LE CLAVIER A DOULEURS
L'impatience du retour ne se modéra point aox spectacles déroulés. Si ne l'avaient retenu, avec Tautorité du père, la politesse obligatoire de ne point abandonner sa mère et sa sœur, dès longtemps il aurait fui les pays italiens.
Vols des pigeons violets et jaunes s'essaimant sur Tazur des Alpes, par-dessus les arcades de Turin descendues jusqu'aux pierrailles du fleuve sec. Glaires épousailles delà Vierge, et personnages dogmatiques rompant leurs sceptres dans Ter du soleil fixé par Raphaël sur les toiles de la pinacothèque milanaise. Pesantes grappes de Terrepromise offertes à la soif par les filles de Gôme, secouant leurs boucles noires contre les roseurs et les nacres des monts reflétés aux transparences lacustres.
Armures des fresques verdies et durs reg des chevaliers peints dans l'ombre des ogi Ciel orageux couvant les hideurs d'un pruri
fdémons éclos au jugement dernier du Giolto signi- ;fié dans Padoue, cité aux blanches théories de marbre, aux autels d'or battu. Flammes des rousses chevelures de Vénitiennes tricotant leurs somires mantes sur les marches de Saint-Marc, cetle châsse de joyaux, aux cinq coupoles bleues , et deuil des gondoles murmurant leurs sillages entre les roses murailles à pic. Rumeur de la riche Florence, fraîcheur des rues palatiales, héroïques gestes des statues nombreuses vers les carrioles écarlates, les bouteilles de paille, les majdiques à devises, la colère verdoyante de TArno.
Obscène promiscuité des races et des religions d'histoire stratifiées par couches géologiques dans le ventre ouvert de la Rome papale ; passereaux peuplant les ruines des Césars et les ergastules ; immense ruban du Colisée ; empreintes digitales laissées par les martyrs sur la dure roche du Forum moissonné de ses temples, de ses rostres, de ses tribunes. Froids palais de Gènes qui baignent à la mer les fleurs de leurs parcs ; amphithéâtre des demeures guettant aux horizons les retours victorieux des galères :
Mais Germaine ! Mais Louise confiée à Doutre- |. puich, à Cellarion ! Mais Timpossibilité de recevoir il*** missives !
îomme par une émulation convenue, Juliette, Héricourt, s'évertuèrent à lui être aimables^
en espoir que leur tendresse affichée saurait éteindre les souvenirs des amoureuses. Amèrement se plaignit Juliette de ses absences habituelles qui la confinaient aux seules conversations des parents, à leurs promenades. Avec lui elle eût aimé chevaucher. Plusieurs de ses amies, insinua-t-elle, eussent fait accueil aux prévenances de Manuel. A cette vie extérieure pourquoi s'obstiner? Nulle affection ne lui demeurait donc envers ses parents et sa sœur? Sa famille, la trouvait-il indigne de soins ?
M. Héricourt ensuite l'entreprit, lors des excursions du soir aux sombres ruelles vénitiennes. Lui aussi avait été jeune : il comprenait. Mais Manuel ne pouvait-il s'offrir des maltresses moins attachantes ? Une jeune femme mariée, une petite fille de bourgeoisie ! Les terribles liaisons ! Sa vie, sa santé, il les gâcherait à ce jeu. Que ne fréquentait-il les actrices! Ou si la facilité de leurs corps lui répugnait, qu'il se mariât. Les amours par lui requises amenaient tous les ennuis du mariage sans livrer aucune des satisfactions conjugales : la fortune, la paix, un état de vie recommandable, une affection constante et tutélaire. A quoi bon s'abîmer en des avatars fâcheux, illogiques, funestes peut-être. Quel autre jeune homme aussi fou ? Si la persistance de son erreur tenait à une ferme foi dans les mérites de maîtresses, cela prouvait simplement une t
naïveté d'âme. Ah ! les femmes ! Il souhaitait à Manuel de retrouver intactes, après deux mois d'absence, les vertus des amantes !
