient tant accompli en vingt ans. Et parmi tous ces gens qui luttent continuellement, qui ont lutté ensemble dès le premier jour, il s'est établi une parfaite camaraderie, forcémentaussi une certaine familiarité. Dans les hôtels, les restaurants, les garçons vous disent bonjour, vous annoncent les dernières nouvelles, le résultat du jeu de base bail et, si on les encourage un tant soit peu, racontent leur propre histoire. Bien heureux s'ils ne vous demandent pas ensuite de leur raconter la vôtre !

Ici, il n'y a pas de distinction entre les individus. Banquiers, agents d'assurances, commerçants, cowboys, tout le monde est

sur le même pied ; tout le monde est ici pour faire sa vie.

Une preuve de prospérité de la ville est la gaieté, la bonne humeur de chacun. Us adorent la plaisanterie à Seattle ; quand ils s'abordent, ils ont toujours une plaisanterie à la bouche, et un homme qui vient en trouver un autre pour causer d'une affaire importante commence toujours en plaisantant. Des cowboys, à Tair dur et querelleur, venus à la ville pour se distraire, arrêtent parfois un passant pour lui demander un renseignement et lui racontent aussitôt une histoire de la prairie. S'il est de Seattle, il ne s'en offusque pas le moins du monde, au contraire il entraîne souvent son interlocuteur à prendre un drink pour lui parler des qualités de sa ville.

Car, dans l'Ouest, chacun est fier de sa ville, et ils ont tous une façon de vous convaincre que leur cité est la première de la côte. Avec quel enthousiasme ils accumulent arguments sur arguments ! On en arrive à les croire. Les habitants de Seattle sont remarquables sur ce point, ils sont admirables de solidarité dès qu'il s'agit des intérêts de la cité. Ils ne reculent devant aucune dépense pour embellir la ville, nettoyer les rues, construire des édifices nouveaux. Ils sont si fiers de son développement, de sa prospérité croissante au détriment de sa voisine, de sa rivale, de Tacoma;çar féroce est la jalousie entre ces deux ports.

I^rcs de Seattle s'élève un moiil faiiifiix, le mont Kainier. Avec sa ciint' couverle de

neige, d'une ligne très pure, il est d'un aspect imposant, et le peuple en est très fier. Or, arrivé à Tacoma, j'aperçois un pic neigeux dominant la cité et dont la forme me rappelait beaucoup celui que j'avais vu à Seattle. Je m'informe auprès de l'ami qui me faisait les honneurs de sa ville, et il me répond en souriant : « Oui, il est nommé quelquefois mont Rainier. Mais ici, si vous l'appelez autrement que mont Tacoma, vous ne trouverez pas à vous faire servir à dîner. »

Mai 1903

FUSAN

Fusan, à la pointe extrême de la pénnisule, est le premier port de la Corée que Ton touche en venant du Japon.

La Corée, le royaume ermite, le pays du matin calme! Longtemps je me rappellerai mon arrivée dans ce pays presque inconnu où tout étonne : le type, le costume, les mœurs. C'est d'un effet curieux, tous ces hommes vêtus de blanc, avec leurs larges pantalons bouffants et leur petite veste, coiffés d'un chapeau noir en crins retenu par des rubans sous le menton. Us sont grands, forts, avec un air

doux et bon, indolents. Quant à la ville, on dirait une ville japonaise. Toutes les constructions sont japonaises, à part quelques boutiques où demeurent de pauvres Coréens, petits marcbands accroupis près de leurs tas de pois et de riz. Les Japonais dirigent, commandent ; ils ont leur caserne, leur poste spécial et aussi leurs maisons de thé. Car le .Japonais qui émigré ne peut pas plus se passer de sa maison de thé que l'Anglais de son golf et de son tennis, l'Américain de son bar et de son club, ou le Français de son café et de son théâtre.

Ce n'est qu'assez loin du pdil (pic Ton trouve le village coréen : des huttes en terre avec des toits en ehannie. On \ va par une belle rouh.- à liane de coteau.

ouvrage récent des Japonais. Là passent des petits soldats au pas saccadé rentrant à leur caserne, de graves Coréens au pas nonchalant fumant leur longue pipe, de pauvres coolies courbés sous leur fardeau, de beaux adolescents avec de longs cheveux noirs tressés en nattes épaisses, quelques femmes bien cambrées, les bras levés, maintenant la charge posée sur leur tête. Elles sont aussi vêtues de blanc, d'un accoutrement curieux: un large pantalon serré aux chevilles, une jupe-pardessus remontant jusque sous les seins et une espèce de cache-corset recouvrant le dessus de la poitrine.

Aujourd'hui, c'est la relève de la compagnie japonaise qui lient garnison à Fusan. l ne ^a'ande agitation règne dans

la ville. A chaque instant, à chaque coin de rue, ce sont des disputes, des rixes entre les soldats nippons et les placides Coréens. Effort inutile, hélas ! pour manifester leur haine contre ces Japonais qui ont saccagé leur territoire, assassiné leur reine et qui maintenant les accablent de leur mépris ou les terrorisent par leur brutalité.

SEOUL

Dominé par deux superbes montagnes dénudées, le Pou-Kan, crête de coq, et le Nam-San, montagne du midi, un immense village aux toits de chaume, entouré d'une ceinture de remparts percés de portes monumentales; c'est Séoul, la capitale de la Corée.

Des rues étroites aux détours capricieux, quelques larges chaussées traversant la ville de part en part et sillonnées déjà par des tramways électriques. Çà et là des constructions européennes, les légations, et sur une hauteur, d'une forme pure et élancée, la cathédrale.

Peu de monuments : la pagode de marbre, qui d'ailleurs est en granit, et les palais impériaux. Après l'assassinat de l'impératrice, Tempereur a quitté le vieux palais situé au ])ied du Pou-Kan et s'est retiré dans le quartier des légations. La superbe porte, gardée par deux grands lions en pierre, à laquelle on accède par une large avenue, l'allée des ministères, ne s'ouvre plus maintenant. Les jardins sont incultes, les kiosques, les jolis coins silencieux abandonnés, détruits. Les bâtiments, les appartements de l'empereur délabrés tombent en ruines et les pas résonnent péniblement dans les grandes cours d'bonneur où s'alignaient jadis les mandarins superbes près des bornes en pierre qui indi(}uaicnl à chaque classe son

EN COREE

rang. Dans la salle d'audience, entre deux colonnes, l'estrade pour le trône seule reste de?jout et le paravent derrière lequel se cachait la souveraine.

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