Et la bouche froide du père se troussait en sardo- ' niques sourifes qui pourfendaient ce cœur croyant. ■'Des doutes le navrèrent : Laure, — Tennemie ! Enfin, le railvay siffla le retour au carillon [ natal. Enveloppé de ses couvertures, en un coin du sleeping, Manuel feignit le sommeil afin de se mieux recueillir pour la joie des étreintes prochaines. Mais des craintes plutôt le terrifiaient. A mesure que s'égrenaient les stations aux por- \ tières, il eût voulu un retard du train, quelque em- ; pèchement fortuit qui reculât l'arrivée, la certitude ; possible de catastrophes. Les plaines crayeuses, les rivières d'huile, les bois chauves, les villes aux couleurs de camphre, les bourgs aux toits rouges, le ciel immuablement vitreux fuirent la monstrueuse mécanique courbant sa course folle sur les rails bleus, dans lorage des fumées et des souffles. Les disques de sang tournèrent, les fanaux gemmèrent la nuit ; des rustres injurièrent le Léviathan ; et le beffroi natal leva sa tour par-dessus les remparts rectilignes, sa tour à couronne de prince et le lion héraldique dressé arborant la splendeur de l'oriflamme...
fort de la maison close, aux fenêtres béantes, e l'écriteau de location qui grince aux rafales :
cela rayait pour toujours Tamour de Germaine, comme le billet laissé à l'amant : « Je compte « sur votre loyauté. Monsieur Manuel Héri- « court, pour ensevelir à jamais la mémoire « d'une erreur terrible que ma vie future d'îrré- € prochable épouse ne suffira point à expier. Mon « mari, durant que nous insultions à son honneur « par rinfamie de nos rapports, mon mari tom- « bait sous les balles de Tennemi, pour la France. * Ce malheur, juste punition de Dieu, m'a reprise « à la honte. Je pars rejoindre le soldat glorieux, € décidée à lui vouer la plus aveugle et la plus € humble affection. Adieu. »
Un rire furieux monta dans le soir brUIant.
stupide épilogue, absurde et romanesque missive! Tant avait-elle attendu pour savoir les vertus de son mari ! Et quel guignon que l'unique blessé peut-être de cette bénigne expédition d'Afrique fût justement Landelle !
La nuit descendit sur le deuil de son cœur.
Au cercle, les nouvellistes n'apprirent rien autre à Manuel. M""" Landelle était partie sitôt connue la blessure du lieutenant. Elle paraissait folle de chagrin.
Comme c'était soir de théâtre, Tespoir d'y rencontrer Louise y mena le jeune homme vide de pensées, et maudissant les conjonctures qui re^" laient pour des mois au moins ce triomphe extases nouvelles. Car, Germaine révenue, sa se
ai ^-
.présence d'amant suffirait à la reconquérir, re- .pentante, avouée vaincue par leur passion magnifique.
Il ouvrit la porte de la loge avec douceur, parce que Topera épanouissait son duo, au silence ' attentif des visages alignés.
^ L'énorme dos de Doutrepuich apparut ; Manuel ', y allait toucher lorsqu'il remarqua, demeurant dans \ l'ombre des tentures, qu'Eugène tendait ses ^ yeux humides et ses joues allumées aux secondes loges, vers la place où trônait Louise sourieuse en son masque de céruse, en sa robe de soie safranée. Or de l'éventail elle expédiait le sournois baiser habituel à sa stratégie féminine.
Doutrepuich cilla pour réponse. Une dure flamme mordit Manuel, dont les entrailles brûlées se tordirent affreusement.
Vers toi toujours s'envolera Mon rêve d'espérance Le murmure des flots te sera L'écho de ma souffrance,,.
En ridicule ironie du hasard, la bouche de Lucie de Lammermoor envoyait ce refrain par-dessus la rampe.
Manuel brusqual'événement, il avança, bouscu- 1 it des fauteuils et des tabourets. Louise, lapre- ] ère le vit. Les prunelles siciliennes brasillèrent ( as l'auréole de cohl. Après une brève hésitation,
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elle mima le sourire de bienvenue aussitôt répété par Laure, sa voisine.
— Vous revenez à temps, mon cher, dit Cellarion. Sans moi la vertu de votre dame s'ébréchait.
Eugène se précipitait mains tendues. Fixement Manuel le regarda en glissant ses doigts dans les poches. Les membres du cercle se levèrent pour prévenir laltercation.
Déjà le parterre chutait. Les gymnasiarques debout hurlèrent : « A bas les Mangeurs de Bon Dieu ! A la porte ! Assez ! »
Manuel ne bougeait. Sa denture, il la sentait grincer, son épiderrae blêmir. Un frémissement terrible, inconnu, bouleversait son être, où tout intérieurement s'écroulait avec le glas des artères battantes. Les rangs de loges ondulèrent à sa vue. Les faces vociférantes du parterre lui semblèrent rougir. Le lustre balançait des myriades de lumières prêtes à choir.
Du parterre, on cria : « A bas THéricourt ! » H eut alors la force de pousser ses amis et de se venir poser contre le balcon de la loge, la lorgnette aux yeux pour dévisager les insulteurs.
— A bas la lorgnette !
La foule houla. Le rideau fut baissé dans une trombe de cris etdesiflements. Il obéit à Cella * i qui remmenait. De sa place, Louise avait disp .
Elle vint devant lui, dans Tarrière-salon du p sier voisin, où le§ viveurs venaient boire 5
KN DÉCOR 223
^ leurs maîtresses aux entr'actes. Il lui tourna le dos.
Puis il s'assit, la considéra, pleurante, malheureuse devant Tironie de Gellarion. Ah ! l'ostensoir de sa pensée sali à toutes les pollutions !
Immobile, il restait en une hébétude, sur la ruine delà vie passionnelle où tout entier il s'était pris. La sueur à ses tempes, il Tessuyait doucement ; la fine batiste du mouchoir lui était la seule sensation heureuse et consolante. Gellarion emmena la fille qui sanglotait.
— Doutrepuich demande des explications sur votre geste, vint dire Ch'Minteux.
— J'attends ses témoins.
— Et Louise ?
— Tout est fini, maintenant.
Manuel se raidit. Il retrousse ses moustaches, expire longtemps sa grosse angoisse et commande dukûmmel.
Le hobereau et Laure se trompent à cette allure. Les voici humant le kûmmel, avec maintes plaisanteries...
— Eh bien ! vous savez mon cher, vous faites fort bien de la lâcher. Ce qu'elle vous a fait cocu, oh! mais, cocu, cocu...
Et le gros homme agite sa toison crépue, s'esaffe, secoue sa bedaine.
— Cocu, cocu ! répète Laure. Et puis maintémt elle s'enivre.
— Elle a fait la noce avec Albert Voyenvau.
Elle s'en est payé du plaisir... et des parties en mail donc... Ah! pour être cocu, vous pouvez dire que vous Têtes.
Chaque parole tranche la chair de Manuel, lui tord le cœur. Il sort enfin, avec l'impression de piétiner le seul bonheur émietté ; et la vie ne lui réservera plus d'autres joies. Les lèvres iucarnates, le visage, symbole des religions, sous la flasque ordure du Voyenvau, les hanches de canéphore à l'ignoble érotisme de Doutrepuich ! Nulle purification à de telles souillures !
Qu'il voudrait pourtant connaître les lustrations efficaces !
Donc il va falloir quitter le temple, et les baisers des prunelles cosmiques, et la gorge même, source des esthétiques succulentes! et le geste, mécanique astrale ! Les Barbares se sont vautrés sur les dalles saintes, ils ont bavé sur l'idole, et leur salive découle au long de ses voiles.
La voici en sa honte.
— Manuel, écoute-moi. Ne nous séparons pas ainsi, je te supplie par notre bonheur d'autrefois.
— Au fait, nous avons à régler des choses.
Allons chez vous. Venez aussi, Gellarion.
Il marche devant. Elle n'ose rien dire. Pour la dernière fois il monte les marches amies. Sa c ouvre la chambre aux guirlandes d'autel antiqr
Ressurgie, la flamme atroce brûle sa poitrii
à constater les récentes traces de la souillure, ces fioles vidées, ces bougies consumées, ces fruits pelés, ces deux coupes à demi-pleines, ces fleurs éparses, ce désordre du lestin abandonné. Il évoque les lèvres incarnates en ventouse sur la bouche étrangère, llsis dévoilée, et son sexe aux ricanements obscènes des profanes.
— Ecoute, dit-elle, on t'a menti. Je t'aime trop pour te trahir.
— Vous avez choisi un autre amant. Il vous plaît sans douté. Que vous importe notre rupture?
— Mais c'est faux.
-r- Pourquoi ces mensonges devant cette table pas même desservie ?
— J'ai diné avec Laure, avant le théâtre. Je le jure.
— Et ce baiser à Doutrepuich ?
— Il t'était destiné, je t'avais aperçu.
— Mensonge.
— Ah ! je suis folle ! ne me quitte pas ! je t'aime, [■ je t'aime!
— Albert Voyenvau me remplacera, et plus ^ dignement. Voici les bijoux que j'achetai à
votre intention pendant mon voyage. Gardez-les . souvenir de quelques heures mutuelles. Et ieu.
— Oh, non, non, ne t'en va pas. Reste, reste core, au moins pour cette nuit.
Elle rampe à ses genoux, les prunelles noyées, les mains de lys jointes en prière.
— Je te jure que les apparences te trompent.
— Mais puisque je n'ignore rien, vous dis-je. N'êtes-vous pas libre d'ailleurs?
Il lui répèle les assertions du hobereau.
Cellarion les confirme, méprisant à la fille qui se traîne, sanglote et se tord.
Manuel songe au beau temple de ce corps où vont se pâmer les brutes qui cracheront leurs râles à cette gorge déclose de ses armures, à ces prunelles allumées de joie pour le triomphe des déprédateurs.
Quelle terrible envie de meurtre I Détruire à jamais le sanctuaire et le garantir par la mort des profanations futures.
Encore rougissent et s'ensanglantent à ses yeux troublés les astragales de plâtre, le festin, le corps merveilleux secoué de spasmes de douleur, et Tétreinte tiède des bras amoureux à ses genoux. Tout n'est-il pas ruine et fin! Il brandit la lame légère à sa colère. Mais Cellarion Tenlace, Tenlève jusque la rue.
Ils retournent au cercle. Charlisle Cœuvres les vient joindre dans le petit fumoir oîi ils se i rèrent.
— Allons, Manuel. Quoi : te voilà tout ab u pour les méchants tours d'une petite fille. Rer -
toi, viens tailler un baccarat. Tu sais le proverbe....
— S'il se bat demain, réserve Cellarion, il faut qu'il prenne du repos.
— On ne se battra point. Doutrepuich excuse la colère, les torts étant de son côté....
Manuel se dresse.
— Je ne lui souhaite pas de me rencontrer...
— Il ne veut pas se battre. Voilà... Je pense môme qu'il s'abstiendra quelque temps du cercle.
— Oh! je saurais toujours le retrouver.
— A ton aise.
— Moi, dit Héphrem Desormes, je propose de rejoindre à souper Lucie de Lammermoor et le petit travesti qui ressemble tant à Manuel. Ils sont faits pour se connaître. Un clou chasse l'autre.
— Parbleu, fit Manuel, ces dames ne doivent en être encore qu'à la galantine. Partons.
Cellarion s'excusa. Héphrem sanglé d'une lévite gris de lin peignait sa blanche barbe, le chapeau en bataille sur sa belle chevelure neigeuse. Charlisle Cœuvres ôta ses décorations et se mit de leur compagnie. On ne put distraire du whist Usmar Desormes, qui se tourna seulement pour lousser sa tabatière aux côtés de Manuel :
— Vous le disais-ie?Ah! le décor I jeune homme, néfiez-vous du décor ! Ne soyez pas épars aux
pparences des choses !
Dn rire de gnome fendit la face rubiconde et rase, et Usmar Desormes aligna les cartes du mort.
Deux jours, le philosophe s'acharna dans la fête pour Toubli. En fanfaronnade dlnconstance, il dormit aux flancs de Tactrice aux travestis et supporta sa bruyante vanité de pianiste experte. Bien qu'au physique elle lui fût d'étonnante ressemblance, il ne s'y put acoquiner. Même encolure courte, mêmes lèvres épaisses, même acuité de Tangle facial, même teinte indécise de la chevelure. Cette forme n'eût su devenir le symbole ni le décor du monde mental conçu pourtant sous des emblématures identiques. Il fallait donc qu'une lutte d'antagonismes présidât à la dure besogne de l'essor humain, que la dissemblance des personnes servît à faciliter l'emboîtement des âmes, afin que pût s'objectiver, en la plus faible la plus forte des deux volontés.
Jamais il ne recommencerait ces ans de labeur amoureux, l'œuvre statuaire d'un être jeune à modeler d'influences siennes, de sensations et de raisonnements. Et jamais pïusne s'éploierait pour soit esprit le spectacle de la filiale essence animant un corps de femme éprise.
A quand le retour de Germaine ? En celle-ci, les forces génésiques seules se manifestaient, rythme d'apparence grossière à l'ignorance humaine mais rythmes de l'âme divine fécondante.
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Pour lui, tout va gésir désormais en fadeur.
Ainsi Manuel s'éveille au désespoir funéraire des rêves où il foula les tombes des deux mortes. [ Sans courage pour patauger sur les ruines des [î chers sentiments, il demeure au lit. Etape par étape s'évoquent les chemins de croix. A chaque ^ fleur de clarté, le cœur se fend. Lentes et lourdes, I elles gouttent dans ses entrailles brûlées, les
larmes intérieures du regret. Rien ne refleurira, I rien ne ressuscitera; un vent de dévastation a l stérilisé les jardins du temple.
[ Contre Louise, nulle haine ne le peut soutenir. Aux perverses suggestions des filles et des vi- \ veurs elle a cédé, comme au mirage de Tintelliî gence mâle.
1 Selon les habitudes et les mots qu'il lui sait,
Tamant dramatise les scènes probables qui ame- ; nèrent la chute ; les chutes. Doutrepuich la prit I par le rire, lui retira toute force par Toutrecui-
dance et Timprévu de ses contes erotiques ; elle ; toniba lasse et pleurante, meurtrie d'hilarités I longues ; et la chemise aux milles plis s'évada du
corset délacé; et la bonne odeur de linge émana
pour Tappétit lubrique du Celte, qui se put lon- I guement repaître.
; Cruelle évocation qui étrangle et tenaille, et I* ] zèTe les paupières corrodées par un désir inasf I luvi de larmes.
; Le démon de jalousie se gonfle dans les artères,
dans le cœur, dans la gorge; telle une poire d'angoisse aux ressorts détendus pour la totale douleur des chairs trop étroites.
Le soleil descendit. Le crépuscule orange teinta les fenêtres. La nuit arbora ses paillons bleus.
— Tu es malade, Manuel?
M. Hôricourt tristement lui riait.
— Pauvre fils ! Dépouillé du décor où tu le plaças, ton esprit se lamente de sa nudité, et ton &me écorchée de sa forme saigne, saigne.
« Les amis chers t'ont trahi. Les chères amoureuses t'ont trahi. Tu es parvenu au premier grade de rinitiation humaine. En ton effort seul mets la confiance désormais; et redoute chacun comme le pire ennemi. La consolation, tu la trouveras si tu serres ta volonté au lieu de raccrocher à tous les buissons de la route. Concentre ta puissance, et tu connaîtras Dieu, la béatitude du bien. La femme est un être de dispersion, de faiblesse et de mort. Paye-la de ta bourse, plutôt que de la payer de ta vie volontaire. Si riche et si noble que paraisse ta maîtresse elle se réjouira si tu la traites en catin, son titre d'adoption.
€ La récompense sera de mépriser ; et tu verras quelle i^esse d'orgueil à se sentir meilleur e la canaille universelle ! »
Ces paroles touchèrent. Jamais le Père ne s'é i si affablement révélé. Il déposa de l'or sur i
table, et conseilla: il ne fallait point que Manuel s^avouât vaincu devant le rire des hommes. Qu'il sortît, qu'il fût au cercle, qu'il courût les chasses! Celte nuit encore, le jeune homme contemple sa douleur. La chambre avait des tentures grises, un lit de soies anciennes aux nuances trépassées et des divans de pourpre sombre. Les fleurages diaphanes des rideaux et leurs plumages d'oiseaux brodés voilaient la perspective du vieux jardin en sapinière. Il pensa rester reclus avec ses paperasses et sonhouka, et s'imposer le labeur d'écrire les triomphes périmés.
Au matin, il prit ses armes, enfila ses bottes de marais. L'air refroidit son chagrin. Les forges sonnaient, actives au pâle soleil de Mars; les odeurs de tanneries acidulaient l'atmosphère hyaline. Les rues descendaient aux remparts avec rinciinaison de leurs faites à gradins et les figures des vieilles aux croisées rondes. Devant une chapelle d'Oratoriens, Manuel abandonna au mendiant la garde des armes et des chiens. Il glissa par l'obscur sanctuaire à l'atténuation des bruits extérieurs, à la suavité des parfums ecclésiastiques, au poli des parois de marbre, aux graves génuflexions du prêtre en orfrois devant l'autel. Cette douceur magnifique des apparences le rasléréna. Il put rassembler les lambeaux de son ime éparse aux tortures diverses, et peser des résolutions. Le dégoût des camaraderies l'éloi-
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gnera des compagnies de fête, de la crapule des viveurs. Ni théâtre donc, ni soupers, ni filles. Tenacement il embrassera Tœuvre politique, et s'évertuera pour ce but : la députation. Toute autre chose lui restera étrangère. Le cercle seul, ce monde de vieillards dignes et gais, gardera son assiduité. La malpropreté humaine deviendra intangible presque, fardée de cette courtoise hypocrisie qu'affichent les ancêtres.
Manuel considérait la prière comme une stratification de la volonté, le schéma formulé des fermes desseins. 11 prenait vis-à-vis de sa conscience, par le seul fait d'une invocation à l'Essence première , un engagement solennel qu'il lui eût coûté de rompre. Car cette déviation du rythme entrepris eût modifié l'existence entière, jusqu'aux conséquences les plus divergentes que la prudence humaine ne pouvait prévoir. Au seuil d'une vie nouvelle, et pour consacrer Timmutabilité de son vœu, il n'eut garde de faillir à le formuler par la prière.
Il se redressa empreint de la quiétude relative promise par la réussite préconçue de ses plans. Or, Cellarion, Esther défilèrent en son regard, et, côte à côte, s'agenouillèrent devant la nappe de communion. Le spectacle de cette parfaite alliance et des harmonies où ces êtres conjoints allaie vivre, lui ruina sa fermeté. Ce normand trapi cette frêle saxonne, penchés l'un à l'autre p«
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- Tattirance de leurs magnétismes ataviques, rele- ' vèrent l'apparat des amours défuntes. La flamme i'de jalousie lui flamba le cœur. Le démon enfla |. dans ses chairs étroites. L'attitude mauvaise de |- Doutrepuich, foulant les décombres de son bonheur, emplit toute la vision. Une rage atroce exaspéra ses membres. Sorti de l'église, il reprit son rifle et marcha droit au marais que parcourait quotidiennemt le traître.
Les influences de mort où peine son courage depuis des jours, ont fini par le prendre en possession. C'est le besoin de supprimer les causes efficientes de la douleur et de détourner vers la mort des choses physiques l'action délétère de son intime nervosité; car il sent qu'ils lui brisent la vie, les spasmes de son âme sanglottante. L'instinct de conservation l'invite à distraire, par le sacrifice dune victime équivalente, la menace destructive pour son corps.
Par les ajoncs, il persista jusqu'à la nuit, cherchant aux horizons le profil épais du celte. Nulle raison ne sut parvenir à son entendement. La colère lui ôtait la connaissance des sites et du paysage. L'habitude seule du lieu menait son corps aveugle à travers les étroites sentes chevelues d'herbes aquatiques et sur les passerelles 1 inlantes aux rives. Les troncs des hauts peuj ers prirent maintes fois l'aspect de l'ennemi. ] dntes fois s'essorèrent les macreuses et les
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bécassines, maintes fois surnagèrent les flotilles de grèbes sans que tonnât le fusil chargé pour d'autres sacrifices. Les chiens étonnés aboyèrent au chasseur, en gros reproches de leurs labeurs inutiles. Ils finirent par se lasser de la vaine besogne d'épouvante et, lamentablement, suivirent les complexes circuits de la marche. En haut, les corneilles tournoyaient en croassements de funérailles.
Manuel rentra tardif et sombre, remettant au lendemain Texécution.
Son père le contraignit à s'habiller et à paraître au cercle. Les conversations Tas saillirent. Avec un empressement d'odieuse compassion, vers lui s'évertuaient les gens, fiers de le connaître vaincu et ridicule. On le plaignit; des détails encore ignorés, mais plus durs à entendre, lui confirmèrent l'ignominie de sa maîtresse conquise par le gros luxe d'Albert Voyenvau et la brutale goinfrerie de Doutrepuich. Tant ils lui abîmèrent sa blessure, qu'il pensa pleurer. Et, afin d'esquiver les tourments, d'avoir prétexte au silence, il gagna la table de jeu oîi Charlisle Cœuvres tenait la banque en apparat d'habit barbeau et de brochettes honorifiques.
Les buissons de bougies arrosaient d'orange la verte arène oîi les louis et les jetons de nr e chatoyaient sur les bleuâtres vélins de la Bant^ !. Les plastrons blancs des pontes et les émaillv s
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des tabatières projetaient des paraboles de lueurs. Manuel vida son or sur le tapis, et commença de manipuler machinalement les cartes. En dérision du sort, il abattit neuf deux fois à l'aide du cœur. Mais il perdit ses mises par trèfle et carreau couleurs autrefois favorables, et ne regagna qu'aux traverses de pique, amenées par cartes d'équilibre et de nombres pairs.
Contre im nouvel abatage par les cœurs en série, Gharliste Cœuvres leva la banque.
Les murmures alors de courir autour du tapis. On vanta cette vieille sagesse des nations si moquée. Manuel comptait son gain, un petit tas d'or et de vignettes bleues poussé par le râteau de palissandre vers ses mains insoucieuses.
4 sentir glisser les louis contre la peau de ses gants, im frémissement secoua sa verve, longtemps perdue, de passionné joueur. Les forces abattues ressurgirent. 11 sortit de Thébétude oîi le tenait hypnotisé sa rancune. La rage de détruire et de vaincre Tincitait à combattre la fortune adverse et à ruiner les gens moqueurs à sa peine.
La banque achetée par lui, certains vieux pontes
désertèrent le jeu en grommelant, ce qui Tassura
de la veine. Il battit les cartons en pluie, avec sa
irtuosité de la bonne époque, et les sema devant
haque plastron.
Or, rimage de Germaine pleurant leur liaison
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aux bras du mari, Timage de Louise riant nue dans Tétreinte d'autrui, se reculèrent. Aussitôt lui vint la fréquente émotion d'attendre quels signes cachait le dos blanc des cartes. Les dames fleuries sourirent aux mains des pontes. Les spectres et les glaives des rois se dressèrent en menace de rapines. Les couleurs se massèrent par escouades stratégiques, embusquées d'abord, puis se démasquant à la seconde propice, armées de valeurs infrangibles, et décidant par leurs vertus le sort des antagonistes.
Manuel paya. Les plus beaux coups lui faillirent par trèfle et carreau, couleurs décidément hostiles et passées à Tennemi. Les cœurs restèrent au talon ; les piques fournirent d'abominables bûches. Le gain repassa les tableaux.
Les pertes se multiplièrent. Il s'obstina.
De coutimie, en cas de malchance continue, il abandonnait le jeu quelques heures ou quelques jours sur cette persuasion que la loi d'équilibre préside aux alternances des phénomènes. La série des chances contraires écoulées, le gain devait revenir à la couleur favorite.
Mais en cette conjoncture il dénia toute prudence. L'énormité de sa double infortune lui paraissait un défi du hasard, une sorte d'attaque à tous ses calculs, à toutes ses croyances. Il se tait sur lui la haine de Dieu. A quoi bon tenter ruse contre les influences inconnaissables c*
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Causes. Mieux vaut dès lors épuiser toute la série xies malheurs et lasser par la persistance de la Intte la contradiction des Rythmes.
Il se posa en ironique adversaire du Hasard, moquant cette force grandiose et céleste acharnée contre sa faiblesse humaine. Et bravement, tel Jacob contre Tange, il engagea la guerre.
Chaque soir il fut à Tarène du tapis vert, apportant au Cheroub le cartel. Il l'imaginait comme une immense courbe lumineuse, aux belles formes d'hermaphrodite, animant dans l'ellipse de son vol à travers Téther universel, quantité d'astres ennemis, et particulièrement la planète Saturne dont les influences funèbres lui avaient toujours été contraires, ainsi que le jour de samedi consacré par les anciens hiérophantes de Chaldée au culte de cette étoile.
Son être s'enorgueillit de la lutte héroïque contre l'inconnaissable des causes, le Hasard. Par l'amour, il s'était façonné Tâme de tous les concepts jusqu'alors virtuels dans ses lobes cérébraux; ce miracle de sa volonté jaillissant par efforts inouïs, avait hâté la gésine de ses embryons sensitifs. En une forme choisie, harmonieusement semblable et différente, il avait réuni les indices de sa conscience ; et l'amant objectivé s'était créé ''^.toutes pièces dans la forme de l'amante. Ainsi, îvenu volonté attractive et consciente de ses vileurs, Fhomme maintenant, attaquait les phéno-
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mènes supérieurs à ses sens, et tentait, par Tembrassement d'une étreinte sublime de les soumettre à ses facultés de conception. Les directrices inconnues qui régissent les lois naturelles, les raisons surérogatoires des mélodies cosmiques, l'intangible motif du mouvement céleste. Tessence occulte, voilà Tadversaire qu'il assumait de connaître et de terrasser.
Le jour le lançait en sa haine d'amant à la poursuite de Doutrepuich ; la nuit le ramenait à la table de baccarat, et toutes les rancœurs fermentées en son intelligence durant la chasse, ils les détournait pour une rageuse obstination de vaincre le hasard.
Si, par moments, la fatigue prenait son esprit tendu à saisir les rapports des phénomènes se succédant sur le tapis vert, il évoquait telle abjecte circonstance de la trahison, telle minute unique de l'amour enfui ; et la douleur atroce que lui valait le souvenir faisait rebondir son imagination lassée. Bientôt, il eût catalogué en la mémoire, et rangé comme les touches d'un clavecin, suivant leur gradation d'intensité douloureuse, les différents épisodes de l'épopée passionnelle ; et, selon qu'il fallait une plus ou moins grande élasticité d'esprit, il frappait sur le clavier à douleurs la note d'évocation sinistre. Ainsi, cruellement éperonnée, l'imagination s'efforçait de bondir aux plus larges synthèi d'harmonie, où l'âme parvenue se pâmait.
EN DÉCOR 23d
F Devant la dérision de ces pontes blêmis par l'usure ^ de la vie quotidienne, parmi ce luxe de joyaux, f de fleurs et de feux , Manuel fut, ces temps, le mystique en extase sur la montagne. Des chairs de lait perdues, des hanches de canéphpre perdues, et de toutes beautés perdues, il tressa la couronne d'épines à sa tête.
Et sa tête pensa la beauté plus belle encore du Chéroub.
Du corsage aimé, pour d'autres délacé, des seins succulents aux succions des lèvres étrangères, et des chevelures d'amante aux mains étrangères ; il lissa un cilice pour ses flancs.
Et ses flancs palpitèrent de Tardeur de courir à la beauté plus belle du Chéroub.
Des prunelles siciliennes pour d'autres révulsées, des yeux électriques en pleurs au regret de l'avoir aimé, des mains de lis couvrant le sexe profané, de la bouche sans lèvres baisant la plaie du soldat, il forgea sept glaives pour son cœur.
Et son cœur battit de connaître la beauté plus belle du Chéroub.
II sut la félicité de souffrir, ce mystérieux don des élus.
Plus encore s'accrut la vertu du clavier de douleurs, quand l'eut repris la supplication quotidienne de Louise.
lia sortie matinale du cercle, il la trouvait enc mie dans sa mante sous le porche. Une nuit
de neige, des gémissements qui loi parvinrent la décelèrent sur la place déserte, agenouillée devant les croisées de sa chambre. La robe d'hydrargire drapa dans les ajoncs des marais, quand il chassait. Des prunelles siciliennes brasillèrent à tous les angles des rues, et la plainte perverse se mêla à tous les chants du carillon : «... Tu m'as tant aimée que tu seras forcé de m'aimer encore... Viens au moins une fois me dire adieu; je ne te retiendrai pas, je le jure... Ne m'en veuille pas si je te parle... J'espère toujours que tu reviendras une fois... Demain j'irai encore t'attendre au petit pont, notre petit pont des bonnes rencontres... »
LA LUTTIi: CONTRE L'ANGE
11 retourna au petit pont. 11 retrouva la chambre aux astragales de plâtre. Il déplia encore le triptyque de l'Idole sur la couche amoureuse.
Afin qu'elle ne fût plus à d'autres, et qu'il ne la sût plus à d'autres.
Mais les lis des mains à son front le couronnèrent de plus dures épines; mais les hanches de canéphore à son corps le ceignirent d'un plus dur cilice; mais la langue plus savante, les deux yeux plus brûlants, les deux seins plus succulents, les deux lèvres plus cupides, lui creusèrent au cœur sept blessures plus profondes.
Car la bave des baisers de trahison avait empoisonné 1 ame, aviUe aux souillures laissées par les passants.
Le masque de céruse lui mentit à la face, et il
«'^umilia d'abord jusque le croire. Ensuite la force
mâle s'exaspéra dans la colère. La sûre maïeu-
ue du philosophe pressa la fille d'interroga-